Pendant dix ans, l'Europe a pu se rassurer à bon compte : si ses propres fusées tardaient à voler, il suffisait d'acheter une place à bord d'un Falcon 9. Cette soupape vient de se refermer. Selon Le Monde, la société d'Elon Musk a limité la commercialisation des vols de son lanceur vedette, et les lanceurs européens actuels ne sont pas en mesure de répondre aux besoins croissants de mise en orbite des opérateurs de satellites. Pour un secteur qui se rêvait autonome, le constat est brutal.
Ce que SpaceX a changé
Le fait générateur est simple à énoncer, plus délicat à mesurer. D'après Le Monde, SpaceX restreint la vente de lancements sur son Falcon 9. L'émission Tech & Co de BFM Business, diffusée le 5 octobre, va plus loin dans son titre, « SpaceX condamne le spatial européen », et évoque l'arrêt de la commercialisation des vols de la fusée après 2028. Les contours exacts de cette décision (quels clients, quels calendriers, quelles exceptions) restent à préciser, et il convient de ne pas surinterpréter ce qui n'a pas été détaillé publiquement.
La logique économique, elle, se comprend sans peine. SpaceX est son propre meilleur client : sa constellation Starlink absorbe une part considérable de ses lancements, et chaque fusée vendue à un tiers est une fusée qui ne déploie pas ses propres satellites. Plus la constellation grandit, plus la tentation est forte de réserver la capacité à l'interne. Ce n'est pas un geste hostile, c'est l'arbitrage normal d'un industriel verticalement intégré.
Un parc de lanceurs européens qui ne suffit pas
Le problème est que l'offre européenne ne peut pas combler le vide. Ariane 6, entrée en service après de longs retards, vole à une cadence encore modeste au regard de la demande, et son petit frère Vega-C n'a pas vocation à absorber les gros volumes. Le Monde souligne que les lanceurs actuels ne répondent pas aux besoins croissants des opérateurs de satellites : la pénurie n'est pas seulement un accident de calendrier, elle est structurelle.
Cette situation tranche avec l'image qu'avait voulu projeter le continent. Pendant des années, la filière a financé des programmes ambitieux tout en voyant ses clients commerciaux se tourner vers l'offre américaine, moins chère et disponible plus rapidement grâce à la réutilisation des premiers étages. L'Europe s'est ainsi retrouvée dans une position paradoxale : concurrente affichée de SpaceX, mais cliente de fait quand ses propres lanceurs manquaient à l'appel.
L'ombre portée des mégaconstellations
Le resserrement de l'offre de lancement s'inscrit dans un mouvement plus large : la course aux mégaconstellations. SpaceNews rappelle qu'Amazon vise plus de 5 000 satellites en orbite, que Blue Origin a proposé 5 400 satellites supplémentaires, que des entreprises chinoises ont déposé des plans d'une ampleur bien supérieure, et qu'Elon Musk a évoqué des réseaux encore plus massifs. Chacun de ces projets mobilise des cadences de lancement, des fréquences radio et des créneaux orbitaux qui sont, par nature, des ressources limitées.
Dans ce contexte, les lanceurs deviennent un goulot d'étranglement stratégique. Qui contrôle l'accès à l'orbite contrôle, en partie, le rythme auquel ses rivaux peuvent déployer leurs propres systèmes. Cette dimension explique l'inquiétude européenne : il ne s'agit pas seulement de placer quelques satellites de télécommunication, mais de ne pas se laisser distancer dans une infrastructure devenue critique pour la connectivité, l'observation de la Terre et la défense.
Une alternative européenne qui cherche ses fusées
C'est dans ce paysage que s'inscrit l'annonce d'Open Cosmos. Selon Via Satellite, l'entreprise cible 192 satellites pour sa constellation en orbite basse ConnectedCosmos et ambitionne de dépasser les 96 satellites en orbite d'ici la fin de 2028. Le quotidien économique espagnol Expansión précise que cette feuille de route est rendue publique après une levée de fonds de 300 millions d'euros bouclée en septembre, et la présente comme une tentative de s'imposer en alternative européenne à Starlink.
L'ironie est difficile à manquer : pour déployer une alternative souveraine à Starlink, il faut des lanceurs, et l'offre disponible dépend en grande partie de l'entreprise que l'on veut concurrencer. Une constellation de 192 satellites exige des dizaines de lancements si l'on raisonne en petites charges, ou quelques vols seulement si l'on dispose d'un lanceur lourd à bonne cadence. Dans les deux cas, la disponibilité des fusées conditionne le calendrier bien plus que la conception des satellites eux-mêmes.
Des paris à court et moyen terme
La réponse de l'écosystème passe par plusieurs pistes. L'émission de BFM Business mentionne ainsi le projet de la jeune pousse HyPrSpace, qui prévoit le décollage en 2027 d'une fusée surnommée « Baguette One ». Ce type d'initiative illustre l'émergence d'une génération de petits lanceurs européens, financés par du capital privé et soutenus, de plus en plus, par des programmes institutionnels. Mais il faut rester lucide : entre un premier vol annoncé et une cadence industrielle fiable, l'histoire de l'aérospatial regorge de retards, et un lanceur qui ne vole qu'une ou deux fois par an ne règle pas un problème de volume.
Le véritable enjeu est donc le temps. Les satellites que les opérateurs veulent déployer d'ici 2028 existent déjà sur les plans ou en usine. Si les créneaux de lancement manquent, ils attendront, ce qui retarde les revenus, érode la compétitivité et laisse le champ libre aux réseaux concurrents déjà en place.
Une dépendance qui n'est pas qu'industrielle
La question dépasse la seule économie des lancements. Challenges rappelle que le patron de SpaceX a été sélectionné pour siéger dans un groupe de travail du Pentagone sur l'avenir de la guerre, ce qui marque son retour dans l'orbite du gouvernement américain et nourrit, selon le magazine, la crainte d'importants conflits d'intérêts, SpaceX étant l'un des principaux fournisseurs de l'État américain. Pour des capitales européennes qui dépendent de ses services pour des charges utiles civiles, et parfois militaires, ce rapprochement ajoute une couche d'inquiétude : celle de confier des infrastructures sensibles à un acteur dont les intérêts, les alliances et les humeurs échappent à tout contrôle politique européen.
La coopération reste pourtant bien réelle sur le terrain. La NASA s'apprête à diffuser en direct le retour et l'amerrissage de la mission Crew-12 de SpaceX depuis la Station spatiale internationale, dont l'équipage compte l'astronaute française Sophie Adenot, de l'Agence spatiale européenne. Cet exemple rappelle que l'Europe vole déjà à bord de véhicules américains pour l'accès humain à l'orbite basse : la dépendance ne se limite pas aux satellites, elle touche aussi les astronautes.
Ce qui se joue maintenant
Le dossier présente plusieurs incertitudes que les prochains mois devront lever. La première concerne la portée réelle des restrictions de SpaceX : s'agit-il d'un plafonnement temporaire, d'une priorisation de ses propres besoins ou d'un retrait durable du marché commercial pour certains segments ? La deuxième porte sur la capacité de l'Europe à accélérer la cadence d'Ariane 6 et à faire émerger des lanceurs complémentaires dans des délais compatibles avec les besoins des opérateurs. La troisième tient à la volonté politique : l'autonomie d'accès à l'espace, proclamée depuis des décennies, n'a de sens que si elle est financée à la hauteur de l'enjeu et protégée par une préférence d'achat qui évite de renvoyer les opérateurs vers l'offre américaine dès qu'elle est moins chère.
Ce que révèle cet épisode, c'est moins un coup de force de SpaceX qu'un diagnostic cruel pour l'Europe. Tant que l'accès à l'orbite se joue sur un marché où un acteur domine à la fois l'offre et une part de la demande, la dépendance est un risque permanent. L'Europe n'a pas manqué d'idées ni de talents ; elle a manqué de fusées, en nombre suffisant et au bon moment. C'est désormais sa feuille de route pour les années qui viennent.
