À Sherbrooke, un boisé est devenu le symbole d’un malaise plus large. Selon TVA Nouvelles, le conseil municipal a approuvé à huis clos la vente d’un terrain boisé à Keel Infrastructure, l’entreprise connue jusqu’à récemment sous le nom de Bitfarms. L’acquéreur prévoit d’y aménager un mégacentre de données. Des citoyens sont descendus dans la rue pour dénoncer à la fois le projet et la manière dont il a été approuvé.
Deux faits sont établis : la vente a été approuvée et une manifestation a eu lieu. Presque tout le reste est encore à documenter publiquement, qu’il s’agisse de la superficie exacte du boisé, du prix de vente, de la puissance électrique demandée, du calendrier des travaux ou des retombées promises. C’est précisément ce flou qui alimente la contestation.
Ce que révèle une décision prise à huis clos
Au Québec, le cadre municipal repose sur un principe simple. Les élus peuvent discuter d’un dossier en privé, par exemple en comité plénier ou en séance de travail, mais les décisions du conseil doivent en principe être adoptées en séance publique. Sherbrooke dispose aussi d’un comité exécutif, dont les séances ne sont généralement pas ouvertes au public et dont les décisions sont ensuite consignées dans des procès-verbaux.
Il reste donc à préciser quelle instance a autorisé la transaction, à quel moment et sous quelle forme. Une résolution a-t-elle été entérinée ensuite en séance publique ? Les documents qui l’accompagnent ont-ils été rendus accessibles ? La réponse permettra de savoir si l’on parle d’une irrégularité ou d’une pratique légale, mais peu transparente. Les deux cas ne sont pas équivalents.
Aux yeux des manifestants, la distinction compte toutefois moins que le résultat. Un terrain public, qui appartient à la collectivité, a changé de mains sans débat préalable ouvert aux résidents. Pour un projet de cette envergure, cette méthode prive la population de la possibilité de poser des questions avant que la décision ne soit prise. Les villes invoquent souvent la confidentialité des négociations commerciales. Un acheteur ne veut pas voir son offre exposée à la concurrence, et la municipalité veut éviter qu’une fuite fasse échouer la transaction. L’argument est connu, mais il a une limite. Une fois l’entente conclue, les conditions de la vente devraient pouvoir être rendues publiques intégralement.
De Bitfarms à Keel Infrastructure : plus qu’un changement de nom
Pour comprendre la méfiance d’une partie des citoyens, il faut revenir à l’histoire de l’acquéreur. Bitfarms s’est fait connaître comme une entreprise de minage de cryptomonnaies, plus précisément de bitcoins. Elle a exploité plusieurs sites en Estrie et ailleurs au Québec, attirée par une électricité abondante, peu coûteuse et de source essentiellement hydraulique, ainsi que par un climat froid qui facilite le refroidissement des machines.
Le minage de cryptomonnaies a mauvaise presse dans plusieurs communautés. On lui reproche d’employer peu de gens pour la quantité d’énergie consommée, de faire du bruit à cause de ses ventilateurs et de dépendre des cours très volatils du bitcoin. Hydro-Québec et les autorités québécoises ont d’ailleurs resserré l’accès à l’électricité pour ce secteur au cours des dernières années.
Le passage à Keel Infrastructure traduit un repositionnement vers les centres de données, une activité portée à l’échelle mondiale par l’essor de l’infonuagique et de l’intelligence artificielle. Sur papier, l’hébergement de serveurs pour des clients commerciaux passe pour une activité plus stable et plus respectable que le minage. Dans les faits, les besoins sont comparables : de très grandes quantités d’électricité, des installations de refroidissement et peu d’emplois permanents une fois la construction terminée. Pour les opposants, le nouveau nom ne suffit pas à dissiper les questions posées à l’ancienne entreprise.
Ce que la Ville gagne
Les arguments en faveur du projet sont réels. Un centre de données représente un investissement de plusieurs dizaines, voire de centaines de millions de dollars. Il génère des revenus fonciers importants pour une municipalité, sans exiger autant de services qu’un quartier résidentiel : peu d’écoles, peu de circulation et peu de collecte des ordures. La construction crée de l’activité pour les entrepreneurs de la région. Enfin, la présence d’un acteur technologique peut contribuer à l’image de Sherbrooke, une ville universitaire qui cherche à attirer des entreprises du savoir.
Le montant réel de ces gains n’a toutefois pas été rendu public. Sans le prix de vente, l’évaluation foncière projetée et le nombre d’emplois promis, il est impossible pour les citoyens de juger si l’échange est avantageux.
Ce que la Ville cède
D’abord, un boisé urbain. Dans une ville, un espace boisé ne se remplace pas facilement. Il retient les eaux de pluie, réduit les îlots de chaleur, abrite de la faune et offre un lieu de promenade. Un boisé mature met des décennies à se constituer. Sa superficie exacte, sa valeur écologique et la présence éventuelle de milieux humides restent à établir.
Ensuite, de l’électricité. Au Québec, la marge de manœuvre d’Hydro-Québec s’est considérablement réduite : la société d’État prévoit d’importants investissements pour répondre à la demande liée à l’électrification des transports et de l’industrie. Les grands projets industriels ont désormais besoin de l’aval du gouvernement pour obtenir un raccordement important. La puissance demandée par Keel Infrastructure, et le fait qu’elle ait été accordée ou non, compte donc parmi les informations les plus déterminantes du dossier. Chaque mégawatt consacré à des serveurs est un mégawatt qui ne sert pas à un autre usage.
Enfin, de l’acceptabilité sociale. Un projet lancé sous la contestation risque de se heurter à une opposition durable, à des recours et à une méfiance accrue envers les prochaines décisions du conseil. Pour une administration municipale, ce coût politique est difficile à chiffrer, mais bien réel.
Les recours possibles
Plusieurs outils existent, mais leur utilité dépendra des faits qui restent à confirmer.
- L’accès à l’information. Les citoyens et les médias peuvent demander les procès-verbaux, la résolution, l’acte de vente et les études qui ont servi à la décision.
- Le zonage. Si le terrain doit être rezoné pour accueillir un centre de données, le règlement de modification pourrait être soumis à une consultation publique. Selon sa nature, il pourrait aussi être assujetti à l’approbation des personnes habiles à voter. Les résidents disposeraient alors d’un levier concret.
- Le contrôle administratif et judiciaire. La Commission municipale du Québec peut être saisie de certaines questions touchant la gestion municipale. Une contestation devant les tribunaux reste envisageable si une règle de procédure n’a pas été respectée.
- L’environnement. La présence de milieux humides ou d’espèces protégées pourrait entraîner des autorisations supplémentaires de la part du ministère de l’Environnement.
Les questions qui restent ouvertes
La Ville de Sherbrooke et Keel Infrastructure devront répondre à des questions précises pour apaiser le débat. Quelle est la superficie vendue, et à quel prix ? Quelle puissance électrique est requise, et Hydro-Québec l’a-t-elle confirmée ? Combien d’emplois permanents sont prévus ? Quelles mesures de compensation sont proposées pour la perte du boisé ? Et pourquoi la décision n’a-t-elle pas fait l’objet d’un débat public avant son adoption ?
Tant que ces réponses se feront attendre, le dossier illustrera surtout une tension de plus en plus fréquente. D’un côté, des villes cherchent de nouveaux revenus. De l’autre, des citoyens réclament d’être consultés avant que leurs espaces verts et leur électricité ne soient engagés pour des décennies.
