La scène se répète depuis des mois dans les ruelles indiennes : le livreur de bonbonnes de gaz arrive avec sa cylindre rouge de 14,2 kilos sur l'épaule et, avant de l'échanger, sort un petit lecteur d'empreintes digitales. Le client pose le pouce. Si la lecture passe, le foyer reste dans le circuit du gaz subventionné. Sinon, il faudra recommencer, se rendre chez le distributeur, parfois refaire une mise à jour de données biométriques vieilles de dix ans.
Ce geste devient une condition. Selon l'Economic Times, l'authentification biométrique Aadhaar sera obligatoire à compter du 1er octobre pour tous les consommateurs domestiques admissibles qui souhaitent obtenir leurs recharges de gaz de pétrole liquéfié (GPL) au prix subventionné. Ceux qui ne s'y plient pas continueront d'être servis, mais au prix du marché, sans subvention. Le même compte rendu chiffre à 27,43 crores — soit environ 274 millions — le nombre de consommateurs déjà passés par la procédure, les compagnies pétrolières publiques assurant que ces ménages n'ont plus rien à faire.
Un chantier de vérification à l'échelle d'un continent
L'ordre de grandeur donne le vertige. L'Inde compte autour de 330 millions de raccordements domestiques au GPL, un parc construit en une décennie par la généralisation du gaz de cuisson dans les campagnes, notamment via le programme Pradhan Mantri Ujjwala Yojana lancé en 2016, qui a distribué plus de 100 millions de raccordements à des foyers pauvres, en priorité à des femmes. Le gaz devait remplacer le bois, la bouse séchée et le kérosène, responsables d'une pollution intérieure meurtrière.
Le problème, connu de longue date des économistes de l'énergie, n'est pas le raccordement mais la recharge : un ménage pauvre qui doit avancer plusieurs centaines de roupies par bonbonne retourne vite au combustible gratuit. D'où une subvention ciblée, créditée directement sur le compte bancaire des bénéficiaires Ujjwala, et non plus intégrée au prix affiché. C'est l'architecture du dispositif PAHAL, déployé à partir de 2014-2015, qui a fait du GPL le laboratoire grandeur nature du transfert direct de prestations en Inde, aujourd'hui recensé sur le portail gouvernemental DBT Bharat.
L'authentification biométrique vient boucler la boucle. Jusqu'ici, le lien se faisait par un numéro Aadhaar rattaché à un compte bancaire. Désormais, il faut prouver, par le corps, que la personne inscrite existe et qu'elle est bien celle qui reçoit la bonbonne.
Ce que l'État cherche vraiment à éliminer
L'argument officiel tient en un mot : les doublons. Un même foyer détenant deux ou trois raccordements sous des noms différents, des connexions domestiques revendues à des restaurants ou à des autorickshaws convertis au gaz, des comptes de personnes décédées jamais clôturés, des « clients fantômes » dans les registres des distributeurs. Le différentiel de prix entre la bonbonne domestique et la bonbonne commerciale de 19 kilos crée depuis toujours un marché parallèle rentable.
Aadhaar, le système d'identité numérique géré par l'UIDAI et qui couvre aujourd'hui la quasi-totalité de la population adulte indienne, est l'outil qui permet de dédupliquer à l'échelle du pays. Le gouvernement fédéral revendique depuis des années des économies cumulées considérables grâce au transfert direct des prestations, tous programmes confondus. Ces chiffres sont contestés : plusieurs travaux universitaires, notamment ceux de l'économiste Jean Drèze et de la chercheuse Reetika Khera, ont montré que les « économies » attribuées au GPL au milieu des années 2010 tenaient pour une large part à l'effondrement du prix du pétrole, et non au seul nettoyage des listes. Des chercheurs du Center for Global Development ont de leur côté conclu que les gains réels existaient, mais qu'ils étaient systématiquement surestimés dans la communication politique.
Il reste que l'efficacité administrative n'est pas le seul moteur. Depuis 2022, la facture des subventions énergétiques est redevenue lourde pour New Delhi, entre compensation versée aux compagnies pétrolières publiques pour les pertes sur le GPL vendu sous le coût et rabais accordé aux ménages Ujjwala. Resserrer le périmètre des bénéficiaires, c'est reprendre le contrôle d'une dépense volatile, indexée sur des cours mondiaux que l'Inde ne maîtrise pas.
Le risque, ce n'est pas la fraude : c'est l'exclusion
C'est là que le débat indien devient instructif pour n'importe quel État qui songe à conditionner une aide à une identité numérique. Un système biométrique ne se trompe pas seulement en laissant passer des fraudeurs. Il se trompe aussi en refusant des ayants droit.
Les empreintes digitales des travailleurs manuels, des agriculteurs, des personnes âgées s'effacent. Les lecteurs fonctionnent mal dans la poussière et l'humidité. La connectivité manque dans les villages reculés. L'Inde a déjà vécu ce scénario avec le système public de distribution alimentaire : des cas documentés de familles privées de rations pour cause d'échec d'authentification ont nourri, dans plusieurs États, une controverse durable sur les décès liés à la faim au Jharkhand à la fin des années 2010.
Le cadre juridique prévoit pourtant une soupape. En validant la loi Aadhaar en 2018, la Cour suprême indienne a autorisé l'usage obligatoire de l'identifiant pour les prestations financées par le Trésor public, tout en rappelant que nul ne doit être privé d'un droit pour un simple échec technique et que des moyens de substitution doivent exister. Dans le cas du GPL, la sanction est moins brutale que pour la nourriture — on obtient sa bonbonne, mais au prix fort. Pour un ménage Ujjwala, la différence de quelques centaines de roupies par recharge suffit néanmoins à faire basculer l'arbitrage vers le bois de chauffage. L'exclusion administrative se traduit alors très concrètement en fumée inhalée dans une cuisine.
Les compagnies pétrolières affirment offrir un accompagnement : authentification à domicile par le livreur, guichets chez les distributeurs, application mobile avec reconnaissance faciale pour les personnes dont les empreintes ne passent pas. La qualité réelle de ce filet de sécurité, en particulier pour les veuves, les migrants internes et les personnes handicapées, sera le vrai test des prochains mois.
L'Inde n'est pas seule sur ce terrain
Le mouvement dépasse largement le sous-continent. L'Indonésie a entrepris d'associer l'achat des petites bonbonnes de GPL subventionnées de 3 kilos au numéro d'identité nationale enregistré chez les détaillants, avec les mêmes promesses et les mêmes frictions. L'Égypte pilote depuis une décennie ses subventions au pain et aux carburants par carte à puce. Le Brésil arrime son aide au gaz de cuisson au registre social unique, le Cadastro Único. L'Iran, après avoir supprimé une partie des subventions aux carburants, a basculé vers des transferts monétaires universels adossés à un fichier national.
La logique est partout identique : une subvention au prix profite mécaniquement davantage aux gros consommateurs, donc aux plus aisés; une subvention à la personne coûte moins cher et cible mieux — à condition de pouvoir identifier la personne de façon fiable et bon marché. L'identité numérique est le maillon qui rend l'opération techniquement possible, et c'est précisément pour cela que la Banque mondiale en a fait, via son programme ID4D, un chantier prioritaire dans les pays du Sud.
Ce glissement a une conséquence qu'on sous-estime : l'infrastructure d'identité devient un point de passage obligé. Une fois construite pour le gaz, elle sert aux céréales, aux pensions, aux bourses scolaires, aux paiements agricoles. Chaque ajout accroît l'efficacité du système et, simultanément, le coût d'en être exclu. Un citoyen dont les données biométriques ne correspondent plus ne perd pas une prestation : il en perd plusieurs à la fois.
Ce qu'il faudra regarder après le 1er octobre
Trois indicateurs diront si l'opération est réussie. D'abord, l'écart entre les 274 millions de consommateurs déjà authentifiés et le parc total de raccordements : cet écart mêlera de vrais doublons éliminés et de vrais ayants droit perdus en route, et tout l'enjeu sera de distinguer les deux. Ensuite, le taux de recharge des ménages Ujjwala dans les mois suivants, meilleur thermomètre d'un éventuel retour aux combustibles solides. Enfin, le traitement réservé aux échecs d'authentification : combien de recours, traités en combien de temps.
L'Inde a bâti, en une quinzaine d'années, l'un des appareils de ciblage social les plus avancés de la planète. La question posée le 1er octobre n'est plus de savoir s'il fonctionne techniquement — il fonctionne — mais quelle marge d'erreur un État accepte d'assumer quand la porte d'entrée de l'aide publique est un lecteur d'empreintes.
