Estrie

Keel Infrastructure dépose son offre de transfert des mégawatts vers un centre de données à Sherbrooke

L'entreprise propose de convertir à l'intelligence artificielle les mégawatts jusqu'ici consacrés à la cryptomonnaie. Le dossier, déposé cette semaine, doit encore franchir plusieurs étapes. Voici ce qu'on sait.

Keel Infrastructure dépose son offre de transfert des mégawatts vers un centre de données à Sherbrooke

Une offre vient d'être déposée, et elle pourrait redessiner l'usage d'une partie de l'électricité consommée dans la région de Sherbrooke. Selon Radio-Canada, l'entreprise Keel Infrastructure a soumis une proposition visant à transférer vers un centre de données des mégawatts qui alimentaient jusqu'ici des activités de minage de cryptomonnaie. Le résumé diffusé par le diffuseur public est bref. Il n'en soulève pas moins une question de fond, qui dépasse largement l'Estrie : à quoi doit servir l'électricité disponible lorsque la demande des grandes industries numériques explose?

Ce que l'on sait du dépôt

Les éléments publics demeurent limités. D'après Radio-Canada, l'offre porte sur un bloc de puissance déjà alloué à des installations de minage de cryptomonnaie et que Keel Infrastructure propose de réaffecter à un centre de données. Le texte du diffuseur ne précise pas, dans son résumé, le nombre exact de mégawatts visés, le calendrier de la conversion ni l'investissement prévu. Ces chiffres seront déterminants pour juger de la portée du projet, et il serait imprudent de les extrapoler à partir des seuls titres.

Il faut aussi distinguer deux choses. Le dépôt d'une offre n'est pas une approbation. Un transfert de cette nature suppose en général l'examen de l'autorité qui attribue la puissance, la vérification de la capacité réelle du réseau local et, selon l'ampleur du projet, des démarches municipales et environnementales. À ce stade, rien n'indique que le feu vert soit acquis.

Du minage de cryptomonnaie à l'intelligence artificielle

Le scénario décrit à Sherbrooke s'inscrit dans une tendance observée dans plusieurs pays : d'anciens sites de minage se reconvertissent en centres de calcul pour l'intelligence artificielle. La logique est simple. Un site de minage dispose déjà de ce qui manque le plus aux développeurs de centres de données : un raccordement électrique de forte puissance, parfois des bâtiments adaptés, et une autorisation d'exploiter des mégawatts. Obtenir de nouveaux raccordements peut prendre des années dans de nombreux marchés, ce qui rend les sites existants très convoités.

Les besoins ne sont toutefois pas identiques. Le minage de cryptomonnaie tolère des interruptions et se contente d'équipements spécialisés relativement simples. Un centre de données destiné à l'intelligence artificielle ou à l'infonuagique exige une alimentation fiable en continu, un refroidissement plus sophistiqué, des liaisons réseau robustes et des serveurs beaucoup plus coûteux. La reconversion n'est donc pas un simple changement d'enseigne : elle suppose des investissements importants et une clientèle prête à s'engager à long terme.

Sur le plan économique, l'argument est souvent avancé que ces installations créent davantage d'emplois qualifiés et de retombées fiscales que le minage, très gourmand en énergie et pauvre en main-d'œuvre. Ce plaidoyer reste à démontrer au cas par cas, d'autant que les centres de données modernes sont fortement automatisés et emploient peu de personnel par mégawatt consommé.

Un enjeu d'abord électrique

Le cœur du dossier tient à l'énergie. Les mégawatts alloués aux grands consommateurs sont une ressource rare, et leur affectation fait l'objet d'arbitrages. Le minage de cryptomonnaie a longtemps été critiqué pour sa consommation élevée par rapport à sa valeur économique locale, ce qui a conduit plusieurs administrations à le restreindre ou à le tarifer à la hausse. Réorienter cette puissance vers un centre de données peut donc apparaître comme un usage jugé plus structurant, mais cela ne règle pas la question de la quantité totale d'électricité qu'une collectivité souhaite consacrer à l'économie numérique.

Les centres de données soulèvent aussi des enjeux concrets pour leur voisinage : besoins en refroidissement, bruit des équipements, fiabilité de l'alimentation de secours, effets sur les tarifs et sur la capacité du réseau lors des pointes de consommation. Autant de points sur lesquels les citoyens et les élus voudront des réponses précises avant de se prononcer.

Une réorganisation locale en toile de fond

Le dépôt de l'offre survient dans une période chargée pour la vie publique sherbrookoise. Radio-Canada rapporte que les conseillers municipaux ont consenti mardi soir à une réforme de leur rémunération annuelle, et que la Ville a été récompensée pour avoir réduit de 8 % ses déchets envoyés à l'enfouissement par rapport à 2023. Ces nouvelles n'ont pas de lien direct avec le projet de Keel Infrastructure. Elles rappellent simplement que l'administration municipale, qui sera appelée à se prononcer sur les aspects d'aménagement et de zonage du projet, mène plusieurs dossiers de front, dont certains touchent à ses propres engagements environnementaux.

Ce point mérite d'être souligné : une collectivité qui se félicite de réduire son empreinte en matière de déchets sera naturellement attentive à l'empreinte énergétique et à l'utilisation du sol d'un nouveau centre de données. Rien ne permet de dire, à ce stade, comment elle abordera la question.

Les zones d'ombre à surveiller

Plusieurs inconnues demeurent, et ce sont elles qui détermineront la portée réelle du projet.

  • La taille du transfert. Le nombre de mégawatts réaffectés dira s'il s'agit d'un projet modeste ou d'une installation d'envergure.
  • Le financement et les clients. Un centre de données n'a de valeur que s'il trouve des locataires ou des clients de long terme. L'entreprise n'a pas, selon le résumé disponible, détaillé ces engagements.
  • Le sort des activités de minage. On ignore si celles-ci cesseront entièrement ou si elles seront réduites progressivement.
  • Le processus d'approbation. Les étapes réglementaires, leur échéancier et la place réservée à la consultation publique restent à clarifier.
  • Les retombées locales. Emplois, taxes municipales, contrats avec des entreprises de la région : aucune donnée précise n'a été rendue publique dans les éléments consultés.

Ce qu'il faut retenir

Le dépôt de l'offre de Keel Infrastructure illustre une mutation plus large : la course aux capacités de calcul pousse les promoteurs à chercher de la puissance électrique là où elle existe déjà, quitte à la retirer à des usages devenus moins attrayants comme le minage de cryptomonnaie. Que cette conversion soit un atout pour la région ou une source de tensions dépendra des détails encore inconnus : l'ampleur de la puissance, la solidité du plan d'affaires et les conditions fixées par les autorités.

D'ici là, la prudence s'impose. Une offre déposée n'est ni un projet autorisé ni un centre de données en activité. Les prochaines semaines devraient permettre de savoir si le dossier avance, sur quelles bases, et si les citoyens auront leur mot à dire. Nous suivrons l'évolution de la situation à mesure que de nouvelles informations seront rendues publiques.