Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine

Chômage à 10,3 % en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine : le filet saisonnier se resserre juste à temps

Le taux de chômage régional grimpe à 10,3 % à l'approche de la basse saison. Une remontée qui abaisse du même coup le nombre d'heures exigées pour se qualifier à l'assurance-emploi.

Chômage à 10,3 % en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine : le filet saisonnier se resserre juste à temps

Il y a des statistiques qui décrivent une économie, et d'autres qui en dictent le calendrier. En Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, le taux de chômage appartient à la seconde catégorie. La donnée rapportée par Radio-Canada pour septembre — 10,3 % — n'est pas seulement un indicateur de santé économique : c'est le chiffre qui détermine, mois après mois, combien d'heures travaillées il faudra avoir accumulées pour toucher des prestations d'assurance-emploi cet hiver.

Autrement dit : dans cette région, la mauvaise nouvelle du marché du travail est aussi, mécaniquement, une bonne nouvelle pour des milliers de travailleuses et de travailleurs saisonniers. C'est tout le paradoxe d'une économie dont le régime fédéral d'assurance-emploi est devenu un rouage structurel plutôt qu'un simple amortisseur.

Un chiffre qui parle de saisons, pas seulement de crise

La hausse du chômage à la fin de l'été et au début de l'automne dans l'Est-du-Québec n'a rien d'une surprise. Elle suit la courbe des activités qui portent l'économie régionale : la pêche, dont les saisons de homard, de crabe des neiges et de poissons de fond s'ouvrent et se ferment selon des fenêtres réglementaires précises ; la transformation en usine, qui vit au rythme des débarquements ; le tourisme, qui se dégonfle après la fête du Travail ; la construction et la voirie, qui ralentissent avec le gel.

Il faut lire ces chiffres avec prudence. Statistique Canada publie les données régionales de l'Enquête sur la population active sous forme de moyennes mobiles de trois mois et non désaisonnalisées : un point de pourcentage d'écart d'un mois à l'autre peut refléter autant un échantillon restreint qu'un véritable retournement. Dans une région d'environ 90 000 habitants, la marge d'erreur est réelle. Mais la tendance, elle, est têtue : depuis des décennies, la Gaspésie et les Îles affichent parmi les taux de chômage les plus élevés du Québec, tout en connaissant simultanément des pénuries de main-d'œuvre criantes dans la santé, la restauration et la transformation des produits marins.

Ce n'est pas une contradiction : c'est la signature d'un marché du travail décalé dans le temps. Les emplois existent, mais pas en même temps que les mois d'hiver, et pas toujours au même endroit que les travailleurs disponibles. La population active régionale est aussi plus âgée que la moyenne québécoise, ce qui réduit le bassin de remplacement et rend chaque départ à la retraite plus difficile à combler.

Comment le chômage régional fabrique le seuil d'admissibilité

Le régime fédéral d'assurance-emploi divise le pays en régions économiques, dont l'une couvre précisément la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine. Pour chacune, Emploi et Développement social Canada calcule un taux de chômage régional mensuel qui sert à deux choses : fixer le nombre d'heures assurables requises pour ouvrir une demande, et déterminer le nombre maximal de semaines de prestations.

Le mécanisme fonctionne sur une échelle mobile. Plus le chômage est élevé, moins il faut d'heures pour se qualifier, et plus la période de prestations peut s'étirer. Dans le barème régulier, le seuil d'entrée descend par paliers depuis 700 heures, là où le chômage est faible, jusqu'à 420 heures dans les régions où il dépasse 13 %. Chaque demi-point de hausse du taux régional peut donc représenter, très concrètement, quelques semaines de travail en moins à accumuler pour un pêcheur d'appoint, une travailleuse d'usine ou un guide touristique.

C'est pourquoi la formule rapportée par Radio-Canada — le chômage monte, les heures requises chutent — n'est pas un raccourci journalistique, mais la description exacte du fonctionnement du régime. Et c'est pourquoi, dans les villages de la Haute-Gaspésie ou du Rocher-Percé, on suit la publication mensuelle des données de l'emploi avec une attention qu'on ne retrouve nulle part ailleurs dans le pays.

Le « trou noir », angle mort persistant

Ce filet, aussi déterminant soit-il, reste percé. Le phénomène du « trou noir » — cette période où les prestations sont épuisées avant que la saison suivante ne recommence — revient chaque printemps dans le débat public gaspésien. Les travailleurs saisonniers dont la période de prestations est plus courte que l'hiver se retrouvent plusieurs semaines sans revenu, ni admissibles à l'assurance-emploi, ni embauchables dans leur secteur.

Ottawa a répondu à ce problème depuis 2018 par une succession de projets pilotes offrant des semaines supplémentaires de prestations dans une liste de régions ciblées, dont la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, ainsi que par des mesures temporaires d'assouplissement adoptées dans la foulée des tensions commerciales avec les États-Unis. Le problème de fond demeure : ces mesures sont reconduites par décret, souvent à la dernière minute, ce qui prive les ménages et les employeurs de toute prévisibilité. Un transformateur de produits marins qui planifie sa saison ne sait pas toujours, à l'automne, quel régime s'appliquera à ses employés au printemps.

La réforme structurelle de l'assurance-emploi, promise à répétition à Ottawa depuis 2015 et objet de vastes consultations, n'a jamais abouti. Les régions saisonnières du Québec atlantique, du Nouveau-Brunswick, de Terre-Neuve-et-Labrador et de la Côte-Nord vivent donc avec un régime conçu pour une économie industrielle continue, corrigé par une accumulation de rustines.

Une donnée qui tombe en pleine campagne électorale

Le contexte politique ajoute une couche. Radio-Canada mène présentement une série d'entrevues avec les candidats des circonscriptions gaspésiennes, dont le député sortant caquiste de Gaspé, Stéphane Sainte-Croix. L'assurance-emploi relève d'Ottawa, mais tout ce qui l'entoure — diversification économique, logement, transport, formation, accès aux services de santé — est de compétence québécoise.

Et la région ne manque pas de dossiers concrets pour illustrer sa fragilité. En quelques jours seulement, l'actualité régionale a livré l'incendie du Centre sportif Louis-Sleigher à Nouvelle, dont le maire Richard Saint-Laurent promet de « se relever les manches » avec la population ; les tensions documentées par Radio-Canada dans la pêche commerciale des Maritimes, où des documents internes révèlent les risques auxquels s'exposent les agents des pêches ; le prix de l'essence, qui demeure élevé malgré une légère baisse ; et l'incertitude autour d'AIM Recyclage à Matane, qui poursuit ses opérations malgré un avis ministériel de cessation. Chaque fois, la même question revient : la capacité d'une économie peu diversifiée à absorber un choc.

Ce qui change réellement

À court terme, l'assouplissement des critères d'admissibilité sécurisera l'hiver de nombreux ménages qui, avec un seuil plus élevé, seraient passés à côté. C'est un effet immédiat et mesurable sur la consommation locale, les commerces de village et la capacité des travailleurs à rester dans la région plutôt qu'à migrer vers Québec ou l'Alberta.

À moyen terme, rien n'est réglé. Un régime dont le principal levier d'aide se déclenche quand la situation se détériore est un régime qui récompense la stagnation. Les efforts de diversification — les marchés publics inaugurés cette année à Nouvelle et à Matapédia dans la MRC d'Avignon en sont un exemple modeste, l'éolien et la transformation alimentaire des exemples plus lourds — visent précisément à réduire l'amplitude de ce cycle.

D'ici là, le calendrier reste le même : la saison se termine, le chômage monte, le seuil baisse, et les prestations prennent le relais jusqu'au printemps. Un équilibre fonctionnel, mais toujours suspendu à une décision fédérale et à une statistique mensuelle.