Technologie

F-Stop, la préquelle abandonnée de Portal, ressuscite grâce à trois fuites successives

Près de vingt ans après son annulation par Valve, un prototype de Portal basé sur un appareil photo est jouable de bout en bout. Il est le fruit de trois fuites combinées par des passionnés.

F-Stop, la préquelle abandonnée de Portal, ressuscite grâce à trois fuites successives

Ce qui devait rester une note de bas de page dans l'histoire de Valve se joue désormais sur des écrans d'ordinateur. Des passionnés ont assemblé une version quasi complète de F-Stop, la préquelle de Portal annulée en 2007, à partir de trois fuites distinctes. Le dossier, d'abord relayé par The Verge puis détaillé par Kotaku et Engadget, dépasse la simple curiosité : il touche à la préservation du patrimoine vidéoludique, à la sécurité d'infrastructures oubliées et à la façon dont naissent les grandes idées de design.

Un prototype né d'un exercice interne en 2007

Pour comprendre l'enjeu, il faut revenir à 2007. Selon Kotaku, <cite index="10-1">Valve a consacré trois mois à un projet que Gabe Newell a plus tard baptisé les « Directed Design Experiments »</cite>. <cite index="10-5,10-6">L'entreprise s'est alors divisée en cinq équipes, chacune chargée de concevoir et de construire en partie une « expérience » de jeu ; la cinquième s'appelait F-Stop.</cite>

L'idée : <cite index="10-7">une préquelle de Portal dont le gameplay reposait sur un appareil photo expérimental d'Aperture Science, utilisé pour jouer avec les perspectives et résoudre des énigmes.</cite> Le principe, tel que le décrit ShiftDelete, est simple à énoncer : <cite index="13-19">on photographie un objet, il disparaît dans l'image, puis on peut le replacer plus tard dans le monde, parfois à une autre taille.</cite> Le site de TechPowerUp, lui, rappelle qu'il n'y a ni fusil à portails ni GLaDOS au cœur de cette version.

Le projet n'a pas survécu aux essais. <cite index="10-8,10-9">Gabe Newell était très séduit, mais les testeurs l'étaient moins ; F-Stop a été abandonné, et une partie de ses dialogues, personnages et mécaniques a été recyclée dans Portal 2.</cite> Selon un récapitulatif publié par Gaming Pro Max, les testeurs auraient aimé la mécanique elle-même tout en demandant où se trouvaient Chell et le fusil à portails — un décalage entre ce que le prototype offrait et ce que le public attendait d'une suite de Portal. Ce détail, relayé par un seul site, est à prendre avec prudence.

Trois fuites, un seul jeu

La résurrection de F-Stop ne tient pas à un coup d'éclat unique, mais à un assemblage patient, à la manière d'un puzzle.

Première pièce : le « Steam2 Teraleak » d'août. <cite index="10-12,10-13">Fin août, environ 13 téraoctets de données de dépôts Steam ont fuité en ligne ; cette fuite, surnommée Steam2, contenait apparemment presque tous les dépôts Steam de 2003 à 2013 et, surprise, des ressources de F-Stop.</cite> Les chiffres varient d'un média à l'autre : Engadget parle de plus de 12 To, Kotaku de 13 To environ.

Deuxième et troisième pièces : le code source et les cartes. <cite index="10-14">L'archive d'août ne comprenait ni le code source de F-Stop ni ses données « mapsrc », le nom donné par Valve au dossier des sources de cartes.</cite> Ces éléments ont été diffusés sur le serveur Discord du projet Valve Cut Content. Selon Kotaku, <cite index="10-16">la personne à l'origine de la fuite des cartes a d'abord réclamé 1 000 $, avant de finalement les offrir gratuitement.</cite> <cite index="10-17">L'équipe de Valve Cut Content affirme avoir vérifié l'authenticité des fichiers, et la communauté a combiné les trois ensembles.</cite> ShiftDelete précise que <cite index="13-6">les derniers morceaux sont apparus le 31 octobre.</cite>

Le résultat est jugé très avancé. <cite index="1-9">Selon Engadget, des parties filmées sur YouTube montrent un jeu auquel il manque encore des textures et des dialogues, mais globalement stable.</cite> Des joueurs évoquent une version complète à environ 99 %, un chiffre issu de témoignages et non d'une mesure officielle. Les vidéos de parcours complet <cite index="3-9">durent moins d'une heure</cite>, ce que The Verge juge cohérent avec un prototype issu d'un exercice interne.

Une fuite qui n'en est pas vraiment une, au sens classique

Le plus instructif, sur le plan technologique, tient à l'origine de la première fuite. Il ne s'agit pas d'un piratage au sens habituel. Tom's Hardware résume : <cite index="24-3,24-4">Valve a peut-être subi la plus grosse fuite de son histoire, mais ce n'était ni un piratage ni une brèche de sécurité ; l'entreprise avait laissé un point d'accès de son ancienne infrastructure ouvert au public, d'où des archivistes ont extrait 12 à 13 To de contenus anciens.</cite>

TechPowerUp ajoute un élément de contexte : <cite index="23-7">il s'agirait d'un ancien point d'accès Steam2 que Valve n'aurait apparemment jamais mis hors ligne après sa migration vers SteamPipe en 2013.</cite> Autrement dit, une infrastructure héritée, jamais correctement désactivée. Le chercheur et dénicheur de contenus Gabe Follower, cité par plusieurs sites, a lui-même écrit que tout avait été obtenu par un point d'accès public. Du côté des données sensibles, Tom's Hardware souligne que même la matière la plus récente de l'archive date de plus de 13 ans, ce qui en fait probablement une préoccupation interne mineure pour l'entreprise.

Ce cas rappelle qu'en sécurité informatique, la « dette de ménage » compte autant que les attaques sophistiquées : un serveur oublié peut exposer une décennie de travail, y compris celui de tiers. Le site Hardware Busters le formule sans détour en notant que les éditeurs tiers présents dans l'archive n'ont eu aucun mot à dire dans l'affaire.

Pourquoi ce prototype intéresse au-delà des fans

Premier intérêt : l'histoire du design. F-Stop montre une voie que Valve a explorée puis refermée, avant de revenir à la formule qui a fait le succès de Portal. Des éléments ont survécu : selon le site Archyde, on y trouve une première version de Cave Johnson, sans la voix de J.K. Simmons, ainsi que des ébauches des noyaux de personnalité d'Aperture. Valve a aussi réutilisé des morceaux de l'univers dans Aperture Desk Job, d'après le même site.

Deuxième intérêt : la parenté avec des jeux récents. The Verge compare la mécanique à celle de Viewfinder, tandis que ShiftDelete cite plutôt Superliminal, sorti en 2019. Les deux comparaisons illustrent ce que raconte aussi le prototype : l'idée d'un jeu de puzzle fondé sur la photographie et la perspective était dans l'air depuis longtemps, et Valve l'avait testée bien avant les studios indépendants qui l'ont ensuite commercialisée.

Troisième intérêt : la préservation. Une partie de ce qu'on savait de F-Stop reposait sur des documents partiels. D'après Gaming Pro Max, un développeur indépendant, LunchHouse Software, avait obtenu en 2020 l'accès au code d'origine de la part de Valve pour documenter le projet dans la série vidéo Exposure, une présentation forcément limitée. Avec la version assemblée, chacun peut constater de ses yeux le fonctionnement de la mécanique, et les chercheurs peuvent retracer la manière dont les idées d'Aperture Science ont évolué.

Des zones d'ombre juridiques et pratiques

Valve reste muet. TBreak note que le reportage de Kotaku ne contient aucun commentaire de l'entreprise, et que rien n'indique une sortie officielle. ShiftDelete rappelle que le jeu <cite index="13-23">repose sur du code et des données de Valve ayant fuité, et que l'entreprise pourrait donc agir contre les copies en circulation.</cite> Le site Checkpoint avait d'ailleurs relevé, dès septembre, que certains internautes invitaient à la prudence face au caractère juridiquement douteux de l'accès à ces fichiers « privés » ou de leur partage.

L'accès pratique est aussi incertain. Selon World Today Journal, <cite index="5-30,5-31">les vidéos de parcours sont publiques, mais l'accès direct aux fichiers jouables reste restreint, et le serveur Discord de Valve Cut Content est passé en mode sur invitation face à l'afflux d'attention.</cite> Autrement dit, la plupart des curieux découvriront F-Stop par vidéo interposée plutôt qu'en le lançant eux-mêmes.

La communauté, elle, prolonge l'aventure. Plusieurs sites rapportent que le studio indépendant IronStone Collective travaille sur Stop The F, un jeu original inspiré du prototype. C'est une façon légale de prolonger l'idée sans toucher aux fichiers de Valve, mais l'initiative n'a été documentée que par des sources secondaires.

Ce qu'il faut retenir

F-Stop n'est pas un jeu « retrouvé » au sens d'une découverte miraculeuse : c'est un prototype de trois mois, court, inachevé, que Valve avait lui-même jugé insuffisant. Sa valeur est ailleurs. Il documente un moment où l'un des studios les plus influents du jeu vidéo testait, puis abandonnait, une idée qui a fini par inspirer d'autres créateurs. Il illustre aussi, après la fuite géante d'août, les risques d'un héritage numérique mal verrouillé, et la capacité d'une communauté de dénicheurs à reconstituer, pièce par pièce, ce qu'une entreprise croyait enterré.

Reste la question que personne ne peut trancher à sa place : Valve laissera-t-elle faire, comme elle l'a souvent fait pour du matériel ancien, ou fera-t-elle retirer les copies ? Pour l'instant, le silence prévaut.