Le Yémen est redevenu, en quelques jours, le point de bascule du désordre régional. Selon les Houthis, cités par Reuters et relayés par CBC, des chasseurs saoudiens ont pilonné mercredi plusieurs de leurs positions, alors que le mouvement zaïdite consolidait les gains d'une avance éclair qui étend l'influence de Téhéran sur un nouveau front du conflit moyen-oriental et perturbe un peu plus les approvisionnements mondiaux en pétrole.
Au même moment, une scène diamétralement opposée se jouait à 1 500 kilomètres de là. D'après trois sources citées par Reuters et reprises par le Jerusalem Post, des responsables américains ont rencontré des représentants houthistes durant la fin de semaine à l'ambassade des États-Unis à Mascate, dans le sultanat d'Oman. La réunion n'a pas été rendue publique. Bombarder d'un côté, négocier de l'autre : cette dissonance n'est pas un accident de parcours. Elle résume la manière dont les grandes puissances et les puissances régionales abordent désormais le dossier yéménite, avec des intérêts qui ne se recoupent plus.
Onze ans de guerre, trois guerres superposées
Pour comprendre la séquence actuelle, il faut distinguer trois conflits emboîtés. Le premier est yéménite : les Houthis, issus du zaïdisme du nord du pays, se sont emparés de Sanaa en septembre 2014, chassant le gouvernement reconnu internationalement, qui s'est replié sur Aden avant de se recomposer en 2022 en un Conseil de direction présidentielle. Face à eux subsistent une mosaïque de forces : brigades loyalistes, salafistes, forces soutenues par les Émirats arabes unis et séparatistes sudistes du Conseil de transition du Sud, dont les objectifs ne coïncident pas toujours avec ceux d'Aden.
Le deuxième conflit est régional. En mars 2015, l'Arabie saoudite a pris la tête d'une coalition arabe pour rétablir le gouvernement Hadi. Neuf ans de bombardements, de blocus et de contre-offensives plus tard, l'opération a échoué à déloger les Houthis et a fait du Yémen, selon les Nations unies, l'une des pires crises humanitaires du monde, avec des dizaines de milliers de morts civils et des millions de personnes dépendantes de l'aide alimentaire. Riyad, échaudée par les tirs de drones et de missiles sur ses aéroports et ses installations pétrolières, a progressivement cherché la sortie : une trêve négociée sous l'égide de l'ONU en avril 2022, jamais formellement enterrée, puis des pourparlers directs avec Sanaa par l'intermédiaire d'Oman.
Le troisième conflit est maritime et mondial. À partir de la fin de 2023, les Houthis ont attaqué des navires en mer Rouge et dans le golfe d'Aden au nom de la solidarité avec Gaza, saisissant le Galaxy Leader, coulant plusieurs bâtiments et provoquant un détournement massif du trafic par le cap de Bonne-Espérance. Les États-Unis et le Royaume-Uni ont riposté par des campagnes de frappes, avant qu'un cessez-le-feu américano-houthiste négocié à Mascate au printemps 2025 ne suspende partiellement les hostilités avec Washington, sans mettre fin aux attaques contre la navigation liée à Israël.
Pourquoi Riyad reprend l'avion de chasse
Le retour des frappes saoudiennes marque donc une rupture avec la prudence des dernières années. La logique de Riyad est défensive avant d'être offensive. Le royaume a construit sa diplomatie récente sur un axe : dé-risquer l'environnement régional pour protéger le programme de diversification économique, les projets immobiliers géants et les flux d'investissement étrangers. Or une avance houthiste vers des zones stratégiques — les champs pétroliers et gaziers de Marib, les axes vers Chabwa et Hadramaout, les approches de la frontière saoudienne — menace directement ce calcul.
Laisser les Houthis absorber les ressources énergétiques du centre du pays, ce serait leur donner les moyens financiers d'un quasi-État armé, capable de tenir un blocus sur la mer Rouge et de menacer le sud saoudien avec des arsenaux que les inspections de l'ONU décrivent depuis des années comme alimentés par des transferts iraniens. Riyad frappe donc pour fixer une ligne rouge territoriale, sans rouvrir pour autant la guerre totale de 2015-2018 : les bombardements rapportés visent des positions militaires et des voies de ravitaillement, non une campagne de changement de régime à Sanaa.
Pourquoi Washington parle
L'approche américaine répond à une autre équation. Les États-Unis ont deux priorités concrètes au Yémen : la liberté de navigation dans le détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite une part importante du pétrole et des conteneurs vers le canal de Suez, et l'évitement d'un engrenage qui obligerait la marine américaine à une campagne aérienne prolongée et coûteuse. Les frappes de 2024 et du début de 2025 ont montré leurs limites : elles ont dégradé des capacités houthistes sans rétablir le trafic maritime, tandis que les compagnies d'assurance maintenaient des primes de risque élevées.
De là l'intérêt d'un canal direct, même déniable. La rencontre de Mascate évoquée par Reuters et le Jerusalem Post s'inscrit dans la continuité du rôle de médiateur d'Oman, seul acteur du Golfe à entretenir des relations de travail avec Sanaa comme avec Téhéran et Washington. Pour l'administration américaine, un arrangement limité — sécurité de la navigation en échange d'une retenue militaire et d'allègements économiques — coûte moins cher qu'une guerre par procuration. Pour les Houthis, la reconnaissance implicite de leur statut d'interlocuteur est en soi une victoire politique : celle d'un mouvement classé organisation terroriste par Washington et néanmoins reçu dans une ambassade américaine.
Le pétrole comme variable de tension
La dimension énergétique explique l'urgence. Toute menace crédible sur Bab el-Mandeb ou sur les infrastructures pétrolières de la péninsule agit immédiatement sur les primes de risque, l'assurance maritime et les délais de livraison. Le précédent de septembre 2019, lorsque les installations d'Abqaïq et de Khourais avaient été frappées — attaque revendiquée par les Houthis, attribuée par Washington et Riyad à l'Iran —, avait amputé temporairement une part significative de la production saoudienne et provoqué la plus forte hausse intrajournalière du brut de l'histoire moderne.
Aujourd'hui, l'effet est plus diffus mais plus durable : le contournement de la mer Rouge par l'Afrique australe rallonge les routes de dix à quatorze jours, immobilise du tonnage et renchérit le fret. Les grands armateurs européens et asiatiques ont ajusté leurs réseaux, et l'Égypte a vu ses recettes du canal de Suez s'effondrer. Une reprise des combats terrestres au Yémen ajoute une couche d'incertitude sur les exportations régionales et sur le calendrier de retour à la normale.
Ce que la recomposition change
Trois évolutions se dégagent. D'abord, le Yémen n'est plus un conflit périphérique : il est devenu un levier de projection régionale pour Téhéran, au moment où ses autres relais ont été affaiblis. Ensuite, la médiation onusienne, portée par l'envoyé spécial Hans Grundberg, se trouve marginalisée par des canaux bilatéraux qui traitent de sécurité maritime plutôt que de paix yéménite. Enfin, le fossé s'élargit entre les objectifs saoudiens — contenir militairement, protéger le territoire, garder la main sur la carte du sud — et l'objectif américain de désescalade transactionnelle.
Pour les civils yéménites, cette recomposition n'apporte aucune bonne nouvelle. Les agences onusiennes décrivent depuis des années un pays où la majorité de la population dépend de l'aide, où le rial s'est effondré dans les zones gouvernementales et où les services de base ont cessé de fonctionner. Une guerre qui se rejoue sur les fronts pétroliers, avec un ciel rendu à l'aviation et une diplomatie qui se concentre sur les couloirs maritimes, laisse peu de place à la question qui devrait pourtant rester centrale : qui gouvernera le Yémen, et à quelles conditions.
