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Okinawa bascule : Genta Koja succède à Denny Tamaki, l'adversaire des bases américaines

Le candidat soutenu par la coalition au pouvoir à Tokyo a battu le gouverneur sortant, mettant fin à huit ans d'opposition frontale de l'archipel au chantier militaire de Henoko.

Okinawa bascule : Genta Koja succède à Denny Tamaki, l'adversaire des bases américaines

Le 13 septembre, les électeurs du département d'Okinawa ont mis fin à une séquence politique de huit ans. Selon NHK, le nouveau venu Genta Koja, recommandé par six formations dont le Parti libéral-démocrate (PLD), le Parti de l'innovation (Ishin) et le Parti démocrate pour le peuple (DPP), a devancé le gouverneur sortant Denny Tamaki, qui briguait un troisième mandat. La victoire est loin d'être anecdotique : elle change de mains le poste le plus symboliquement chargé du dispositif militaire américain en Asie de l'Est.

Une élection locale à portée stratégique

Okinawa n'est pas un département japonais comme les autres. Ce chapelet d'îles subtropicales, situé plus près de Taipei que de Tokyo, représente environ 0,6 % du territoire national mais accueille à peu près 70 % des surfaces occupées à titre exclusif par les forces américaines au Japon. Quelque 25 000 à 30 000 militaires américains y sont stationnés en permanence, principalement des Marines, autour de la base aérienne de Kadena, du camp Schwab et de la station aérienne de Futenma, enclavée en plein tissu urbain de la ville de Ginowan.

Cette concentration est l'héritage direct de la bataille d'Okinawa, au printemps 1945, l'un des épisodes les plus meurtriers de la guerre du Pacifique, qui a coûté la vie à environ un quart de la population civile de l'île. L'archipel est ensuite resté sous administration militaire américaine jusqu'à sa rétrocession au Japon en 1972, vingt ans après le reste du pays. Cette mémoire longue explique pourquoi la question des bases n'est jamais un simple dossier d'aménagement du territoire à Okinawa : elle touche à l'identité ryukyuane, à un sentiment d'inégalité de traitement au sein de la fédération japonaise, et à une série de faits divers — accidents d'aéronefs, pollution aux composés perfluorés autour des emprises militaires, crimes sexuels imputés à des militaires — qui ravivent périodiquement la colère de l'opinion locale.

Tamaki, l'héritier d'une contestation devenue institution

Denny Tamaki, fils d'une Okinawaïenne et d'un Marine américain qu'il n'a jamais connu, ancien animateur de radio devenu député, avait été élu en 2018 après la mort en fonction de Takeshi Onaga. Il incarnait la coalition « All Okinawa », alliance hétéroclite de partis de gauche, de sociaux-démocrates, de communistes et de milieux d'affaires conservateurs locaux, soudés par un mot d'ordre unique : refuser le transfert des activités de Futenma vers Henoko, dans la baie d'Oura, à Nago, au nord de l'île.

Ce projet, négocié entre Tokyo et Washington dès 1996, doit gagner sur la mer deux pistes en forme de V au moyen de remblais massifs. Il est présenté par les deux gouvernements comme la seule voie réaliste pour fermer Futenma, dont la dangerosité fait consensus. Il est combattu à Okinawa comme la perpétuation, sous couvert de « réduction de la charge », d'une présence militaire lourde pour plusieurs décennies supplémentaires, au prix de la destruction d'un écosystème corallien abritant notamment le dugong.

La contestation a franchi toutes les étapes possibles. Un référendum consultatif organisé en février 2019 a vu plus de 70 % des votants rejeter les travaux de remblaiement. Le département a multiplié les recours, retirant puis contestant les autorisations administratives. La justice a systématiquement tranché en faveur de l'État. Point d'orgue : fin 2023, après un arrêt de la Cour suprême, le gouvernement central a eu recours pour la première fois de l'histoire du Japon à l'exécution d'office en lieu et place d'un exécutif départemental, approuvant lui-même la modification du permis de construire que Tamaki refusait de signer. Les travaux dans la partie la plus profonde et la plus instable de la baie ont démarré depuis, avec un calendrier qui s'étire désormais vers les années 2030.

C'est ce mur juridique qui a fini par éroder l'argument central du camp Tamaki : à quoi sert de réélire un gouverneur qui perd tous ses procès ?

Qui est Genta Koja

Genta Koja appartient à une génération très différente. Originaire d'Okinawa, formé au droit, il a fait carrière dans la haute fonction publique nationale, au ministère de l'Intérieur et des Communications, avant de revenir dans son département d'origine. Son profil de technocrate rompu aux arcanes budgétaires de Tokyo a été le cœur de sa campagne : plutôt que l'affrontement permanent avec le pouvoir central, la promesse d'un canal de négociation rouvert, et donc d'argent.

Car Okinawa cumule les indicateurs socio-économiques les plus dégradés du Japon : le revenu par habitant le plus faible du pays, le taux de chômage historiquement le plus élevé, une pauvreté infantile nettement supérieure à la moyenne nationale, une économie très dépendante du tourisme — sévèrement touchée pendant la pandémie — et des enveloppes de développement départementales négociées tous les dix ans avec le gouvernement central. Ces dotations, longtemps supérieures à 300 milliards de yens par an, ont reculé sous les mandats Tamaki, ce que ses adversaires ont attribué à sa posture de confrontation et ce que ses partisans ont dénoncé comme une punition politique.

Koja a aussi bénéficié d'une conjoncture nationale favorable. La coalition au pouvoir à Tokyo, élargie à Ishin, disposait d'une machine électorale unifiée, alors que le camp « All Okinawa » s'est fissuré ces dernières années, plusieurs élections municipales importantes — dont celles de Nago, Ginowan et Ishigaki — ayant déjà été remportées par des candidats conservateurs.

Ce que la bascule change réellement

Sur Henoko, l'effet immédiat sera limité, puisque l'État a déjà obtenu par la voie judiciaire l'essentiel de ce qu'il voulait. Le changement est ailleurs : le département cesse d'être un obstacle procédural et symbolique. Fin des recours en cascade, fin des voyages du gouverneur à Genève ou à Washington pour internationaliser le dossier, fin d'un contre-discours porté par une institution élue.

L'enjeu le plus lourd est en réalité celui du réarmement du sud de l'archipel. Depuis une décennie, le Japon a implanté des garnisons et des unités de missiles des Forces d'autodéfense sur les îles Sakishima — Yonaguni, à 110 kilomètres de Taïwan, Miyako, Ishigaki — dans le cadre d'une doctrine de « défense du sud-ouest » accélérée par les trois documents stratégiques de décembre 2022 et par la hausse programmée des dépenses militaires vers 2 % du PIB. Les autorités ont commencé à planifier l'évacuation de plus de 100 000 habitants des îles frontalières vers Kyushu en cas de crise autour de Taïwan, exercices à l'appui. Denny Tamaki s'était fait le porte-voix d'une ligne alternative, réclamant une « diplomatie de la région » et le rétablissement de liens économiques et culturels avec la Chine, dans la lignée des anciennes relations tributaires du royaume de Ryukyu. Un gouverneur aligné sur Tokyo retire de l'équation cette voix dissonante au moment précis où le Japon durcit son dispositif.

Un contrepoids qui s'affaiblit, pas une adhésion

Il serait toutefois imprudent de lire ce scrutin comme une conversion d'Okinawa à la présence militaire américaine. Les enquêtes d'opinion menées depuis des années par les quotidiens locaux Ryukyu Shimpo et Okinawa Times, comme par la presse nationale, montrent une majorité constante de résidents jugeant excessive la concentration des bases. Ce que le vote sanctionne, c'est plutôt l'épuisement d'une stratégie : huit ans de blocage frontal n'ont ni arrêté les remblais ni fermé Futenma, tout en tendant les relations budgétaires avec la capitale.

La vraie question qui se posera à Genta Koja est celle de la contrepartie. Un gouverneur conciliant obtiendra-t-il de Tokyo ce que le gouverneur combatif n'a pas obtenu : un calendrier crédible de fermeture de Futenma, une révision de l'accord sur le statut des forces américaines — que réclament désormais aussi des élus conservateurs après plusieurs affaires judiciaires impliquant des militaires —, une dépollution sérieuse des sites restitués et des dotations en hausse ? Si la réponse tarde, la coalition qu'il vient de battre trouvera vite un nouveau souffle. À Okinawa, les alternances ont rarement été des fins de partie.