Affaires

Face à Pékin, Paris et Berlin sonnent l'alarme contre un « choc industriel massif »

Dans une lettre à la Commission européenne, Emmanuel Macron et Friedrich Merz réclament des outils de défense commerciale plus fermes avant des négociations avec la Chine, présentées comme celles de la dernière chance.

Face à Pékin, Paris et Berlin sonnent l'alarme contre un « choc industriel massif »

Quand deux capitales qui s'opposent souvent sur la politique commerciale signent une même lettre, le message mérite l'attention. Le lundi 5 octobre, selon Challenges, le président français Emmanuel Macron et le chancelier allemand Friedrich Merz ont adressé à la Commission européenne un courrier qui sonne la charge contre Pékin. Ils y mettent en garde contre un « choc industriel massif » que pourrait provoquer, en Europe, la poussée des exportations chinoises. L'initiative intervient à la veille de négociations commerciales entre la Chine et l'Union européenne, que la presse présente comme celles de la dernière chance.

Ce que disent Paris et Berlin

Les éléments disponibles à ce stade proviennent surtout du compte rendu de Challenges, qui décrit une lettre à la tonalité inhabituellement ferme. Je m'en tiens donc à ce que ce média rapporte : la France et l'Allemagne demandent à la Commission de protéger le tissu industriel européen avant d'entrer dans des discussions où, craignent-elles, le rapport de force ne serait pas à l'avantage du continent. Je n'ai pas pu vérifier le texte intégral du courrier ni la liste précise des mesures réclamées, et je m'abstiens de les extrapoler.

Ce qui frappe, c'est la convergence. Berlin, longtemps réticent à toute mesure qui pourrait provoquer des représailles contre ses constructeurs automobiles et ses machines-outils, rejoint ici la ligne que Paris défend depuis des années en faveur d'une Europe plus protectrice. Que le chancelier allemand cosigne un tel texte indique que l'inquiétude a gagné le cœur même du modèle industriel allemand, celui qui a le plus profité de l'ouverture au marché chinois.

Pourquoi l'expression « choc industriel » revient

Le vocabulaire n'est pas anodin. Il rappelle le « choc chinois » théorisé par des économistes américains pour décrire l'effet, dans les années 2000, de l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce sur l'emploi manufacturier occidental. La crainte actuelle est d'un autre ordre : il ne s'agirait plus seulement de textile ou de jouets, mais de secteurs à forte valeur ajoutée, comme l'automobile électrique, les batteries, les équipements pour l'énergie renouvelable ou la chimie.

Le mécanisme redouté est connu. Lorsqu'une économie dispose de capacités de production très supérieures à sa demande intérieure, l'excédent cherche des débouchés à l'étranger, souvent à des prix que les producteurs locaux ne peuvent pas suivre. Les marchés américain et d'autres pays ayant relevé leurs barrières, les Européens redoutent de devenir la zone où se déverse ce surplus. C'est cet argument qui fonde, depuis plusieurs années, les enquêtes antisubventions et les droits de douane compensateurs que Bruxelles a ouverts contre certains produits chinois.

Une Commission sous pression

La lettre s'adresse à la Commission parce que, dans l'Union, la politique commerciale est une compétence exclusive de Bruxelles. Les États peuvent peser, pas négocier à sa place. En écrivant publiquement, Paris et Berlin cherchent à fixer un mandat et à rappeler à l'exécutif européen qu'il ne dispose pas d'une marge illimitée pour conclure un arrangement jugé trop souple.

Le dilemme de la Commission est réel. D'un côté, plusieurs États membres, dont certains exportent massivement vers la Chine ou y ont investi, redoutent une escalade qui frapperait leurs propres entreprises. De l'autre, l'opinion industrielle, notamment en France, réclame une réponse plus dure face à ce qu'elle perçoit comme une concurrence déloyale. La lettre franco-allemande déplace l'équilibre en faveur du second camp : lorsque les deux premières économies de l'Union parlent d'une même voix, il devient difficile de les ignorer.

Une Europe qui peine à financer sa propre défense industrielle

Cette alerte s'inscrit dans un contexte où l'Europe cherche à reconstruire ses capacités productives, y compris dans la défense. Challenges rapporte ainsi que, malgré l'abandon du programme de système de combat aérien du futur (SCAF) et la sortie de la France du projet d'Eurodrone, le projet de loi de finances 2027 prévoit encore des financements importants pour ces deux programmes, que le média qualifie de « zombies ». L'épisode illustre la difficulté européenne à coordonner de grands projets industriels et à arbitrer entre héritages et priorités nouvelles, au moment même où l'on demande à l'industrie de faire face à la concurrence mondiale.

Des marchés qui regardent ailleurs

Il faut pourtant relativiser l'écho immédiat de ce dossier dans les salles de marché. Selon la tagesschau et le Handelsblatt, la séance du 6 octobre en Allemagne a été dominée par un autre thème : la remontée des valeurs technologiques à Wall Street, qui a donné de l'élan à l'indice DAX et aux Bourses asiatiques, tandis que de nouvelles données conjoncturelles et la hausse marquée des rendements obligataires tempéraient l'enthousiasme. Autrement dit, les investisseurs semblent, pour l'instant, davantage préoccupés par les taux et par l'intelligence artificielle que par un bras de fer commercial dont l'issue reste incertaine.

Cette indifférence apparente ne doit pas rassurer. Les marchés ont l'habitude de réagir tard aux ruptures commerciales, une fois que les mesures sont annoncées et chiffrées. Si les négociations échouaient et que Bruxelles ouvrait la voie à de nouveaux droits de douane, les secteurs les plus exposés, de l'automobile aux équipements industriels, seraient les premiers touchés, dans les deux sens : par les restrictions européennes et par les éventuelles représailles de Pékin.

Ce qu'il faut surveiller

Trois questions détermineront la portée réelle de cette lettre. La première : la Commission traduira-t-elle la pression franco-allemande en conditions précises, par exemple sur l'accès au marché, les subventions ou les normes ? La deuxième : les autres capitales suivront-elles, ou la lettre restera-t-elle l'affaire d'un axe Paris-Berlin que certains partenaires jugent trop protectionniste ? La troisième : quelle sera la réponse de Pékin, qui a l'habitude de calibrer ses ripostes sur des secteurs politiquement sensibles pour l'Europe.

On aurait tort de lire cet épisode comme un simple coup de communication. Il reflète un changement de doctrine progressif : l'Europe, longtemps championne du libre-échange, s'interroge ouvertement sur les limites de l'ouverture quand son voisin commercial dispose d'un appareil industriel dopé par l'État. Les prochains jours diront si cette inquiétude se transforme en rapport de force effectif, ou si les négociations accoucheront d'un compromis dont les deux capitales, sans doute, jugeront qu'il ne règle rien.