Le dossier iranien est de retour sur la table à Washington, mais dans un brouillard épais. Selon des informations de médias américains rapportées par le quotidien suédois Dagens Nyheter, la Maison-Blanche aurait demandé au Pentagone de lui soumettre des plans pour reprendre la campagne de bombardements contre l'Iran, actuellement suspendue, avant les élections de l'automne aux États-Unis et en Israël. Dans le même temps, Donald Trump soutient publiquement que les États-Unis n'attaqueront pas l'Iran avant les élections de mi-mandat. Deux messages qui ne coïncident pas, et c'est précisément ce qui rend la situation difficile à lire.
Ce que l'on sait, et ce que l'on ignore
Il faut d'abord distinguer les faits établis des informations rapportées. Le fait établi, c'est l'existence d'une pause dans la guerre aérienne menée contre l'Iran : Dagens Nyheter parle d'un « bombkrig » pausé, c'est-à-dire une campagne de frappes mise en veilleuse, non terminée. L'information rapportée, en revanche, tient à la demande de plans de reprise adressée au Pentagone. Elle provient de médias américains cités par le quotidien suédois, et non d'une annonce officielle. Je n'ai pas été en mesure de la recouper auprès d'une source gouvernementale, et il convient donc de la traiter avec prudence.
Demander des plans n'équivaut pas à décider. C'est même le travail ordinaire d'un état-major : préparer des options pour que le pouvoir politique dispose d'un éventail de choix, y compris ceux qu'il n'exercera peut-être jamais. Un président peut commander des scénarios de reprise précisément pour garder un levier dans une négociation, ou pour se prémunir contre une dégradation soudaine du rapport de force. La fuite de cette demande, elle, relève d'un autre registre : elle peut servir à faire pression sur Téhéran, à rassurer des alliés inquiets, ou simplement refléter des divisions internes à l'administration.
Un double calendrier électoral
Le détail le plus parlant est temporel. Les plans concerneraient une reprise « avant les élections de l'automne » aux États-Unis comme en Israël. Cette double échéance n'est pas anodine. Aux États-Unis, les élections de mi-mandat, prévues le 3 novembre selon la Deutsche Welle, détermineront la composition du Congrès et de nombreux postes de gouverneur. En Israël, la campagne électorale bat son ccœur : le Jerusalem Post publie une tribune qui y voit un choix entre la raison et la survie politique, signe d'un débat intérieur sous tension.
Or, la guerre est un instrument politique à double tranchant. Une escalade peut galvaniser une base électorale et projeter une image de fermeté. Elle peut aussi retourner l'opinion si les pertes s'accumulent, si les prix de l'énergie grimpent ou si l'on a le sentiment d'un enlisement. La déclaration de Donald Trump, selon laquelle aucune attaque n'interviendra avant les mi-mandats, peut se lire comme un engagement sincère, ou comme un calcul destiné à ne pas offrir à ses adversaires un thème de campagne défavorable. Elle peut aussi n'être qu'une position de circonstance, révisable dès que la situation l'exigera.
Un président qui multiplie les fronts
Pour comprendre l'hésitation, il faut regarder l'ensemble du tableau. Washington est simultanément engagé sur plusieurs théâtres, et l'attention comme les ressources ne sont pas infinies.
En Ukraine, des pourparlers de paix se déroulent à Miami entre des délégations ukrainienne et américaine, d'après Dagens Nyheter, alors que, selon l'agence Reuters citée par le même journal, plus de trente civils ont été tués ou blessés samedi dans des attaques russes. Parmi les victimes, une fillette de six ans. Bloomberg rapporte par ailleurs que Donald Trump a affirmé que l'Ukraine avait besoin d'un nouveau dirigeant, une déclaration qui, en plein processus de négociation, ajoute de l'incertitude plutôt que de la clarté.
Au Proche-Orient, le constat est tout aussi sombre. Un an après le début du cessez-le-feu à Gaza, l'expert Alexander Atarodi, cité par Dagens Nyheter, estime que les progrès sont minces et que de nouvelles guerres régionales ont détourné l'attention du monde, et surtout celle des États-Unis. « Je ne dirais pas que quoi que ce soit s'est amélioré », déclare-t-il. Cette phrase résume bien la difficulté : une trêve peut tenir sans que la situation sur le terrain ne s'améliore, et chaque nouveau conflit, y compris celui avec l'Iran, risque de reléguer davantage la question gazaouie.
Bloomberg signale enfin la suspension des opérations de l'aéroport de Riyad, sans que les éléments disponibles permettent d'en établir la cause ni de la relier avec certitude à la crise iranienne. Je me garde donc de tirer une conclusion hâtive : l'information, à elle seule, signale surtout la nervosité d'une région où une infrastructure civile peut devenir un indicateur de tension.
Les paramètres qui pèsent sur la décision
Si la reprise des frappes était sérieusement envisagée, plusieurs facteurs entreraient en ligne de compte.
Le premier est militaire. Une campagne aérienne peut détruire des installations, mais elle ne garantit ni la fin d'un programme stratégique ni la capitulation d'un adversaire. L'expérience de nombreux conflits récents montre que les bombardements, pris isolément, produisent rarement un règlement politique durable. Le Pentagone le sait mieux que quiconque, et ses plans devront préciser les objectifs visés, la durée envisagée et les risques de riposte contre les forces américaines ou les alliés de la région.
Le deuxième est diplomatique. Une reprise des hostilités pourrait fragiliser les discussions parallèles, notamment celles qui concernent l'Ukraine, et compliquer les relations avec des partenaires du Golfe, exposés aux représailles. Elle placerait aussi Israël en première ligne, au moment même où son opinion publique se divise à l'approche du scrutin.
Le troisième est intérieur. À quelques semaines des mi-mandats, chaque décision militaire est lue à travers le prisme électoral. La Deutsche Welle rappelle que ces élections renouvellent le Congrès et plusieurs gouverneurs, et qu'elles pourraient réserver des victoires historiques à des candidates dans un paysage encore dominé par les hommes. Dans un tel contexte, la Maison-Blanche mesure sans doute le risque d'une guerre qui éclipserait ses messages de campagne ou en changerait la nature.
Une ambiguïté qui est peut-être une stratégie
La contradiction entre les fuites et les déclarations publiques n'est pas forcément un signe de désordre. Dans la diplomatie coercitive, l'ambiguïté est un outil : laisser planer la menace tout en affirmant ne pas vouloir y recourir permet de maintenir la pression sans s'engager. Pour Téhéran, le message est double. D'un côté, des plans existent et peuvent être activés rapidement. De l'autre, le président dit qu'il n'agira pas avant novembre, ce qui ouvre une fenêtre de négociation, ou de préparation.
Cette lecture a toutefois ses limites. L'ambiguïté fonctionne tant que l'adversaire croit à la crédibilité de la menace et que les alliés conservent leur confiance. Si les signaux contradictoires se multiplient, le risque est une mauvaise interprétation : un camp pourrait croire à une attaque imminente et frapper le premier, ou, à l'inverse, se convaincre que Washington bluffe et prendre des initiatives qu'il regretterait.
Ce qu'il faudra surveiller
Plusieurs indices permettront de trancher dans les prochaines semaines. Un déploiement visible de moyens militaires américains dans la région serait un signal fort. Les déclarations des responsables israéliens, dont la position dépend de l'issue de leur propre campagne, seront tout aussi instructives. Il faudra aussi suivre l'évolution des pourparlers sur l'Ukraine et la stabilité du cessez-le-feu à Gaza, car l'une et l'autre conditionnent la capacité de Washington à ouvrir un front de plus.
Enfin, la confirmation ou le démenti officiel de la demande de plans serait déterminant. Tant qu'aucun porte-parole du gouvernement américain ne s'exprime clairement, il s'agit d'informations de presse non vérifiées de manière indépendante. Dagens Nyheter se borne d'ailleurs à relayer des « uppgifter », des informations, publiées par des médias américains, et souligne lui-même le caractère contradictoire des signaux.
Pour l'heure, la seule certitude est l'incertitude : une pause militaire fragile, des options préparées dans les coulisses, un président qui promet la retenue et un calendrier électoral qui rend toute décision explosive. La réponse à la question posée par le titre de Dagens Nyheter ne dépend pas seulement de la stratégie, mais aussi de ce que Donald Trump jugera politiquement tenable d'ici le 3 novembre.
