Robotique

Trente-cinq ans après « Terminator II », ce que la robotique a vraiment accompli

Le retour en salle du film de James Cameron relance une vieille question : où en est l'autonomie des machines? Les progrès sont spectaculaires, mais les vrais risques ne ressemblent pas à Skynet.

Trente-cinq ans après « Terminator II », ce que la robotique a vraiment accompli

En 1991, « Terminator II : le Jugement dernier » installait dans la culture populaire une image durable : celle d'un réseau informatique militaire, Skynet, qui prend conscience de lui-même, décide que l'humanité est une menace et délègue l'extermination à des machines bipèdes indestructibles. Le film ressort ces jours-ci sur les écrans français, et CNRS Le Journal a profité de l'occasion pour confronter le scénario à l'état réel de la discipline, en interrogeant deux roboticiens. La conclusion est moins tranchée qu'un simple « c'était de la science-fiction » : le film a vu juste sur certaines trajectoires techniques, s'est trompé lourdement sur d'autres, et surtout, il a braqué le projecteur au mauvais endroit.

Ce que le film avait anticipé

Sur un point, James Cameron n'a pas tort : la machine qui marche, court, encaisse un choc et se relève existe. Les vidéos de robots quadrupèdes et d'humanoïdes qui franchissent des obstacles ou exécutent des acrobaties ne relèvent plus du trucage. La locomotion dynamique a été l'un des grands chantiers résolus des quinze dernières années, d'abord par la modélisation physique, puis par l'apprentissage par renforcement en simulation avant transfert sur le matériel réel.

Les travaux publiés en continu sur arXiv en donnent la mesure : plusieurs équipes s'attaquent désormais explicitement aux « limites de vitesse » des robots à quatre pattes, non plus en améliorant seulement les algorithmes de commande, mais en modélisant finement les non-linéarités des actionneurs, ou en s'inspirant de la dynamique des pendules couplés décrite par Huygens au XVIIe siècle pour réduire les besoins en couple. On ne parle plus d'apprendre à marcher, mais d'optimiser à la marge un problème considéré comme maîtrisé.

Deuxième anticipation correcte : l'idée d'une machine qui apprend après sa mise en service. Dans le film, le T-800 modifie son comportement au contact d'un adolescent. C'est aujourd'hui un objet de recherche assumé. Un article récent déposé sur arXiv porte précisément sur l'« IA autoévolutive pour humanoïdes », partant du constat que la quasi-totalité des systèmes déployés restent figés : une politique est entraînée hors ligne pour un objectif fixe, puis gelée. Les auteurs examinent les mécanismes d'autoamélioration après déploiement et, dans le même souffle, les problèmes de sécurité et d'évaluation qu'ils soulèvent. Autrement dit : la question « et si la machine continuait d'apprendre toute seule? » n'est plus rhétorique.

Troisième point : la robotisation de masse. Selon les données de la Fédération internationale de robotique, plus de quatre millions de robots industriels sont en service dans le monde, avec un demi-million d'installations nouvelles par an, concentrées en Chine, au Japon, aux États-Unis, en Corée du Sud et en Allemagne. Le cyborg de fiction n'est pas arrivé, mais le bras manipulateur, lui, est partout.

Ce qu'il a raté, et de très loin

Le premier échec de prédiction est le plus embarrassant pour la fiction : la main. Saisir un objet mou, déformable, inconnu, dans un environnement encombré, reste l'un des problèmes les plus coriaces de la discipline. C'est le paradoxe formulé par Hans Moravec dès les années 1980 : ce qui est difficile pour un humain — le calcul, les échecs, la traduction — est facile pour une machine, et ce qu'un enfant de trois ans fait sans y penser — ramasser un linge, ouvrir une porte inconnue — demeure très coûteux à automatiser.

La littérature technique récente le confirme par ses sujets mêmes. Une équipe travaille sur l'assemblage robotisé de haute précision dans la construction industrialisée — poser des fenêtres préfabriquées — et identifie le goulot d'étranglement : il ne s'agit pas seulement de jeu mécanique, mais de convertir l'expertise tacite d'un installateur humain en autonomie exploitable, avec un retour d'information rare. D'où un cadre d'apprentissage par renforcement avec « installateur dans la boucle ». D'autres publient sur le contrôle d'impédance variable pour l'insertion de pièces en contact multiple, parce qu'un gain de correcteur fixe ne convient pas d'une tâche à l'autre. Traduction : en 2026, faire entrer proprement une pièce dans une autre reste un sujet d'article scientifique.

Le deuxième raté est plus fondamental : rien, dans les systèmes actuels, ne ressemble à une intention. Les modèles vision-langage-action qui pilotent aujourd'hui les manipulateurs et les robots mobiles généralisent remarquablement bien, mais ils n'ont ni buts propres, ni conscience de soi, ni instinct de conservation. Skynet suppose un saut qualitatif dont aucune piste technique crédible n'est aujourd'hui identifiée. À cela s'ajoutent des contraintes triviales et implacables : un humanoïde autonome se heurte au mur de l'énergie, avec des autonomies qui se comptent en heures, pas en années d'errance apocalyptique.

Le reportage publié par le quotidien argentin La Nación depuis Pékin résume la situation avec une ironie photographique : dans un parc de la capitale chinoise, un robot serveur nommé Galbot trône, impeccable et immobile, dans son kiosque à boissons — tandis qu'à côté, c'est un humain qui astique laborieusement la vitre. La vitrine technologique et la division réelle du travail ne coïncident pas encore.

Les risques crédibles ne sont pas ceux du film

C'est là que l'imaginaire du « Jugement dernier » devient contre-productif : en fixant l'attention sur la machine consciente et hostile, il détourne le regard des dangers documentés.

Le premier est la sécurité informatique. Un robot est un ordinateur connecté doté d'un corps : une intrusion n'a plus seulement des conséquences sur des données, mais sur des masses en mouvement. Le Financial Times rapportait récemment la levée de 270 millions de dollars par la jeune pousse romaine Exein, qui développe un modèle de fondation destiné à protéger des milliards d'objets connectés, « des robots aux ampoules ». Le montant en dit long sur la taille perçue du trou dans la coque.

Le deuxième est l'alignement de sécurité des politiques apprises. Un travail publié sur arXiv sous le nom de ShieldVLA part d'un constat sans détour : les méthodes actuelles d'ajustement des modèles vision-langage-action n'offrent que de faibles garanties, parce qu'elles reposent sur des pénalités souples appliquées à un coût cumulé espéré — ce qui laisse subsister des violations de contraintes. En clair : un robot peut respecter une règle « en moyenne » tout en la transgressant ponctuellement. Sur une chaîne de montage ou dans une cuisine, la moyenne n'est pas la bonne unité de mesure.

Le troisième risque est militaire, et il est réel sans avoir besoin de conscience artificielle. Les systèmes d'armes létaux autonomes font l'objet de discussions depuis plus d'une décennie à Genève, dans le cadre de la Convention sur certaines armes classiques. En décembre 2023, l'Assemblée générale des Nations unies a adopté une première résolution sur le sujet, à une large majorité; le secrétaire général et le Comité international de la Croix-Rouge ont appelé conjointement les États à conclure un instrument juridiquement contraignant d'ici 2026. Les guerres en cours, où les drones à guidage assisté se banalisent, ont pris de l'avance sur les négociateurs. Le danger n'est pas qu'une machine décide de nous éliminer : c'est qu'un État délègue à un logiciel une décision de tir, et que la responsabilité se dissolve.

Les garde-fous existants, et leurs trous

Du côté industriel, la sécurité n'est pas un vœu pieux : les normes internationales encadrant les robots industriels et la collaboration humain-robot ont été refondues, avec des exigences plus explicites sur l'évaluation des risques, l'arrêt d'urgence et la limitation des forces de contact. C'est ce cadre, peu spectaculaire, qui explique que des millions de bras mécaniques cohabitent avec des opérateurs sans carnage.

Du côté logiciel, le règlement européen sur l'intelligence artificielle, entré en application par étapes depuis 2024, impose des obligations graduées selon le niveau de risque, avec une exigence transversale de supervision humaine. Sa principale limite, dans le débat qui nous occupe, est explicite : les usages exclusivement militaires sont hors de son champ. Le domaine où le scénario de Skynet aurait un début de pertinence est précisément celui que la régulation civile ne touche pas.

Reste l'écologie du discours. Courrier international relayait récemment, dans sa revue de presse de la Silicon Valley, la thèse d'une « apocalypse survendue » par l'industrie de l'IA — l'idée que la menace existentielle, brandie par certains dirigeants du secteur, sert aussi de démonstration de puissance et d'argument commercial. Agiter le spectre du Jugement dernier, c'est affirmer qu'on construit quelque chose d'assez grand pour mettre fin au monde.

Trente-cinq ans après, le verdict tient en une phrase : la robotique a livré les jambes, pas le cerveau; l'industrie a livré les usines, pas les cyborgs. Et les décisions qui compteront vraiment ne se prendront pas dans un centre de calcul devenu conscient, mais dans des salles de négociation à Genève, des comités de normalisation et des services d'achat militaires.