Il y a un quart de siècle, la simple existence d'un long métrage de fiction tourné en inuktitut, écrit et réalisé par des Inuits, relevait de l'exploit. Aujourd'hui, le plus grand festival de cinéma du Canada en programme trois dans une même édition.
CBC rapporte que le talent artistique inuit occupe une place centrale au Festival international du film de Toronto (TIFF) en 2026, avec un trio de longs métrages réalisés par des cinéastes inuits, chacun mettant en vedette des interprètes inuits dans les rôles principaux. Pris isolément, chaque film est un événement. Pris ensemble, ils dessinent autre chose : la maturité d'une filière cinématographique qui, longtemps, a été traitée comme une curiosité ethnographique plutôt que comme une industrie.
Trois films, une même bascule
Ce qui distingue cette cuvée, ce n'est pas seulement le nombre. C'est la conjonction de trois éléments que les artistes du Nord réclament depuis des décennies : la réalisation assumée par des Inuits, l'interprétation confiée à des Inuits, et la présentation dans la vitrine la plus fréquentée par les acheteurs, les distributeurs et la presse internationale.
La nuance compte. Pendant des générations, les Inuits ont été abondamment filmés — mais par d'autres. « Nanook of the North », tourné par l'Américain Robert Flaherty et sorti en 1922, demeure l'un des documentaires les plus célèbres de l'histoire, tout en étant un cas d'école de mise en scène imposée : scènes rejouées, noms changés, chasse au harpon reconstituée alors que les fusils étaient déjà là. Pendant le reste du siècle, les rôles inuits à l'écran ont souvent été tenus par des acteurs non inuits, et les récits arctiques écrits à l'extérieur de l'Arctique.
Passer du statut de sujet filmé à celui d'auteur qui décide du cadre, du montage et de la langue, c'est exactement la bascule que traduit une programmation comme celle de cette année.
Igloolik, point de départ
On ne comprend pas cette percée sans revenir à Igloolik, au Nunavut, et au collectif Isuma fondé notamment par Zacharias Kunuk et Norman Cohn à la fin des années 1980. Leur pari : produire des images en inuktitut, avec les aînés comme conseillers, à partir d'une communauté de quelques milliers d'habitants, très loin des studios de Toronto, de Vancouver ou de Los Angeles.
Le résultat le plus retentissant reste « Atanarjuat : la légende de l'homme rapide », premier long métrage de fiction entièrement en inuktitut, récompensé de la Caméra d'or à Cannes en 2001. Kunuk a poursuivi avec des œuvres comme « Maliglutit » et « One Day in the Life of Noah Piugattuk », ce dernier racontant la rencontre, en 1961, entre un chef de camp et un fonctionnaire venu annoncer la fin d'un mode de vie. Le collectif Arnait Video Productions, de son côté, a ouvert la voie aux réalisatrices inuites avec « Le jour avant le lendemain ».
Puis la génération suivante a élargi les genres : documentaire militant sur la chasse au phoque et l'économie du Nord, science-fiction et horreur adolescente située à Pangnirtung, portraits intimes de la diaspora inuite. Le cinéma inuit n'est plus un seul type de film ; c'est un corpus avec ses écoles, ses désaccords et ses vedettes.
Pourquoi le TIFF, précisément
Un festival comme le TIFF ne se contente pas de montrer des films : il fixe des réputations. Une première mondiale à Toronto, en septembre, c'est l'attention simultanée de la critique nord-américaine et européenne, des programmateurs d'autres festivals, des plateformes et des financiers. C'est aussi, très concrètement, la possibilité pour un réalisateur du Nunavut d'obtenir un deuxième film — la marche la plus difficile de toutes les carrières de cinéma.
Toronto avait déjà accueilli plusieurs jalons du cinéma inuit, et la ville abrite par ailleurs imagineNATIVE, le plus grand festival de films autochtones au monde, qui sert depuis les années 2000 de laboratoire et de réseau professionnel. Mais une chose est d'être programmé dans une section dédiée aux cinémas autochtones ; une autre est de figurer parmi les présentations de longs métrages regardées par tout le monde. La différence entre ces deux situations, c'est le passage du geste de reconnaissance à la concurrence normale — celle où un film inuit est jugé comme un film, pas comme un dossier.
L'infrastructure qui a rendu la chose possible
Cette visibilité repose sur des décisions administratives peu spectaculaires. La création, en 2017, du Bureau de l'écran autochtone (Indigenous Screen Office), qui finance des projets dirigés par des créateurs autochtones, a changé la donne pour le développement de scénarios et la formation. Les diffuseurs ont suivi : APTN, réseau autochtone national depuis 1999, a normalisé la diffusion en langues autochtones, et les grands télédiffuseurs comme les plateformes commandent désormais des séries conçues et écrites dans le Nord, avec des équipes locales et des tournages sur place plutôt que des décors du Sud.
La série « North of North », comédie tournée au Nunavut et cocréée par des productrices inuites, a montré en 2025 qu'un récit du Nord pouvait viser un public mondial sans renoncer à sa langue ni à son humour. Cet effet d'entraînement se voit dans le vivier d'interprètes : une génération d'acteurs inuits accumule aujourd'hui assez de crédits pour vivre du métier, ce qui était impensable il y a vingt ans.
La dimension linguistique est loin d'être un détail. Le cinéma est devenu l'un des rares lieux où l'inuktitut circule à grande échelle hors de l'Arctique, avec la radio et la musique. Nunatsiaq News rapportait récemment la mobilisation d'artistes inuits autour de la langue, dont la prise en charge d'une émission de radio en inuktitut à Ottawa par le collectif Isaruit Inuit Arts — signe que la création artistique est aussi une stratégie de survie linguistique, en ville comme dans les communautés.
Un mouvement circumpolaire, et au-delà
Ce qui se joue à Toronto s'inscrit dans un courant plus large. En Scandinavie, le cinéma sámi s'est imposé sur les grands circuits avec des œuvres comme « Sameblod », et l'institut du film sámi, en Norvège, forme des réalisateurs dans leur langue. Au Groenland, où la majorité de la population est inuite, une production nationale émerge, souvent en coproduction avec le Danemark, en même temps que le débat politique sur l'autodétermination.
Les cinémas autochtones d'Australie, d'Aotearoa Nouvelle-Zélande et d'Amérique latine suivent des trajectoires comparables : d'abord le documentaire d'affirmation, puis la fiction de genre, puis l'accès aux marchés. La logique est toujours la même : celui qui contrôle la caméra contrôle le récit, et le récit finit par peser sur les politiques publiques.
Au Canada, la même dynamique déborde le monde inuit. CBC signalait ainsi la nouvelle série documentaire de la réalisatrice crie-métisse Asia Youngman consacrée aux équipages de canots de guerre snuneymuxw, sur la côte du Pacifique — autre exemple d'un sport et d'une pratique culturelle racontés de l'intérieur plutôt que expliqués de l'extérieur.
Ce qui reste fragile
Il serait prématuré de parler d'industrie consolidée. Tourner dans l'Arctique coûte cher : transport aérien, logistique, pénurie criante de logements, fenêtres météo courtes, absence de studios et de postproduction sur place. La main-d'œuvre technique locale se construit projet par projet, souvent au prix d'une formation improvisée. Et les financements dédiés dépendent de décisions budgétaires qui peuvent être révisées d'une année à l'autre.
Restent aussi des questions de fond, débattues à l'intérieur même du milieu : qui a le droit de raconter quelle histoire, comment protéger les savoirs transmis par les aînés dans un film destiné au marché mondial, et comment éviter que la demande internationale n'exige des Inuits qu'un seul type de récit — celui du traumatisme ou de la nature spectaculaire.
L'édition 2026 du TIFF ne résout aucun de ces problèmes. Elle déplace toutefois le point de départ de la conversation : il n'est plus question de savoir si le cinéma inuit existe, mais de savoir ce qu'il fera de l'attention qu'il vient de conquérir.
