Communication homme-machine

Le toucher numérique vaut des milliards : Apple condamnée à verser 5,7 milliards $ US à Taction

Un jury américain accorde un montant record à Taction, de San Diego, pour la rétroaction haptique des iPhone et des Apple Watch. Apple fera appel, et l'histoire des brevets invite à la prudence.

Le toucher numérique vaut des milliards : Apple condamnée à verser 5,7 milliards $ US à Taction

Vous ne la remarquez probablement plus. Quand vous appuyez sur l'écran d'un iPhone pour ouvrir un menu, quand votre montre vous tapote le poignet pour signaler un message, quand un bouton qui ne bouge pas vous donne pourtant l'impression d'un clic, c'est la rétroaction haptique qui travaille. Cette vibration minuscule, calibrée au millième de seconde, vient d'être évaluée à plus de 5,7 milliards de dollars américains par un jury des États-Unis.

Selon le portail brésilien g1 et l'agence relayée par Channel News Asia, ce jury a conclu qu'Apple devait cette somme à Taction, une entreprise établie à San Diego, en Californie, pour avoir utilisé sa technologie brevetée dans le retour tactile des iPhone et des Apple Watch. Apple a annoncé son intention de faire appel. Si le montant est confirmé, il s'agirait de la plus importante indemnité jamais accordée dans un litige de ce type.

Une vibration devenue interface

Pendant longtemps, la vibration d'un téléphone n'était qu'une alarme : un petit moteur muni d'une masse décentrée qui tournait et secouait l'appareil entier, sans nuance. La rupture est venue au milieu des années 2010, lorsque les fabricants ont adopté des actionneurs linéaires capables de produire des impulsions brèves, nettes et variées. Apple a commercialisé les siens sous le nom de Taptic Engine, d'abord dans l'Apple Watch et les pavés tactiles de ses ordinateurs portables, puis dans l'iPhone, où le bouton d'accueil de certains modèles est devenu une simple surface fixe qui « clique » grâce à la vibration.

Depuis, l'haptique n'est plus un accessoire : c'est une couche à part entière de l'interaction. Elle confirme une action sans que vous ayez à regarder l'écran, elle donne du relief à un défilement, elle guide les personnes malvoyantes, elle remplace des pièces mécaniques qui s'usent. Sur une montre, dont l'écran est minuscule et souvent hors du champ de vision, le poignet devient un canal de communication à part entière. C'est précisément ce qui donne une telle valeur aux brevets du domaine : ils protègent non pas une fonction secondaire, mais une manière de dialoguer avec la machine.

Ce que revendique Taction

Les dépêches publiées jusqu'ici décrivent Taction comme une entreprise de San Diego spécialisée dans la technologie tactile, dont les brevets portent sur la rétroaction haptique intégrée aux iPhone et aux Apple Watch. Le détail des revendications techniques retenues par le jury n'a pas été exposé dans ces comptes rendus, et il serait imprudent d'aller plus loin sans les documents de la cour.

L'enjeu, lui, est clair. Dans ce secteur, la différence entre deux actionneurs tient souvent à leur géométrie, à la façon dont la masse est suspendue et guidée, ou à la manière de piloter électroniquement l'impulsion pour qu'elle démarre et s'arrête net. Ce sont ces choix d'ingénierie, invisibles pour l'utilisateur, qui produisent la sensation d'un « vrai » clic plutôt que d'un bourdonnement. Et comme Apple vend des centaines de millions d'appareils qui en sont équipés, toute redevance calculée par unité se transforme vite en montant vertigineux.

Le toucher gagne la souris et le reste du bureau

L'affaire tombe au moment où l'industrie pousse l'haptique au-delà du téléphone et de la montre. Microsoft vient de présenter une nouvelle souris Surface dotée d'un retour haptique et d'un bouton d'action personnalisable, annoncée en même temps que de nouveaux Surface Pro et Surface Laptop. The Verge a souligné cette combinaison inédite pour une souris grand public, et un journaliste de Tom's Guide qui l'a essayée affirme que les souris ordinaires lui semblent désormais « complètement brisées ».

La formule est enthousiaste, mais elle résume bien la logique commerciale : une fois que l'on s'habitue à un retour tactile précis, son absence se fait sentir. Les manettes de jeu ont déjà fait ce chemin, les pavés tactiles sans pièce mobile aussi. La souris, les stylets, les casques de réalité virtuelle et les écrans automobiles suivent. Chaque nouvel appareil qui adopte l'haptique élargit le terrain sur lequel les détenteurs de brevets peuvent faire valoir leurs droits.

Un domaine déjà marqué par les procès

La bataille juridique autour du toucher numérique n'est pas nouvelle. Immersion, autre entreprise californienne bâtie sur la licence de brevets haptiques, a obtenu en 2004 un verdict d'environ 82 millions de dollars contre Sony au sujet de la vibration des manettes PlayStation. Elle a ensuite poursuivi Apple en 2016, avant qu'un règlement à l'amiable ne mette fin au différend en 2018. Le modèle est connu : une petite entreprise concentre son actif sur un portefeuille de brevets, puis négocie ou plaide face aux géants qui fabriquent à grande échelle.

Ce qui change avec l'affaire Taction, c'est l'ordre de grandeur. Il ne s'agit plus de dizaines ou de centaines de millions, mais de milliards, pour une fonction que la plupart des utilisateurs ne remarquent même plus.

Un verdict record, pas un jugement définitif

Il faut toutefois lire ce chiffre avec prudence. Aux États-Unis, le septième amendement de la Constitution garantit le droit à un procès devant jury dans les litiges civils, y compris en matière de brevets. Ce sont donc des citoyens, sans formation technique particulière, qui décident si un brevet a été violé et fixent l'indemnité, après avoir entendu des experts rivaux s'affronter sur des notions d'ingénierie et de calcul de redevances.

Ce système produit régulièrement des montants spectaculaires, qui résistent mal à la suite de la procédure. Le juge de première instance peut réduire l'indemnité ou ordonner un nouveau procès. Puis la Cour d'appel du circuit fédéral, spécialisée dans les brevets, peut invalider le brevet, écarter la violation ou annuler le calcul des dommages.

Les précédents récents sont éloquents. En 2020, un jury avait accordé environ 1,1 milliard de dollars au California Institute of Technology contre Apple et Broadcom ; en 2022, la cour d'appel a annulé ce montant et renvoyé la question des dommages à un nouveau procès. En 2021, un jury texan avait condamné Intel à verser quelque 2,18 milliards de dollars à VLSI Technology ; ce verdict a lui aussi été annulé en appel en 2023. Dans les deux cas, les manchettes du premier jour ne reflétaient pas l'issue finale.

Apple, qui a déjà annoncé son appel, connaît bien ce parcours. Rien ne permet de prédire le sort réservé au verdict Taction, mais l'histoire judiciaire américaine montre que le chiffre de 5,7 milliards est un point de départ dans un long processus, et non une facture exigible demain.

Ce que révèle l'affaire

Au-delà du montant, le verdict dit quelque chose de l'évolution des interfaces. Pendant des décennies, la propriété intellectuelle des appareils électroniques s'est concentrée sur l'image : écrans, processeurs graphiques, logiciels d'affichage. Le son a suivi. Le toucher, longtemps négligé, s'impose aujourd'hui comme un troisième sens de l'informatique personnelle, et sa valeur économique rattrape son importance pratique.

Pour les fabricants, la leçon est double. D'une part, chaque sensation qu'ils ajoutent à un appareil peut reposer sur des inventions détenues par d'autres, parfois de petites entreprises inconnues du grand public. D'autre part, les jurys américains semblent prêts à attribuer à ces sensations une valeur considérable, du moins en première instance.

Reste à voir si les tribunaux d'appel confirmeront cette évaluation. En attendant, la prochaine fois que votre téléphone vous répondra par un petit « clic » qui n'existe pas, vous saurez que cette illusion fait l'objet de l'un des combats juridiques les plus coûteux de l'industrie technologique.