Ce qui se joue en Gaspésie cet automne dépasse la simple mauvaise nouvelle de plus dans un fil d'actualité régionale. Selon le syndicat, 95 emplois de Parcs Canada dans la région seraient touchés par la restructuration annoncée par l'agence fédérale. Certains postes pourraient être supprimés, d'autres relocalisés, d'autres encore modifiés dans leurs tâches. Le syndicat n'a pas, à ce stade, tranché publiquement la ligne entre ces trois catégories pour chaque site, et c'est précisément ce flou qui nourrit l'inquiétude.
Ce qui a été annoncé, et ce qui ne l'a pas été
Pour comprendre la portée du chiffre gaspésien, il faut remonter à l'échelle nationale. Selon Radio-Canada, Parcs Canada a annoncé l'abolition de l'équivalent de 500 emplois à temps complet au pays. Au total, près de 3 000 postes seraient menacés, ce qui représente 60 pour cent des effectifs visés par une suppression, une relocalisation ou une modification de leurs tâches. Un programme de départs volontaires a également été proposé.
La nuance est essentielle. Parler de 3 000 postes « menacés » n'est pas parler de 3 000 licenciements. L'agence évoque l'équivalent de 500 emplois à temps complet en moins, un chiffre sensiblement plus bas. Entre les deux se trouve toute une zone grise : des postes dont les titulaires pourraient être mutés, des fonctions redéfinies, des employés saisonniers dont la situation reste à clarifier. Dans une région où l'emploi dans les parcs est en bonne partie saisonnier, cette zone grise est loin d'être anodine.
Le chiffre de 95 emplois en Gaspésie vient du syndicat, et c'est ainsi que Radio-Canada le présente. Il s'agit donc d'une estimation syndicale, pas d'un décompte officiel de l'employeur. On la lira comme un signal d'alarme chiffré, en attendant que l'agence précise, site par site, ce qu'elle entend faire.
Forillon et Ristigouche, deux sites, deux réalités
La couverture de Radio-Canada associe cette restructuration à Forillon et à Ristigouche, deux lieux qui n'ont pourtant pas grand-chose en commun, sinon d'être gérés par la même agence.
Forillon, à la pointe de la péninsule gaspésienne, est l'un des moteurs touristiques de la région. Falaises calcaires, phoques, baleines au large, sentiers côtiers : le parc national attire des visiteurs qui, en été, font vivre l'hébergement, la restauration et les commerces de Gaspé et des villages voisins. Quand l'agence ajuste ses effectifs, c'est toute une chaîne d'activités locales qui s'en ressent.
Ristigouche est d'une autre nature. Ce lieu historique national commémore la bataille de la Restigouche de 1760, dernier affrontement naval de la guerre de la Conquête, et se trouve en territoire mi'gmaq, à proximité de la communauté de Listuguj. Sa vocation est autant patrimoniale que touristique, et ses employés occupent des fonctions d'interprétation et de mise en valeur de la mémoire. Un site de cette taille, avec une petite équipe, est vulnérable : retirer un ou deux postes peut suffire à réduire sensiblement les heures d'ouverture ou la programmation.
Pourquoi l'effet est démesuré dans une petite économie
Quatre-vingt-quinze emplois, à l'échelle de Montréal ou de Toronto, passeraient presque inaperçus. En Gaspésie, ils pèsent autrement. La région compte une population dispersée sur un très long littoral, avec des marchés du travail locaux étroits. Un emploi fédéral stable, bien rémunéré, avec des conditions sociales solides, y constitue souvent une ancre pour une famille, et pour l'école, le commerce ou le service de garde du village.
Cette fragilité n'est pas théorique. Dans le même fil d'actualité régionale, Radio-Canada rapporte la fermeture temporaire de la seule garderie de Marsoui, en Haute-Gaspésie, faute de relève pour la seule éducatrice en congé de maternité. Six familles et une autre sur la liste d'attente se retrouvent sans service. L'épisode n'a aucun lien direct avec Parcs Canada, mais il illustre le mécanisme de fond : dans les petites communautés, la perte d'un seul poste peut faire basculer un service entier. Des ménages qui perdent un revenu ou qui doivent déménager pour suivre un poste relocalisé accentuent la pression sur les écoles, les commerces et les services de proximité.
Il y a aussi la question de la qualité des emplois. Les postes en parcs combinent souvent expertise scientifique, conservation, accueil et interprétation. Les travailleurs formés à ces tâches ne se remplacent pas du jour au lendemain, et les compétences perdues le sont pour longtemps. Le parc national de Miguasha, dans la Baie-des-Chaleurs, relève d'un autre gestionnaire, mais il rappelle ce que représente cette expertise : l'équipe y examine cet automne une récolte exceptionnelle de fossiles, selon Olivier Matton, responsable de la conservation et de l'éducation du parc, interrogé par Radio-Canada.
Un tourisme sans ministère dédié
Le moment est d'autant plus délicat que l'industrie touristique régionale s'interroge sur ses interlocuteurs. Radio-Canada rapporte que la composition du nouveau gouvernement péquiste laisse le tourisme sans ministère dédié : les enjeux touristiques sont rattachés au ministère du Développement économique, de l'Innovation et de l'Énergie. Cette réorganisation préoccupe Tourisme Gaspésie, dont la nouvelle directrice générale, Stéphanie Thibaud, a été reçue en ondes.
Il faut distinguer les ordres de gouvernement. Parcs Canada relève d'Ottawa, et le gouvernement du Québec n'a pas de levier direct sur ses décisions d'effectifs. Mais le tourisme gaspésien dépend à la fois des attraits fédéraux, comme Forillon, des parcs nationaux québécois et de l'écosystème d'entreprises privées. Un réseau d'attraits amputé d'une partie de son personnel et un gouvernement provincial sans ministre responsable du tourisme, voilà deux fragilités qui se superposent, sans pour autant être liées.
Une représentation politique forte, mais des leviers limités
La région n'est pas dépourvue de poids à Québec. Radio-Canada souligne qu'elle est représentée trois fois au Conseil des ministres, avec Joël Arseneau, Pascal Bérubé et Méganne Perry Mélançon, qui héritent tous d'un ministère. C'est une présence rare pour un territoire aussi peu peuplé, et elle offre une tribune pour porter le dossier.
Reste à savoir ce qu'une tribune provinciale peut accomplir face à une décision fédérale. Les ministres régionaux peuvent interpeller Ottawa, appuyer les élus locaux, coordonner des représentations avec les municipalités et les communautés mi'gmaq. Ils ne peuvent pas, seuls, infléchir la restructuration d'une agence fédérale. L'efficacité de cette mobilisation dépendra de sa capacité à produire des arguments chiffrés : combien de visiteurs, quelles retombées économiques locales, quels coûts de service en cas de réduction d'heures ou de saisons.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs éléments permettront de mesurer la gravité réelle de la situation dans les prochaines semaines :
- La ventilation officielle des postes : combien de suppressions, de relocalisations et de modifications de tâches, site par site, selon l'agence plutôt que selon le syndicat.
- Le sort des emplois saisonniers, souvent les premiers à disparaître sans bruit lorsqu'une organisation se restructure.
- L'effet sur les services aux visiteurs : heures d'ouverture, programmes d'interprétation, entretien des sentiers et des installations à Forillon et à Ristigouche.
- L'adhésion au programme de départs volontaires, qui peut réduire le nombre de mises à pied, mais aussi vider un site de son expertise.
- La réaction des communautés, y compris celles de Listuguj, pour qui le lieu historique de Ristigouche n'est pas qu'un attrait touristique.
Le point
Le chiffre de 95 emplois est une estimation syndicale, et la restructuration nationale annoncée par Parcs Canada recouvre des situations très différentes, de la suppression pure à la simple modification de tâches. Mais même à la baisse, l'impact potentiel sur la Gaspésie serait disproportionné par rapport à la taille de ces emplois, parce que le territoire est vaste, ses marchés du travail sont étroits et ses services de proximité tiennent parfois à un seul poste. Tant que l'agence n'aura pas détaillé ses intentions pour chaque site, les travailleurs, les élus et les entreprises touristiques de la région devront planifier dans l'incertitude, au moment même où l'automne ralentit l'activité et où la prochaine saison se prépare.
