Outaouais

Ottawa a voté : banlieues pour Sutcliffe, centre pour Leiper, et une rive gatinoise qui observe

Réélu avec 44,65 % des voix, Mark Sutcliffe reconduit la fracture entre banlieues et centre d'Ottawa. Pour l'Outaouais, l'enjeu se joue sur les ponts, le tramway et une zone de libre-échange.

Ottawa a voté : banlieues pour Sutcliffe, centre pour Leiper, et une rive gatinoise qui observe

Le 26 octobre, les électeurs d'Ottawa ont reconduit leur maire. Le scrutin n'a toutefois pas dissipé une fracture désormais familière dans la capitale fédérale, celle qui sépare les quartiers centraux des banlieues et des secteurs ruraux. Cette fracture se joue de l'autre côté de la rivière des Outaouais, mais elle concerne directement Gatineau et sa région, qui partagent avec Ottawa un marché du travail, des ponts et un projet de transport collectif.

Un score net, mais en recul

Selon les résultats officialisés vendredi par la greffière municipale, <cite index="1-8">Mark Sutcliffe a été réélu avec près de 45 % des voix devant Jeff Leiper, qui a récolté 33,9 % des suffrages</cite>. En chiffres bruts, <cite index="6-1">le maire sortant a recueilli 139 354 votes contre 105 819 pour son rival</cite>. Le scrutin comptait 14 candidats, mais <cite index="16-4">seulement quatre ont dépassé les 5 % du vote</cite>.

La victoire est claire, sans être triomphale. Le CBC rappelle que <cite index="2-13">l'écart est un peu plus étroit qu'en 2022, quand M. Sutcliffe avait obtenu 51,4 % contre 37,9 % pour Catherine McKenney</cite>. L'abstention, elle, est le fait marquant : <cite index="2-12">seuls 36 % des électeurs admissibles ont voté, le taux le plus bas en plus de deux décennies</cite>, contre <cite index="13-5"&gt;43,8 % en 2022</cite>.

La carte d'une ville coupée en deux

Le titre de Radio-Canada résume la géographie du vote. <cite index="2-10">Jeff Leiper n'a remporté que quatre quartiers centraux, soit Somerset, Kitchissippi, Rideau-Vanier et Capitale, où il a creusé de larges écarts</cite>. Partout ailleurs, Mark Sutcliffe l'a emporté, avec ses meilleurs résultats hors de la Ceinture de verdure : <cite index="18-9">dans les banlieues de Barrhaven, Stittsville, Kanata, Riverside-Sud et Orléans, ses marges ont varié de 15 à 28 points</cite>. <cite index="18-10">Dans trois quartiers ruraux, il a pris l'avance par environ 40 points</cite>.

Ce clivage n'est pas nouveau. Le CBC note qu'en 2022, <cite index="18-16">Catherine McKenney avait brillé dans les mêmes quartiers du centre-ville que Jeff Leiper, alors que Mark Sutcliffe avait raflé les banlieues et les secteurs ruraux</cite>. Même en 2018, quand Jim Watson avait gagné tous les quartiers, <cite index="18-17,18-18">son adversaire Clive Doucet avait obtenu ses meilleurs résultats aux mêmes endroits, lui aussi ancien conseiller d'un quartier central</cite>.

M. Leiper en avait lui-même fait le constat avant le vote. Selon le CBC, il reconnaissait qu'<cite index="2-6">il ne pouvait pas gagner si l'élection se concentrait uniquement sur le centre-ville</cite>. L'Ottawa Citizen, de son côté, attribue la victoire du maire à sa capacité de surmonter <cite index="15-3">le malaise des électeurs du centre-ville devant un transport en commun peu fiable et une consommation de drogue de plus en plus visible</cite>.

Continuité au conseil, programme chargé

Le paysage municipal change peu. Radio-Canada indique que <cite index="1-13">tous les conseillers sortants ont été réélus, sauf dans trois quartiers : Kitchissippi, Stittsville et Kanata-Sud</cite>. Dans Kitchissippi, l'ancien fief de M. Leiper, <cite index="10-14">les électeurs ont choisi l'ancienne journaliste Joanne Chianello</cite>. Le conseil sera par ailleurs paritaire : <cite index="10-12">13 femmes et 12 hommes, maire compris</cite>. <cite index="1-14">Le maire et les conseillers entreront en fonction le 15 novembre</cite>.

La plateforme du maire est précise, et plusieurs promesses dépendent d'autres paliers de gouvernement. Selon CTV News, elle comprend <cite index="4-37">un plafonnement des hausses de taxes foncières à 2 ou 2,5 % durant les deux premières années, un gel des tarifs de loisirs pour les familles et les aînés et un gel des coûts imposés par la Ville pour les nouvelles habitations</cite>. Il a aussi promis de ramener le laissez-passer mensuel à 95 $, <cite index="4-38">en s'appuyant sur le financement du transfert envisagé de l'O-Train à Metrolinx</cite>, une entente qui, <cite index="4-39">n'est pas encore finalisée entre la Ville et le gouvernement ontarien</cite>. S'y ajoute <cite index="4-40">un plan d'infrastructures de 10 milliards de dollars</cite>.

Pourquoi la rive québécoise suit ce scrutin

Ottawa et Gatineau forment une seule agglomération de fait, séparée par une rivière et par une frontière provinciale. Deux dossiers rendent le résultat du 26 octobre pertinent pour l'Outaouais.

Le premier est économique. Pendant la campagne, Mark Sutcliffe a fait d'une zone de libre-échange avec Gatineau l'un de ses principaux engagements. Radio-Canada rapporte qu'il juge <cite index="39-7">que la suppression de ces barrières interprovinciales pourrait rapporter jusqu'à 10 milliards de dollars à l'économie locale</cite>. Il déplore qu'<cite index="39-9">il soit plus facile pour une entreprise d'Ottawa de faire des affaires avec des clients aux États-Unis qu'avec des clients situés de l'autre côté de la rivière</cite>. L'idée n'est pas sortie de nulle part : en août, <cite index="47-5">M. Sutcliffe et la mairesse de Gatineau, Maude Marquis-Bissonnette, ont signé une entente de collaboration entre les deux villes</cite>, dans l'espoir d'obtenir <cite index="47-6">la désignation de zone économique régionale pour faciliter la circulation des biens et de la main-d'œuvre des deux côtés de la rivière</cite>.

Il faut toutefois rester prudent : ni une ville ni l'autre ne maîtrise seule ce chantier. CTV News précise que le maire <cite index="44-7">travaillerait avec la mairesse de Gatineau ainsi qu'avec les gouvernements fédéral et provincial</cite>. Ses adversaires l'ont d'ailleurs critiqué sur ce point. Neil Saravanamuttoo jugeait que <cite index="44-22">plusieurs enjeux mis de l'avant ne relèvent même pas du contrôle de la Ville</cite>.

Le second dossier est celui de la mobilité. En février, après la décision du gouvernement du Québec de retirer tout le financement du bureau de projet du tramway de Gatineau, Le Droit rapportait que M. Sutcliffe <cite index="42-3">apportait son soutien à sa collègue de Gatineau tout en attendant des clarifications sur la suite du dossier</cite>. Il affirmait alors qu'<cite index="42-6">il est important que les priorités d'Ottawa et de Gatineau progressent ensemble</cite>. Sur la question d'un nouveau pont dans l'est, sa position était nettement plus froide : il avait dit qu'<cite index="40-8">un nouveau pont n'est pas une priorité pour lui ni pour les résidents d'Ottawa</cite>. Or, ce lien est attendu depuis longtemps dans l'est de Gatineau, où un conseiller le décrivait comme <cite index="40-6">un premier lien pour les gens de l'est de la ville</cite>.

La géographie du vote éclaire ce désaccord. Le maire a bâti sa victoire sur des électeurs de banlieue, notamment à Orléans, secteur qui fait face à l'est de Gatineau. C'est aussi là qu'il a promis une zone économique, en profitant du prolongement de l'O-Train vers l'est. Son électorat est donc tourné vers les routes, les intersections et le prolongement du train léger vers Kanata, Stittsville et Barrhaven, plutôt que vers de nouveaux liens interprovinciaux. Cette lecture reste une interprétation de la carte électorale, et non une position officielle de la Ville.

Une région qui a ses propres urgences

Le regard de l'Outaouais ne se limite pas à Ottawa, loin de là. Les deux autres dossiers d'actualité de la semaine montrent des difficultés qui relèvent d'abord de Québec et du réseau de santé régional.

Le Centre de médecine familiale de Wakefield, ouvert en 1962, a fermé ses portes. Radio-Canada rapporte que <cite index="30-6,30-7">la majorité de ses 12 000 patients pourront conserver leur suivi, car leurs médecins pratiqueront dans d'autres cliniques en gardant leurs patients</cite>. Mais <cite index="30-8">seuls les patients d'un médecin qui prend sa retraite se retrouvent orphelins</cite>, et un bénévole de Vigie santé des Collines <cite index="30-18">estime à plus de 6000 le nombre de patients orphelins dans la MRC des Collines-de-l'Outaouais</cite>. La clinique, qui comptait jadis 13 médecins, <cite index="34-10">n'en avait plus que cinq à temps plein et un à temps partiel</cite>.

À l'Hôpital de Gatineau, la situation est plus alarmante encore pour les patients en attente d'une opération. Radio-Canada a recueilli le témoignage d'Elsa Dussault, qui attend une chirurgie de la vésicule biliaire. Son examen préopératoire a eu lieu le 13 août, et <cite index="19-9">on lui a dit que l'attente serait de six mois</cite>. La présidente de l'Association de chirurgie du Québec, la Dre Nancy Roy, également chirurgienne à Gatineau, affirme que <cite index="19-19">les hôpitaux sont proches de la rupture</cite>.

Ces dossiers n'ont pas de lien de cause à effet avec l'élection d'Ottawa, et il serait abusif d'en tirer un. Ils rappellent simplement une asymétrie : de part et d'autre de la rivière, les deux rives partagent un bassin d'emploi, mais pas les mêmes compétences en matière de santé, de transport collectif ou de fiscalité.

Ce qu'il faut surveiller

Les premiers gestes du maire réélu donneront le ton. Selon CTV News, il a présenté <cite index="4-41">dix priorités pour ses 30 premiers jours, dont la préparation du budget 2027 avec une hausse de taxes de 2 à 2,5 %</cite>. Du côté de la coopération avec Gatineau, trois éléments méritent un suivi : le sort de la zone économique régionale, qui exige l'accord de plusieurs gouvernements ; l'évolution du projet de tramway gatinois, dont le financement a été remis en question en février ; et la place que prendra, ou non, le pont de l'est dans les priorités de la nouvelle administration.

Le scrutin du 26 octobre confirme surtout une tendance lourde : à Ottawa, on gagne la mairie en misant sur les banlieues, tandis que le centre-ville vote ailleurs. Pour les Gatinois, qui dépendent de ces mêmes ponts et de ce même marché de l'emploi, c'est la politique de ces banlieues, et non celle du centre, qui orientera les décisions des quatre prochaines années.