Côte-Nord

Parcs Canada : les coupes fédérales mettent la Minganie et Tadoussac sur un siège éjectable

Au moins 53 postes sont incertains à Havre-Saint-Pierre et à Tadoussac. Le Bloc québécois a pressé Ottawa de reculer aux Communes, mais l'agence promet que les services resteront inchangés.

Parcs Canada : les coupes fédérales mettent la Minganie et Tadoussac sur un siège éjectable

Sur la Côte-Nord, deux sites fédéraux de conservation concentrent l'inquiétude : la réserve de parc national de l'Archipel-de-Mingan, à Havre-Saint-Pierre, et le secteur de Tadoussac du parc marin du Saguenay–Saint-Laurent. Vendredi, à la période des questions de la Chambre des communes, trois députés du Bloc québécois ont sommé le gouvernement de Mark Carney de revenir sur sa décision. Ottawa, lui, n'a pas bougé.

Ce qui s'est passé aux Communes

Selon Radio-Canada, Alexis Deschênes (Gaspésie–Les Îles-de-la-Madeleine–Listuguj), Marilène Gill (Côte-Nord–Kawawachikamach–Nitassinan) et Yves Perron (Berthier–Maskinongé) ont talonné le porte-parole du gouvernement. Chacun représente une région où se trouve un site de l'agence fédérale. <cite index="2-10">« Imaginez dans l'archipel de Mingan, il n'y aura plus de garde de parc », a lancé Marilène Gill, ajoutant que plus personne ne protégerait la nature ni ne lutterait contre le braconnage.</cite> <cite index="2-11">Elle a aussi réclamé de la transparence et du temps.</cite>

Yves Perron a pour sa part opposé deux chiffres. <cite index="2-14">Il a dénoncé des postes coupés pour économiser 145 millions de dollars, alors que le premier ministre aurait distribué 150 millions de dollars de passes gratuites dans les parcs.</cite> Radio-Canada souligne qu'Ottawa ne recule pas, et l'agence indique que les chiffres resteront globaux tant que les décisions ne seront pas prises.

D'où vient le dossier

Tout part d'une compression budgétaire. <cite index="3-5">Ottawa a décidé de réduire le financement de Parcs Canada de 145 millions de dollars au cours des trois prochaines années.</cite> Le Devoir précise que <cite index="5-7">la réduction des dépenses s'étend jusqu'en 2029.</cite> Un autre média rapporte que <cite index="49-3">le premier ministre a demandé des coupes de 15 % des dépenses sur trois ans</cite> dans la fonction publique, ce qui situe la décision dans un exercice plus large de réduction de la taille de l'appareil fédéral.

Le 21 octobre, la direction de l'agence a envoyé des lettres. <cite index="19-5">Selon La Tribune, 2917 employés devaient recevoir une « lettre les informant de leur statut »</cite>, ce que <cite index="5-8">Le Devoir chiffre à 2917 des 4773 employés de l'agence, soit plus d'un sur deux.</cite> La direction a tenu à nuancer : <cite index="19-8">la plupart des lettres indiquent un statut d'employé « touché », ce qui ne signifie pas nécessairement la fin de l'emploi.</cite>

Il faut donc distinguer trois ordres de grandeur. Près de 3000 personnes sont concernées par une lettre. <cite index="3-2">Parcs Canada a confirmé qu'elle prévoyait de supprimer l'équivalent de 500 emplois à temps plein.</cite> Et <cite index="11-7">les cas de figure incluent un changement de poste ou une réduction des heures de travail</cite>, selon le cabinet de la ministre de l'Environnement, Julie Dabrusin. À cela s'ajoute un désaccord sur le bilan : <cite index="8-2">le Bloc reprend les prétentions syndicales selon lesquelles ce seraient 782 emplois touchés plutôt que 500</cite>, d'après CFNJ, et la représentante syndicale Krysty Thomas a, selon Radio-Canada, évoqué 517 emplois à temps plein.

Havre-Saint-Pierre et Tadoussac au premier plan

Pour la Côte-Nord, <cite index="1-4">l'Alliance de la Fonction publique du Canada (AFPC) évalue à 53 les emplois potentiellement menacés, soit 39 à Havre-Saint-Pierre et 14 à Tadoussac.</cite> Les chiffres bougent selon la date et la méthode de décompte : <cite index="9-7">Le Manic, en date du 26 octobre, parle d'une soixantaine d'emplois, soit 42 à Havre-Saint-Pierre et 18 à Tadoussac et Baie-Sainte-Catherine.</cite> Aucun de ces chiffres n'est définitif.

Le processus lui-même nourrit l'angoisse. Le vice-président exécutif régional de l'AFPC pour le Québec, Sébastien Paquette, <cite index="1-9,1-10">décrit un « siège éjectable » sur lequel les personnes sont placées, dans un processus qui dure 120 jours.</cite> <cite index="1-11">« C'est très stressant et angoissant pour tout le monde », dit-il.</cite>

À Havre-Saint-Pierre, la crainte porte sur le terrain. <cite index="1-12,1-13">Selon M. Paquette, une baisse de personnel pourrait réduire les heures d'ouverture de la réserve de l'Archipel-de-Mingan et entraîner moins de gardes en patrouille et de guides.</cite> L'enjeu est concret : la réserve est, selon Parcs Canada, <cite index="22-2">celle qui abrite la plus grande concentration de monolithes au Canada</cite>, et <cite index="28-3">on y propose plus de 80 km de sentiers répartis sur 9 îles.</cite> Ce sont des îles que l'on rejoint par bateau, où l'intervention en cas de pépin est forcément plus lente qu'ailleurs.

À Tadoussac, la situation est un peu différente. <cite index="30-4">L'AFPC estime que 14 des quelque trente employés à l'année du parc marin pourraient être touchés</cite>, la majorité à Tadoussac et à Baie-Sainte-Catherine. Le parc étant cogéré, <cite index="30-6">une partie des employés ont comme patron la Sépaq.</cite> M. Paquette prévient que <cite index="30-17">la charge de travail des employés de la Sépaq et de ceux qui conserveront leur poste pourrait croître.</cite>

Une contradiction avec l'agrandissement du parc marin

Marilène Gill a relevé, selon Radio-Canada, <cite index="1-19">des contradictions entre les compressions et le projet d'agrandissement du parc marin.</cite> Le dossier est avancé : <cite index="37-5">Québec a donné son aval à un tracé qui porte l'aire protégée à 4500 km², soit 3,5 fois sa taille actuelle</cite>, et <cite index="37-9">c'est maintenant au tour d'Ottawa de signer le décret</cite> pour l'intégrer dans la loi fédérale. Le projet vise notamment à <cite index="37-1">mieux protéger l'habitat essentiel du béluga, une espèce en péril.</cite> Les nouvelles limites s'étendent jusqu'à Longue-Rive, sur la Haute-Côte-Nord.

Le raisonnement des critiques est simple : un territoire qui triple de superficie, avec de nouvelles règles à faire respecter (<cite index="37-11">observation des baleines, vitesse des navires</cite>), exige davantage de personnel, pas moins. L'agence répond que <cite index="17-4">l'agrandissement « demeure une priorité » et que les travaux se poursuivent selon les étapes prévues.</cite>

La réponse de Parcs Canada

L'agence a décliné la demande d'entrevue du Manic, mais elle a répondu par écrit. Elle soutient que <cite index="9-5">l'accent mis sur les services aux visiteurs, la conservation et la création d'expériences mémorables demeure inchangé.</cite> Elle précise aussi que <cite index="9-8">des décisions seront prises pour tous les postes évalués au cours des prochaines semaines.</cite>

Autrement dit, les effets réels sur la Côte-Nord ne seront connus qu'une fois ce tri terminé. D'ici là, deux lectures s'opposent : celle d'une agence qui réorganise son travail pour absorber une baisse de 145 millions de dollars, et celle d'un syndicat et de députés qui jugent impossible de maintenir le même niveau de service avec moins de monde. Comme l'a dit M. Paquette, selon CIHO, <cite index="49-5">« Ce n'est pas vrai qu'on peut avoir le même niveau de service si on coupe autant de personnes ».</cite>

Un mouvement qui dépasse la Côte-Nord

La Côte-Nord n'est pas seule. Radio-Canada rapporte que, <cite index="12-6">d'un océan à l'autre, plus de 500 postes pourraient être réduits, dont 95 en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine.</cite> <cite index="16-8">Au parc Forillon, 87 des 110 travailleurs syndiqués pourraient perdre leur emploi</cite>, selon TVA, et <cite index="14-4">19 personnes sont menacées au parc de la Mauricie.</cite> Le Devoir note que, <cite index="5-14">pour le Québec seulement, 372 personnes ont reçu une lettre.</cite>

Le mouvement est pancanadien. Radio-Canada rapportait aujourd'hui que <cite index="13-5">selon CBC/Radio-Canada, au moins une douzaine de postes de gardes de parc disparaîtront</cite>, avec des détachements fermés notamment en Nouvelle-Écosse, au Nouveau-Brunswick, en Ontario, en Alberta, en Colombie-Britannique, au Yukon et dans les Territoires du Nord-Ouest. L'agence <cite index="13-7">donnera la priorité à un service régional d'application de la loi de 85 agents répartis dans toutes les régions du pays.</cite> Le modèle passe donc d'une présence locale à une couverture régionale plus mince, sur un territoire que Radio-Canada évalue à 450 000 km².

Une mobilisation locale qui se met en place

Sur le terrain, la réaction politique est déjà engagée. Sébastien L'Écuyer, maire de Baie-Johan-Beetz et préfet suppléant de la MRC de Minganie, a qualifié la situation d'<cite index="40-7">« inadmissible »</cite> et réclamé une mobilisation. <cite index="40-18,40-19">« C'est encore de la centralisation. Il faut penser à l'occupation du territoire, même si c'est fédéral »</cite>, a-t-il dit au Manic. Candidat à la préfecture, il en fait l'un de ses premiers chevaux de bataille. Selon Ma Côte-Nord, <cite index="43-9">si d'autres candidatures se présentent, l'élection aura lieu le 6 décembre.</cite>

L'argument régional est celui de l'emploi qualifié en milieu éloigné. Les offres affichées par l'agence à Mingan comportent par exemple <cite index="20-6">un taux horaire à partir de 28,24 $ pour un préposé à l'entretien, plus des primes de poste isolé.</cite> Dans des municipalités de petite taille, quelques dizaines de postes stables pèsent lourd dans la consommation locale et chez les sous-traitants touristiques.

Ce qu'il faut surveiller

Trois échéances structurent la suite. D'abord, la fin des évaluations de postes, que l'agence situe dans les prochaines semaines, puis la période de 120 jours évoquée par le syndicat. Ensuite, le programme de départs volontaires, qui peut faire diminuer le nombre de mises à pied sans réduire les postes abolis. Enfin, la signature du décret fédéral sur le parc marin agrandi, qui servira de test : un engagement de protection peut-il tenir lorsque les moyens sont réduits?

Pour l'heure, la demande du Bloc, soit un retrait pur et simple des compressions, n'a pas été entendue. Les employés de Havre-Saint-Pierre et de Tadoussac, eux, attendent de savoir de quel côté du siège éjectable ils se trouvent.