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Quand le niveau de vie cale : la panne de croissance par habitant en Chine, en Russie, en Allemagne et au Brésil

Quatre grandes économies voient la progression de leur PIB par habitant ralentir nettement. Derrière ce chiffre technique se cachent quatre impasses très différentes, mais toutes structurelles.

Quand le niveau de vie cale : la panne de croissance par habitant en Chine, en Russie, en Allemagne et au Brésil

Le produit intérieur brut par habitant est l'un de ces indicateurs que l'on cite sans y penser. Il s'agit pourtant de la mesure la plus honnête de ce qui compte vraiment : non pas la taille d'une économie, mais ce qu'elle produit pour chacun de ceux qui y vivent. Une économie peut gonfler parce que sa population augmente, sans que personne ne s'enrichisse. Elle peut aussi croître faiblement tout en améliorant le sort de ses habitants, si la population décline moins vite que la production.

C'est précisément ce ratio qui se grippe. Le magazine français Challenges relevait récemment que le ralentissement de la croissance du PIB par habitant « gagne du terrain à travers le monde », et que la Chine, la Russie, l'Allemagne et le Brésil figurent désormais parmi les grandes économies où l'amélioration du niveau de vie marque nettement le pas. Le quatuor est déroutant : une puissance industrielle exportatrice, une économie de guerre sous sanctions, un poids lourd européen désindustrialisé et un géant agricole et minier de l'hémisphère Sud. Rien ne les rapproche, sinon la conclusion : chacun bute sur les limites du modèle qui l'a fait décoller.

Chine : la fin du rattrapage facile

Pendant trois décennies, la Chine a appliqué la recette la plus efficace de l'histoire économique moderne : transférer des dizaines de millions de paysans vers l'industrie urbaine, investir massivement dans les infrastructures et le logement, exporter. Chaque étape produisait des gains de productivité mécaniques. Cette réserve est aujourd'hui largement épuisée.

L'immobilier, qui pesait, directement et indirectement, une part considérable de l'activité, s'est effondré depuis la crise des promoteurs. Les ménages, dont l'épargne est massivement immobilisée dans la pierre, voient leur patrimoine se déprécier et consomment prudemment. Les collectivités locales, longtemps financées par la vente de terrains, ont perdu leur principale ressource. Pékin a répondu par une fuite en avant industrielle : véhicules électriques, batteries, panneaux solaires, robotique. La stratégie fonctionne à l'exportation, mais elle produit des surcapacités et une guerre des prix qui compriment les marges, donc les revenus.

S'ajoute le facteur démographique, désormais défavorable pour la première fois depuis un siècle. La population chinoise recule et vieillit. Mathématiquement, un dénominateur qui diminue devrait soutenir le PIB par habitant. Sauf que la population active recule plus vite que la population totale : moins de producteurs, plus de retraités à financer. Le rattrapage facile est terminé ; reste le travail ingrat de la montée en gamme et de la relance de la demande intérieure, que Pékin repousse depuis dix ans.

Allemagne : le modèle exportateur pris en tenaille

L'Allemagne offre le cas le plus spectaculaire, parce que sa panne contredit une réputation d'invincibilité industrielle. Le modèle allemand reposait sur trois piliers : une énergie bon marché venue de Russie, un marché chinois insatiable pour ses machines-outils et ses automobiles haut de gamme, et une discipline budgétaire qui limitait l'investissement public.

Les trois piliers ont cédé presque simultanément. L'énergie d'abord : le reportage de Challenges dans le Loir-et-Cher, sur la course au remplissage des stockages de gaz avant l'hiver, rappelle que l'Europe continentale n'a pas retrouvé la sérénité énergétique d'avant 2022, et que le gaz liquéfié importé coûte structurellement plus cher que celui qui arrivait par gazoduc. Pour une industrie chimique, sidérurgique ou cimentière, cet écart n'est pas un détail conjoncturel : c'est une question de localisation des usines.

La Chine ensuite, qui est passée du statut de meilleur client à celui de concurrent frontal, notamment dans l'automobile électrique, où les constructeurs allemands ont pris un retard technologique et de coûts difficile à combler. Enfin, des décennies de sous-investissement dans les ponts, les chemins de fer, les réseaux numériques et l'administration, conséquence d'une orthodoxie budgétaire érigée en vertu nationale. Berlin a fini par desserrer l'étau constitutionnel sur la dette pour financer infrastructures et défense, mais les effets d'un tel virage se comptent en années, pas en trimestres. Entre-temps, le PIB par habitant allemand stagne, et l'immigration, qui soutient la population totale, dilue encore le ratio.

Russie : la croissance qui ne rend personne plus riche

Le cas russe est le plus trompeur. L'économie de guerre a produit, après l'invasion de l'Ukraine, des taux de croissance qui ont surpris les tenants des sanctions. Mais une usine qui fabrique des obus détruits quelques semaines plus tard gonfle le PIB sans rien ajouter au capital productif ni au bien-être des ménages. C'est de la production comptabilisée, pas de la richesse accumulée.

Cette machine atteint aujourd'hui ses limites. La mobilisation, les départs à l'étranger et la démographie ont créé une pénurie de main-d'oeuvre qui pousse les salaires à la hausse sans contrepartie de productivité, donc alimente l'inflation. La banque centrale a maintenu des taux d'intérêt extrêmement élevés, qui étouffent l'investissement civil. Les recettes pétrolières et gazières, rabotées par les décotes imposées aux acheteurs asiatiques et par des cours mondiaux peu porteurs, ne compensent plus l'explosion des dépenses militaires. La croissance ralentit brutalement, et le niveau de vie réel des ménages russes est amputé par l'inflation et par un rouble instable.

Brésil : le coût de l'argent et le plafond de la productivité

Le Brésil, lui, souffre d'un mal plus classique en Amérique latine : une économie qui dépend de ses ressources naturelles, soja, minerai de fer, pétrole, et qui peine à développer une industrie compétitive. Les booms de matières premières apportent des années fastes ; ils n'installent pas de gains de productivité durables.

S'y ajoute la contrainte financière. Pour contenir l'inflation, la banque centrale brésilienne a porté son taux directeur à des niveaux parmi les plus élevés du monde, ce qui rend le crédit aux entreprises et aux ménages très coûteux. Le Financial Times soulignait récemment, dans son analyse sur la rencontre entre taux élevés et consommateurs endettés, que le véritable point de bascule se situe là où les ménages ont déjà emprunté à plein régime : l'endettement des familles brésiliennes est précisément l'un des plus surveillés des grandes économies émergentes. Enfin, la dépense publique brésilienne est largement préemptée par les transferts sociaux et les retraites, laissant peu de place à l'investissement en éducation, en infrastructures et en recherche, les trois moteurs de la productivité de long terme.

Un problème mondial de productivité

Ces quatre trajectoires convergent vers un même constat : le monde riche et intermédiaire ne sait plus produire des gains de productivité rapides. Les dividendes de la mondialisation, de l'urbanisation et de l'énergie bon marché ont été encaissés. Ce qui reste est plus difficile : réformer, former, investir dans des technologies dont les rendements se matérialisent lentement.

La contrainte budgétaire complique tout. En France, Challenges rapportait que la dette publique devrait atteindre environ 119 % du PIB en 2026 et jusqu'à près de 122 % en 2027, ce qui place les arbitrages du prochain budget, y compris sur les pensions, sous une pression extrême. Le schéma est le même partout : quand la croissance par habitant ralentit, la dette devient plus lourde à porter, les marges de manoeuvre se resserrent et les gouvernements coupent en priorité dans l'investissement, ce qui pénalise la productivité future. Le cercle est vicieux.

À contre-courant, l'Inde tente de miser sur son capital humain. Le même magazine décrivait le programme public PMKVY, destiné à former une jeunesse dont onze millions de 20-29 ans sont sans emploi, aux métiers en tension. Rien ne garantit le succès, mais l'intuition est juste : dans un monde où les gains faciles ont disparu, la croissance du niveau de vie se joue désormais sur les compétences, l'énergie disponible et la capacité des institutions à financer le long terme. Les quatre économies qui décrochent aujourd'hui ont chacune, à leur manière, négligé l'un de ces trois leviers.