Culture

« La Bola Negra » remporte le Prix du public de Toronto, le plus fiable des tremplins vers les Oscars

Le drame queer de Javier Calvo et Javier Ambrossi s'impose au vote du public du TIFF. Depuis 2008, presque tous les lauréats de ce prix ont décroché une nomination au meilleur film.

« La Bola Negra » remporte le Prix du public de Toronto, le plus fiable des tremplins vers les Oscars

Le Festival international du film de Toronto a refermé dimanche sa 51e édition en annonçant le nom qui, chaque année depuis près de deux décennies, agit comme un coup de départ officieux de la saison des prix nord-américaine. Cette fois, le People's Choice Award — le Prix du public — revient à « La Bola Negra », drame queer signé par le duo espagnol Javier Calvo et Javier Ambrossi, connu en Espagne sous le surnom de « Los Javis ».

Le film, produit par Movistar Plus+ et distribué par Netflix, avait déjà créé la surprise plus tôt dans l'année lors de sa première mondiale à Cannes, où Variety rapporte qu'il avait été accueilli par une ovation debout de seize minutes. Le passage par Toronto confirme quelque chose de plus rare : la capacité d'un film en espagnol à séduire non pas un jury de festival, mais des milliers de spectateurs ordinaires réunis dans les salles d'une grande ville nord-américaine.

Un prix qui n'est pas décerné par un jury

C'est toute la singularité du palmarès torontois. Contrairement à Cannes, Venise ou Berlin, le TIFF n'a longtemps eu aucune compétition principale arbitrée par un jury de professionnels. Sa récompense phare est votée par les festivaliers eux-mêmes, qui remplissent un bulletin après chaque projection. Le classement final s'établit sur la moyenne pondérée des votes, ce qui neutralise en partie l'avantage des films projetés dans les plus grandes salles.

Autrement dit, le Prix du public ne mesure pas l'audace formelle ni la cote critique : il mesure l'enthousiasme. Et c'est précisément cette donnée qui intéresse l'industrie. Un distributeur qui entre dans une campagne d'automne veut savoir si son film « fonctionne » devant un public payant, hors du cercle des cinéphiles professionnels. Toronto lui fournit ce test grandeur nature, avec un chiffre, un titre et un communiqué.

Selon The Hollywood Reporter, « La Bola Negra » a devancé cette année « I Play Rocky » et « The Debut », deux titres anglophones qui partaient avec l'avantage naturel de la langue auprès d'un auditoire majoritairement canadien-anglais et américain.

Une statistique qui fait saliver les stratèges

Le site espagnol elDiario.es rappelle la donnée qui fait la réputation du prix : depuis 2008, seuls deux lauréats du Prix du public de Toronto n'ont pas obtenu, dans la foulée, une nomination à l'Oscar du meilleur film. Deux exceptions en près de vingt ans, sur une liste qui comprend « Slumdog Millionaire », « Le discours d'un roi », « 12 Years a Slave », « Room », « La La Land », « Green Book », « Nomadland » ou encore « Belfast ». Plusieurs de ces titres sont repartis avec la statuette suprême.

Pourquoi une corrélation aussi forte ? Parce que le vote torontois et le vote des Oscars reposent sur une mécanique voisine. Depuis 2009, l'Académie désigne son meilleur film par scrutin préférentiel : les membres classent les candidats, et le gagnant est celui qui rassemble le plus large consensus, pas nécessairement celui qui compte le plus de premiers choix. Un film clivant mais admiré peut gagner à Cannes; à Los Angeles comme à Toronto, c'est le film que personne ne déteste et que beaucoup adorent qui l'emporte.

S'y ajoute un effet d'entraînement très concret. Le prix tombe en septembre, au moment exact où les studios arbitrent leurs budgets de campagne. Un lauréat torontois voit son titre passer du statut de « film de festival » à celui de « prétendant », ce qui débloque des achats d'espace publicitaire, des projections pour guildes et une couverture médiatique soutenue jusqu'en février. La prophétie est en partie autoréalisatrice : Toronto ne prédit pas seulement, Toronto fabrique.

Ce que la victoire révèle du potentiel du film

Dans le cas de « La Bola Negra », l'exploit est d'une autre nature que pour un drame hollywoodien bien calibré. Variety décrit une fresque queer générationnelle, ancrée dans la mémoire espagnole et dans un imaginaire poétique très local. Ce type d'objet gagne habituellement des prix de la critique ou des mentions de jury, rarement des plébiscites populaires à l'étranger.

Qu'un public torontois, qui lit des sous-titres du début à la fin, place ce film devant des productions anglophones portées par des vedettes, indique deux choses. D'abord que l'émotion du film franchit la barrière linguistique et culturelle — condition sine qua non pour convaincre les quelque 10 000 votants de l'Académie, dont une part croissante réside hors des États-Unis. Ensuite que Los Javis, jusqu'ici surtout identifiés à la télévision espagnole et à la culture pop madrilène, disposent désormais d'une carte de visite internationale.

Historiquement, les films non anglophones ont eu un mal fou à s'imposer au vote torontois. Une victoire dans cette catégorie place mécaniquement « La Bola Negra » dans une double course : celle du meilleur film international, où il devra d'abord être choisi par son pays, et celle, beaucoup plus disputée, du meilleur film tout court. Les précédents existent — « Roma », « Parasite », « Sans filtre », « Anatomie d'une chute » —, mais ils restent rares.

Movistar Plus+, Netflix et la montée en puissance espagnole

Le succès n'arrive pas dans un désert. Il s'inscrit dans une séquence remarquable pour le cinéma espagnol, portée en bonne partie par un acteur devenu central : Movistar Plus+, la plateforme de Telefónica. Variety rappelle qu'outre « La Bola Negra », la société a produit « Sirāt » d'Oliver Laxe et « The Beloved », et qu'elle vient de dévoiler une nouvelle liste de projets réunissant Fernando León de Aranoa, Juan Antonio Bayona et Paco León.

Ce modèle — un diffuseur national qui finance du cinéma d'auteur à vocation exportable, puis s'adosse à un géant du streaming pour la distribution mondiale — a déjà produit ses effets avec « La société de la neige » de Bayona. Il répond à une réalité économique : sans préachat d'une plateforme, peu de films européens ambitieux atteignent aujourd'hui les budgets de production et surtout les budgets de promotion nécessaires pour exister pendant une saison de prix américaine, où les campagnes se chiffrent en millions.

Pour Netflix, qui accompagne le film, l'enjeu est connu. La plateforme cherche depuis « Roma » un titre capable de lui offrir enfin l'Oscar du meilleur film, trophée qui lui échappe encore. Un lauréat torontois en langue étrangère, applaudi à Cannes, coche beaucoup de cases dans cette stratégie.

Les limites du présage

Reste qu'un prix du public n'est pas un contrat. Les deux exceptions évoquées par elDiario.es rappellent que la mécanique peut s'enrayer : un film trop modeste, une campagne mal financée, une concurrence trop dense suffisent à faire dérailler le pronostic. La saison 2026 s'annonce d'ailleurs chargée, entre les grosses machines de studio et les titres sortis des autres festivals d'automne.

Il faudra également observer la sortie en salles. Les votants de l'Académie réagissent aussi à la conversation publique, aux résultats en salle et à la visibilité des interprètes lors des cérémonies préliminaires — Golden Globes, prix des guildes, BAFTA. C'est là que se joue la transformation d'un enthousiasme de festival en campagne durable.

Une chose est acquise : au sortir de Toronto, « La Bola Negra » n'est plus seulement le film espagnol de l'année. Il est entré dans la très courte liste des titres dont l'industrie parlera jusqu'au printemps.