Le pari était audacieux : sortir en grande pompe, dans quelque 10 000 salles, un long métrage dont chaque image, chaque son et chaque réplique auraient été produits par l’intelligence artificielle. À quelques jours de son arrivée sur les écrans chinois, Sanxingdui : Future Pas, thriller de science-fiction présenté comme le tout premier film entièrement généré par IA, peine pourtant à susciter l’engouement espéré. Selon Le Figaro, qui rapporte l’information, les préventes de billets sont à la traîne.
Un jalon technologique accueilli avec froideur
Sur le papier, l’événement avait tout d’un moment historique. Un film dont la fabrication a été confiée de bout en bout à des algorithmes, projeté sur un nombre considérable d’écrans, dans le plus grand marché de salles obscures du monde par le nombre d’écrans : voilà qui devait servir de vitrine à l’ambition technologique chinoise.
Mais le public, lui, ne semble pas pressé de courir au guichet. D’après Le Figaro, le film ne soulève pas l’enthousiasme avant sa sortie. Il convient de rester prudent sur la portée de ce constat : des préventes timides, plusieurs jours avant la première, ne disent pas tout de la performance finale d’un film. Beaucoup de spectateurs achètent leur place le jour même, et le bouche-à-oreille, qu’il soit favorable ou assassin, peut renverser la tendance en quelques heures. Les chiffres précis des préventes, que nous n’avons pas pu vérifier de manière indépendante, doivent donc être lus comme un indice, pas comme un verdict.
Un titre qui n’est pas anodin
Le choix du sujet mérite qu’on s’y arrête. Sanxingdui désigne l’un des sites archéologiques les plus fascinants de Chine, dans la province du Sichuan, célèbre pour ses masques de bronze aux yeux protubérants et ses objets vieux de plusieurs millénaires, vestiges d’une civilisation longtemps restée mystérieuse. Associer cet imaginaire ancien à un récit de science-fiction relève d’une mise en scène presque programmatique : une culture millénaire réinterprétée par la machine.
Cette tension entre patrimoine et technologie fait d’ailleurs partie du discours que les promoteurs du film semblent vouloir porter. Reste à savoir si le spectateur y voit une invitation ou un artifice.
Pourquoi le public hésite
Les raisons de cette tiédeur ne sont pas documentées en détail, et il serait hasardeux de les affirmer. On peut toutefois avancer quelques hypothèses, que l’on formulera comme telles.
La première tient à la nature même de l’objet. Un film entièrement généré par IA se présente d’abord comme une prouesse technique, pas comme une promesse de récit. Or le public va rarement en salle pour admirer un procédé : il y va pour une histoire, des visages, une émotion. Sans vedettes identifiables ni réalisateur dont on connaît la signature, le film manque des points d’accroche habituels du marketing cinématographique.
La deuxième concerne la méfiance, observée dans de nombreux pays, à l’égard des contenus produits par des machines. Dans l’industrie du cinéma, la question de l’IA générative a provoqué de vives tensions : la grève des scénaristes et des acteurs américains, en 2023, en avait fait l’un de ses enjeux centraux, les syndicats exigeant des garde-fous contre le remplacement des créateurs par des algorithmes. Ce débat, loin d’être propre à Hollywood, traverse l’ensemble des industries culturelles.
La troisième hypothèse tient à la qualité perçue. Les images générées par IA ont gagné en réalisme à une vitesse spectaculaire, mais elles conservent souvent une certaine étrangeté : mouvements légèrement incertains, visages qui manquent de vie, cohérence fragile d’un plan à l’autre. Tenir sur près de deux heures de projection sur grand écran est une tout autre épreuve que de captiver sur un court extrait vu sur un téléphone.
Une vitrine plus qu’un modèle économique
Le déploiement dans environ 10 000 salles interpelle. Une telle couverture est le signe d’un soutien commercial et logistique important, dont la nature exacte n’est pas détaillée dans les éléments dont nous disposons. Elle peut s’expliquer par la volonté de faire du film un événement national, une démonstration de savoir-faire, autant qu’un produit de divertissement.
C’est là toute l’ambiguïté de l’entreprise. Si l’objectif est de prouver qu’un long métrage peut être produit de bout en bout par l’IA, le simple fait de l’avoir réalisé et distribué constitue déjà une forme de réussite. Si l’objectif est de remplir des salles et de rentabiliser un investissement, les préventes décevantes posent question. Ces deux logiques ne se recoupent pas nécessairement, et c’est sans doute dans cet écart que se jouera le jugement final porté sur l’opération.
Ce que le cas chinois dit de la création à l’ère des machines
Au-delà du seul film, l’épisode éclaire une interrogation de fond : que valent des œuvres dont l’exécution est entièrement automatisée, lorsqu’il s’agit de séduire un public réel ? La technologie progresse vite, mais l’adhésion du public ne se décrète pas. Elle repose sur un contrat implicite, celui d’une rencontre entre une sensibilité d’auteur et celle des spectateurs. Quand cette sensibilité est difficile à identifier, le contrat paraît fragile.
Ce constat ne signifie pas que l’IA n’a pas sa place dans le cinéma. Elle s’invite déjà, de manière plus discrète, dans de nombreuses étapes de la fabrication : effets visuels, restauration d’images, doublage, prévisualisation. La distinction entre l’outil au service d’équipes humaines et le film conçu sans elles pourrait bien devenir la ligne de partage du débat. Le public, lui, semble pour l’instant plus à l’aise avec la première qu’avec la seconde.
Un verdict encore à venir
Il faudra attendre les premiers jours d’exploitation pour mesurer l’écart entre les préventes et la fréquentation réelle, puis la réception critique et l’accueil du public sur les plateformes d’avis. Un démarrage poussif n’interdit pas un rebond, et un film curieux peut devenir un phénomène de société, ne serait-ce que par fascination pour l’objet.
Pour l’heure, Sanxingdui : Future Pas illustre une réalité que l’industrie découvre à ses dépens : la nouveauté technologique attire l’attention, mais ne garantit ni l’affluence ni l’affection. Entre la prouesse annoncée et l’enthousiasme espéré, le chemin passe encore par ce que les algorithmes ne savent pas fabriquer à la demande : l’envie, pour des spectateurs, de pousser la porte d’une salle.
