Internationale

Yémen : des vidéos de véhicules blindés écrasant des combattants houthis relancent la guerre autour de Bab el-Mandeb

Des images diffusées par les forces gouvernementales yéménites montrent des blindés roulant sur des combattants houthis, alors que Bab el-Mandeb, détroit vital pour le commerce mondial, redevient un champ de bataille.

Yémen : des vidéos de véhicules blindés écrasant des combattants houthis relancent la guerre autour de Bab el-Mandeb

Une vidéo diffusée par les forces gouvernementales yéménites a changé la nature du débat autour de la dernière offensive dans le sud-ouest du pays. On y voit, selon le récit qu'en a fait l'agence Reuters, repris par le quotidien singapourien The Straits Times, des véhicules blindés rouler sur des combattants adverses alors que les troupes gouvernementales reprenaient, lundi 6 octobre, des zones proches du détroit de Bab el-Mandeb. Les troupes affrontent les houthis, mouvement soutenu par l'Iran. Les images marquent, selon la même source, une nouvelle phase meurtrière d'une guerre déjà fragmentée.

Cet article s'appuie sur les éléments publiés par The Straits Times. À ce stade, les détails indépendants dont nous disposons restent minces : nous n'avons pas pu vérifier de façon autonome l'authenticité complète des images, la date exacte des prises de vue, ni le bilan humain de l'offensive. Nous distinguons donc ce qui est rapporté de ce qui demeure à établir.

Ce que montrent les images et ce que l'on sait

Selon The Straits Times, la vidéo a été publiée par les forces gouvernementales elles-mêmes. Ce détail est capital : il ne s'agit pas d'un document sorti clandestinement par un témoin, mais d'un contenu que l'un des belligérants a choisi de rendre public. Cela peut relever de la démonstration de force, destinée à décourager l'adversaire et à galvaniser les troupes, comme d'une imprudence, tant la diffusion de telles scènes expose leurs auteurs à des accusations de crimes de guerre.

Le droit international humanitaire encadre strictement le traitement des combattants hors de combat. Selon les Conventions de Genève, une personne blessée, capturée ou qui se rend ne peut être prise pour cible, et les mauvais traitements infligés à des dépouilles sont prohibés. Toute la question, que les images seules ne permettent pas de trancher, est de savoir si les personnes écrasées étaient encore en état de combattre, déjà mortes ou blessées. C'est précisément ce que devrait établir une enquête indépendante, si elle a lieu.

Bab el-Mandeb, un verrou du commerce mondial

Le détroit de Bab el-Mandeb, dont le nom signifie « la porte des lamentations » en arabe, sépare la péninsule arabique de la Corne de l'Afrique. Il relie la mer Rouge au golfe d'Aden et, au-delà, à l'océan Indien. C'est la voie d'accès au canal de Suez pour une part considérable du trafic maritime entre l'Asie et l'Europe, y compris des cargaisons de pétrole et de gaz.

C'est ce qui explique que cette bataille locale dépasse le cadre yéménite. Contrôler les rives du détroit, c'est détenir un levier sur une artère de l'économie mondiale. Les houthis ont d'ailleurs, au cours des dernières années, mené des attaques contre des navires marchands en mer Rouge, ce qui a conduit de nombreux armateurs à contourner l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance, avec des surcoûts et des délais accrus. Toute modification du rapport de force sur la côte yéménite a donc des répercussions potentielles sur la sécurité du transport maritime.

Une guerre fragmentée depuis plus de dix ans

Le conflit yéménite a basculé en 2014, lorsque les houthis, mouvement issu du nord du pays, se sont emparés de la capitale, Sanaa. Une coalition menée par l'Arabie saoudite est intervenue en 2015 pour soutenir le gouvernement internationalement reconnu. Depuis, le pays est morcelé : les houthis contrôlent la majeure partie du nord et de l'ouest, où vit une grande partie de la population, tandis que des forces rattachées au gouvernement, de composition hétérogène, tiennent d'autres régions.

L'expression de « pays fragmenté » employée par Reuters traduit cette réalité : le camp anti-houthi n'est pas monolithique. Il rassemble des milices et des unités aux loyautés et aux soutiens étrangers divers, parfois rivales entre elles. Cette dispersion complique tant les opérations militaires que l'établissement des responsabilités quand des exactions sont signalées.

Les Nations Unies ont à maintes reprises qualifié la situation yéménite de l'une des pires crises humanitaires au monde, avec des millions de personnes dépendant de l'aide pour se nourrir. Une reprise de l'offensive terrestre sur la façade maritime fait craindre de nouveaux déplacements de population et des difficultés d'acheminement de l'aide, notamment si des ports sont touchés.

Pourquoi cette offensive est un tournant possible

Qualifier de « nouvelle phase meurtrière » une opération, comme le fait la source, suppose un changement d'échelle ou de méthode. Plusieurs lectures sont possibles, qu'il faudra confronter aux faits à mesure qu'ils émergeront.

Première lecture : une volonté du camp gouvernemental de profiter d'un moment jugé favorable pour reprendre du terrain stratégique, en s'appuyant sur des blindés et une coordination accrue. Reprendre des zones autour de Bab el-Mandeb offrirait une carte maîtresse dans toute négociation future.

Seconde lecture : une escalade plus large liée à la rivalité régionale. Les houthis sont décrits comme soutenus par l'Iran, et leur action en mer Rouge a été reliée par eux-mêmes aux tensions régionales plus larges. Toute avancée gouvernementale peut donc être lue à travers le prisme de la confrontation entre Téhéran et ses adversaires, même si le Yémen possède sa propre dynamique interne, faite de rivalités locales, tribales et politiques.

La question de la responsabilité

La diffusion de la vidéo par le camp gouvernemental lui-même place ce dernier devant une exigence de transparence. Pour des organisations de défense des droits humains, ce type de document peut constituer un élément de preuve. Deux voies sont habituellement évoquées : une enquête interne, rarement convaincante lorsqu'elle est menée par la partie impliquée, ou une enquête indépendante sous mandat international.

Des précédents existent. Au Yémen comme dans d'autres conflits, des violations alléguées de part et d'autre ont été documentées par des experts onusiens et des ONG, sans que les poursuites ne suivent toujours. Le contexte d'un pays fragmenté, sans appareil judiciaire unifié, rend l'exercice particulièrement ardu. Il faut aussi rappeler que les houthis sont eux-mêmes visés par des accusations sérieuses, notamment sur le recrutement d'enfants soldats, l'usage de mines et les détentions arbitraires. L'existence d'exactions dans un camp n'efface pas celles de l'autre, et la guerre de l'image, où chacun cherche à discréditer l'adversaire, impose la prudence face à tout document diffusé par un belligérant.

Ce qu'il faudra surveiller

Plusieurs éléments détermineront la portée de cet épisode. D'abord, la vérification indépendante des images : localisation, datation, identification des unités. Les spécialistes de l'analyse d'images en sources ouvertes pourront y contribuer. Ensuite, la réaction des soutiens étrangers du gouvernement et des instances onusiennes : une condamnation ou une demande d'enquête pèserait sur la suite. Enfin, l'évolution du front autour de Bab el-Mandeb, qui dira si la reprise de ces zones se confirme et si elle modifie la sécurité des routes maritimes.

Pour l'heure, ces vidéos rappellent une réalité que la lassitude internationale tend à faire oublier : au Yémen, la guerre n'est pas terminée, elle change de forme. Et lorsque le combat se rapproche d'un détroit par lequel transite une part notable du commerce mondial, ses conséquences cessent d'être locales.