L'agence spatiale américaine vient de franchir une étape décisive dans la préparation de l'après-Station spatiale internationale (ISS). Vendredi, la NASA a publié sa demande de propositions définitive (« Request for Proposals ») invitant l'industrie américaine à soumettre ses plans pour la prochaine génération de stations spatiales commerciales en orbite terrestre basse. Selon le communiqué de l'agence, l'objectif est de faire avancer le leadership américain dans l'espace en confiant aux acteurs privés le rôle de premier plan dans cette région de l'orbite.
Un document final après des années de préparation
Le terme « final » compte. Il signale que l'agence a terminé la phase de consultation avec l'industrie et qu'elle passe à la sélection proprement dite. Le principe, lui, n'est pas nouveau : depuis plusieurs années, la NASA cherche à se transformer de propriétaire-exploitant d'infrastructures en cliente de services. Elle a suivi cette logique pour le fret et le transport d'équipages vers l'ISS, avec les succès que l'on connaît pour SpaceX et, dans une moindre mesure, pour Northrop Grumman, dont les cargos de ravitaillement desservent régulièrement la station.
La station actuelle, en service continu depuis le tournant des années 2000 et vieillissante, doit être retirée de l'orbite à la fin de la décennie. Le calendrier est serré : pour éviter une rupture de présence humaine permanente en orbite basse, les stations commerciales devraient idéalement être opérationnelles avant le retrait de l'ISS. C'est tout l'enjeu de cet appel : transformer des projets encore largement sur papier en infrastructures habitées, certifiées et financièrement viables.
Pourquoi la NASA veut sortir de l'orbite basse
Derrière cette démarche se trouve un calcul économique et stratégique. L'exploitation de l'ISS mobilise une part substantielle du budget d'exploration habitée de la NASA. Libérer ces ressources permettrait de concentrer les efforts sur les missions vers la Lune et, à plus long terme, vers Mars. En devenant simple cliente de laboratoires privés en orbite basse, l'agence espère à la fois réduire ses coûts et stimuler une économie spatiale commerciale capable de survivre sans financement public massif.
Le pari comporte toutefois un risque que les analystes soulignent depuis longtemps : la demande privée. Les stations commerciales devront trouver des clients au-delà de la NASA, qu'il s'agisse d'autres agences, de laboratoires pharmaceutiques, d'entreprises de fabrication en microgravité ou de voyageurs fortunés. Tant que ce marché n'aura pas fait ses preuves, la NASA restera de fait le client ancre, et la viabilité des projets dépendra largement de la forme que prendront ses contrats.
Une concurrence internationale qui s'organise
La démarche américaine s'inscrit dans un paysage où d'autres puissances avancent leurs pions. La Chine exploite déjà sa propre station orbitale et développe parallèlement ses constellations de satellites. Le South China Morning Post rapporte ainsi que des chercheurs polaires chinois ont réalisé un appel vidéo entre l'Arctique et l'Antarctique grâce à la constellation Guowang, présentée comme une rivale de Starlink. Il s'agit du premier test publiquement rapporté de ce réseau, qui illustre la montée en capacités de Pékin en orbite basse.
L'Europe, de son côté, réfléchit à de nouvelles formes de présence orbitale. Selon European Spaceflight, l'Agence spatiale italienne (ASI) a annoncé le 8 octobre qu'elle étudiait la construction d'une plateforme dédiée à la recherche en gravité artificielle. Une consultation de la communauté scientifique et technologique doit s'ouvrir plus tard ce mois-ci afin de recueillir les besoins et les idées. L'initiative reste à un stade exploratoire, mais elle montre que la réflexion sur l'après-ISS dépasse la seule question des stations commerciales américaines et touche aussi à la nature même de la recherche en orbite.
Un écosystème industriel sous tension
La capacité des futurs exploitants de stations à tenir leurs promesses dépendra aussi de l'état de l'industrie spatiale dans son ensemble, qui connaît en ce moment une croissance rapide, mais inégale.
Les lanceurs demeurent le goulot d'étranglement. Numerama relate qu'Amazon a construit son millième satellite de la constellation Leo, que son usine de Kirkland produit désormais 27 satellites par semaine, mais que seuls 396 sont en orbite, faute de fusées disponibles. L'épisode est révélateur : avoir les moyens de fabriquer ne suffit pas, il faut aussi pouvoir lancer. Dans ce contexte, Ars Technica note, dans sa chronique hebdomadaire sur les fusées, un rare report de lancement d'une Falcon 9 de SpaceX, et pose la question de savoir si le moment est venu pour la fusée Vulcan d'United Launch Alliance de s'affirmer, un responsable affirmant être à quelques semaines d'un lancement sur ce lanceur.
Blue Origin, entreprise de Jeff Bezos, cherche elle aussi à étendre son empreinte industrielle. Quartz indique que la société construit au Texas un campus de fabrication de satellites de 555 millions de dollars, d'une superficie de 1,3 million de pieds carrés, appelé à créer plus de 2 000 emplois sur dix ans. Ces investissements témoignent d'une chaîne d'approvisionnement qui se structure autour de quelques grands acteurs verticalement intégrés, capables de fabriquer, lancer et exploiter leurs propres systèmes. Ce sont précisément ces profils que la NASA courtise pour ses stations commerciales.
Un secteur où le privé redessine les rapports de force
L'appel de la NASA intervient aussi alors que le poids financier des entreprises spatiales se fait sentir bien au-delà de leur secteur. The Globe and Mail rapporte que SpaceX a convenu d'acheter le portefeuille national de spectre 800 MHz de Grain Management, une transaction évaluée à environ 8 milliards de dollars, ce qui a fait reculer les titres des sociétés de télécommunications américaines et européennes. Le marché y a lu le signe que SpaceX pourrait empiéter directement sur le terrain des opérateurs mobiles traditionnels.
Cette puissance financière nourrit la tension entre les ambitions publiques et les intérêts privés. Quand une seule entreprise concentre à la fois les lancements, les satellites de télécommunications et, potentiellement, des services en orbite habitée, la question de la dépendance se pose. Elle est d'ailleurs au cœur du débat européen : L'Usine Nouvelle relaie l'avis d'un consultant de Deloitte selon lequel l'Europe a besoin d'un lanceur réutilisable pour sortir de sa dépendance à SpaceX. Le raisonnement vaut aussi, en miroir, pour la NASA, qui doit veiller à ne pas échanger la gestion d'une station contre une dépendance à un fournisseur unique.
Ce que la NASA teste déjà pour la suite
L'agence ne se contente pas de préparer l'après-ISS. Elle utilise la station et ses cargos comme laboratoire. Elle a ainsi testé, d'une manière inhabituelle, de nouvelles technologies de bouclier thermique destinées à protéger les astronautes lors du retour de missions lunaires et martiennes : lors du départ du 24e vol de ravitaillement de Northrop Grumman, une douzaine de petites capsules expérimentales ont été embarquées avec les déchets du cargo pour être testées lors de leur rentrée atmosphérique. L'astuce illustre la logique générale de la NASA : tirer parti des vols commerciaux existants pour valider à faible coût des technologies destinées aux missions habitées lointaines.
Ce qui reste à trancher
Plusieurs inconnues demeurent. D'abord, le nombre de stations que la NASA compte soutenir : un seul projet serait économiquement plus simple, mais créerait un monopole de fait, tandis que plusieurs projets en parallèle diluent les fonds et multiplient les risques techniques. Ensuite, la nature des garanties : l'agence devra équilibrer son exigence de sécurité pour les équipages avec la souplesse dont les entreprises ont besoin pour innover. Enfin, la question du financement privé : les promoteurs devront convaincre des investisseurs de miser sur un marché qui n'existe pas encore pleinement.
Ce qui est certain, c'est que la publication de la demande de propositions définitive marque le passage d'une phase d'étude à une phase de compétition réelle. Les entreprises américaines intéressées devront désormais détailler leurs concepts, leurs calendriers et leurs modèles financiers. Dans les prochains mois, leurs réponses permettront de savoir qui, dans l'industrie, est réellement en mesure de prendre le relais d'une station qui a défini, pendant un quart de siècle, la présence humaine permanente dans l'espace.
