Une société privée qui vaudrait plus de mille milliards de dollars américains : c'est le seuil que s'apprête à franchir OpenAI, si l'on en croit TechCrunch. Selon le média spécialisé, le créateur de ChatGPT travaille à une nouvelle levée de fonds de 30 milliards de dollars américains (G$ US), à une valorisation de 1,25 billion de dollars américains. Cette opération serait la dernière avant une introduction en Bourse. Si elle se concrétise, elle ferait d'OpenAI l'entreprise privée la mieux valorisée de l'histoire.
Précisons d'emblée ce que l'on sait et ce que l'on ignore. L'information repose, à ce stade, sur le compte rendu de TechCrunch : il s'agit d'un projet en préparation, non d'une transaction conclue. Les noms des investisseurs, le calendrier précis et la structure exacte du tour de table n'ont pas été confirmés publiquement dans les éléments dont nous disposons. Il convient donc de lire les chiffres comme une cible de négociation, susceptible d'évoluer.
Un ordre de grandeur sans précédent
Pour mesurer l'ampleur du dossier, il faut remettre les chiffres en perspective. Une valorisation de 1,25 billion de dollars américains, soit 1 250 milliards, place OpenAI dans la catégorie des plus grandes capitalisations mondiales, alors même que l'entreprise n'est pas cotée. Aucune société privée n'a jamais atteint ce niveau, d'où la formule de TechCrunch selon laquelle OpenAI deviendrait « l'entreprise privée la plus valorisée de tous les temps ».
La levée de 30 G$ US représenterait, à cette valorisation, une part d'environ 2,4 % du capital pour les nouveaux entrants, si l'on applique un calcul simple qui ne tient pas compte de la structure particulière de l'entreprise. Ce calcul est indicatif : la forme juridique et les conditions de la dernière restructuration d'OpenAI influencent la manière dont ces parts sont réellement émises et partagées.
Ce montant sert avant tout à financer ce qui coûte le plus cher dans l'intelligence artificielle générative : la puissance de calcul. L'entraînement et l'exploitation de modèles toujours plus volumineux exigent des puces spécialisées, des centres de données et des quantités considérables d'électricité. Les capitaux levés sont donc, pour l'essentiel, destinés à des dépenses d'infrastructure qui se chiffrent en dizaines de milliards, et que les revenus d'abonnements et de services aux entreprises ne couvrent pas encore entièrement.
Pourquoi lever avant d'entrer en Bourse
La logique d'un dernier tour privé avant une cotation n'a rien d'inhabituel dans le capital-risque, mais elle prend ici une dimension particulière. Une introduction en Bourse d'une société de cette taille mobiliserait des montants colossaux et exposerait l'entreprise à un examen constant : publication régulière de ses comptes, transparence sur ses pertes, sur ses engagements d'achat de puissance de calcul et sur sa dépendance envers un petit nombre de fournisseurs.
En levant d'abord des capitaux privés, OpenAI peut fixer une valorisation de référence élevée, renforcer son bilan et gagner du temps. Un prix fixé en privé sert aussi d'ancrage psychologique : les investisseurs qui participent à ce tour se positionnent en vue de la cotation, dans l'espoir d'y réaliser un gain. Le risque, pour l'entreprise, est symétrique : plus la barre est haute, plus la Bourse devra la valider, faute de quoi l'écart entre le prix privé et le prix public deviendrait embarrassant.
Un marché qui tousse le jour même
Le contexte boursier du jour illustre cette fragilité potentielle. Selon Fast Company, qui reprend une dépêche de l'Associated Press, les valeurs liées à l'intelligence artificielle ont reculé ce jeudi et entraîné les marchés dans leur chute. À la mi-journée, l'indice S&P 500 cédait 1,3 % et le Nasdaq, riche en technologie, 2,4 %, après des pertes encore plus marquées en Asie, où les places boursières comptent de nombreuses entreprises de l'IA et des semi-conducteurs.
Le même article signale que le pétrole a atteint son plus haut niveau depuis mai, en raison des inquiétudes liées à la guerre avec l'Iran. Ce double mouvement, repli de la technologie et flambée de l'énergie, rappelle que l'appétit pour les paris à long terme dépend de variables qui échappent largement aux entreprises : taux d'intérêt, tensions géopolitiques, coût de l'énergie.
Il serait hâtif d'établir un lien de cause à effet entre la séance de jeudi et le projet d'OpenAI. Une journée de baisse ne dit rien de la tendance de fond. Mais le rapprochement est instructif : une entreprise qui prétend valoir plus de mille milliards de dollars avant même d'être cotée doit convaincre des investisseurs dont l'humeur peut basculer en quelques séances. Plus la valorisation repose sur des projections de croissance lointaines, plus elle est sensible à ces variations.
Le fil de l'IA : de la valorisation aux usages
L'actualité du jour offre d'autres jalons qui éclairent l'écosystème dans lequel s'inscrit OpenAI. TechCrunch rapporte que le constructeur de véhicules électriques Rivian rachète une jeune pousse spécialisée dans les « modèles du monde », c'est-à-dire des systèmes d'IA qui reproduisent le monde physique. Associée aux vastes données de Rivian, cette technologie pourrait servir de simulateur pour accélérer la conduite autonome. L'épisode montre où l'IA cherche à se déployer au-delà des agents conversationnels : dans l'industrie, les transports, la robotique.
TechCrunch signale aussi que la division d'actifs numériques du fonds Andreessen Horowitz, a16z Crypto, devient a16z Frontier, avec un champ élargi, alors que l'investissement dans la chaîne de blocs perd en popularité. Ce changement d'étiquette est un signe des temps : les capitaux et l'attention se déplacent d'une vague technologique vers une autre. Ce que la chaîne de blocs a connu, un cycle d'enthousiasme suivi d'un reflux, nourrit les interrogations des observateurs sur l'IA, même si les deux technologies diffèrent par leurs usages réels et leurs revenus.
Ce que la valorisation promet, et ce qu'elle exige
Une valorisation de 1,25 billion de dollars américains n'est pas un constat, c'est une promesse. Elle suppose qu'OpenAI parviendra à transformer une avance technologique en revenus durables, à un rythme suffisant pour justifier des investissements d'infrastructure sans équivalent. Trois conditions se dégagent.
Premièrement, la croissance des revenus devra suivre celle des dépenses. L'IA générative reste une activité très gourmande en capital, et la rentabilité dépendra de la baisse du coût de calcul par requête autant que de la capacité à vendre des services à des entreprises prêtes à payer.
Deuxièmement, la concurrence devra rester sous contrôle. Les grands groupes technologiques et des acteurs bien financés investissent massivement dans des modèles comparables. Une valorisation élevée ne tient que si l'avantage compétitif se maintient.
Troisièmement, le marché devra rester ouvert. Une introduction en Bourse suppose une fenêtre favorable. Si l'humeur des investisseurs se dégrade durablement, comme les secousses de ce jeudi pourraient le laisser craindre, l'entreprise pourrait repousser son calendrier ou revoir ses ambitions.
Ce qu'il faut surveiller
Dans les semaines à venir, plusieurs signaux permettront d'y voir plus clair : la confirmation officielle du montant et de la valorisation, l'identité des investisseurs qui s'engageront, les conditions attachées au tour de table et, surtout, le calendrier d'une éventuelle cotation. Tant que ces éléments ne sont pas publics, il faut garder une certaine prudence : les chiffres rapportés sont ceux d'un projet, pas d'un accord signé.
Une chose est certaine : si l'opération aboutit telle que décrite, elle redéfinira ce que l'on appelle une grande entreprise privée et placera OpenAI devant une exigence nouvelle, celle de justifier, devant les marchés publics, une valeur que les capitaux privés lui auront d'abord reconnue.
