Dans la nuit du 2 au 3 novembre, une femme a été blessée lors d'une agression armée survenue dans une résidence du boulevard Laframboise, à Saint-Hyacinthe. Selon TVA Nouvelles, l'événement s'est produit en contexte conjugal et un homme a été arrêté. Les détails publics demeurent minces à ce stade : on ignore, dans les informations disponibles, la nature de l'arme, l'état de santé exact de la victime et les accusations qui seront portées. Ce qui est établi, en revanche, s'inscrit dans une réalité que les chiffres de la Sûreté du Québec (SQ) documentent depuis plusieurs années en Montérégie.
Ce que l'on sait, et ce que l'on ignore
Le fait est simple : une femme blessée, un domicile, un suspect interpellé. La mention du « contexte conjugal » est déterminante, car elle change la lecture des événements et la manière dont les autorités les traitent. Une agression armée entre conjoints ou ex-conjoints n'est pas un geste isolé au sens où l'entendent les enquêteurs : elle est examinée à l'aune de l'historique du couple, d'éventuelles plaintes antérieures et des conditions de remise en liberté qui pourraient avoir été imposées.
À l'heure d'écrire ces lignes, rien ne permet de dire si l'homme arrêté faisait l'objet de telles conditions. Il serait imprudent de spéculer. Il reste que cette question est précisément celle que posent, après chaque événement du genre, les intervenantes et les corps policiers.
Ce n'est pas la première fois que le palais de justice et les patrouilles de Saint-Hyacinthe se retrouvent au centre de dossiers de ce type. En novembre 2022, une femme de 40 ans avait été poignardée par son conjoint dans cette ville. Selon les informations alors rapportées par iHeartRadio, l'homme, dans la mi-cinquantaine, avait comparu par visioconférence au palais de justice de Saint-Hyacinthe et fait face à des accusations de tentative de meurtre et de voies de fait graves. Et en novembre 2025, Le Courrier de Saint-Hyacinthe rapportait qu'une jeune femme avait été grièvement blessée à l'arme blanche dans un logement de l'avenue Saint-Dominique, un drame familial dans lequel le suspect serait son frère. Ces cas ne sont pas tous de même nature, mais ils rappellent que la violence armée dans l'intimité du foyer n'a rien d'inédit dans la région.
Une région au cœur des statistiques policières
La Montérégie n'est pas une région comme les autres lorsqu'il s'agit de violence entre partenaires intimes. Selon des données de la SQ rapportées par Noovo, c'est de cette région que provient la plus grande part des appels pour violence conjugale reçus par la police provinciale, ce qui s'explique en partie par son poids démographique, l'une des plus populeuses de la province.
Les chiffres sont éloquents. En 2015, la police était intervenue dans 714 cas de disputes domestiques dans la région. Ce nombre est passé à 1 074 en 2017, puis à 1 688 en 2024 et à 1 589 en 2025, pour un total de 14 322 appels en dix ans, toujours selon Noovo. FM 103,3 précise la trajectoire récente : la SQ Montérégie est passée de 1 342 cas en 2020 à 1 688 en 2024, avant une légère baisse en 2025. Les interventions concernent principalement des voies de fait et du harcèlement criminel.
Le bilan est plus sombre du côté des décès. Toujours selon Noovo, 26 femmes ont été tuées par leur partenaire en Montérégie au cours des dix dernières années, soit le double de la deuxième région la plus touchée, le Nord-du-Québec, avec 13 meurtres. La région affiche aussi les taux annuels de féminicides les plus persistants, seule l'année 2023 faisant exception. Il faut toutefois lire ces comparaisons avec prudence : elles reposent sur des nombres absolus et non sur des taux par habitant, et les petites régions peu peuplées connaissent des variations d'une année à l'autre qui rendent les comparaisons difficiles.
La Montérégie compte aussi son lot de drames survenus à quelques kilomètres de Saint-Hyacinthe. En 2024, Le Devoir et Noovo rapportaient le décès d'une femme de 44 ans, agressée par son conjoint à Saint-Charles-sur-Richelieu. L'homme, âgé de 42 ans, avait comparu au palais de justice de Saint-Hyacinthe, où il avait d'abord été accusé de tentative de meurtre, et les accusations pouvaient être modifiées après le décès.
Plus de violence ou plus de dénonciations ?
La hausse des interventions policières soulève une question que les autorités posent elles-mêmes. À l'échelle de la province, la SQ indique que le nombre de dossiers criminels ouverts en contexte conjugal a presque triplé, passant d'environ 4 266 en 2015 à 12 822 en 2024, selon une dépêche de La Presse Canadienne reprise par Yahoo Actualités. La lieutenante Caroline Girard, coordonnatrice provinciale de la lutte contre la violence entre partenaires intimes à la SQ, attribue en bonne partie cette évolution à une plus grande propension à dénoncer. Elle insiste, dans les propos rapportés par Noovo, sur le fait que, même si les signalements ont augmenté, « il n'y a pas plus de violence domestique ».
Cette lecture est plausible, mais elle n'est pas démontrée de façon définitive. La SQ elle-même évoque plusieurs facteurs possibles : la confiance accrue des victimes, la formation des policiers qui reconnaissent mieux les multiples visages de la violence conjugale, le contexte de la pandémie et les changements de pratiques. Les données d'enquête de l'Institut national de santé publique du Québec rappellent d'ailleurs qu'une minorité seulement des personnes victimes de violence commise par un partenaire intime l'ont signalé à la police. Parmi les infractions contre la personne commises en contexte conjugal et connues de la police, les voies de fait simples représentent 51 % des cas et les voies de fait armées et graves, 16 %, selon la même source.
Le portrait n'est pas uniforme sur le territoire. FM 103,3 note que la situation se stabilise du côté de l'agglomération de Longueuil, alors qu'elle progresse dans le territoire couvert par la SQ en Montérégie. Le contraste montre qu'une même région peut connaître des dynamiques différentes selon qu'on y trouve un grand centre urbain ou des municipalités de taille moyenne comme Saint-Hyacinthe et sa périphérie agricole.
Les bris de conditions, un signal d'alarme
Un autre indicateur retient l'attention des spécialistes : le respect, ou non, des conditions imposées aux personnes accusées. Radio-Canada a obtenu des données du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) selon lesquelles le nombre d'accusations pour non-respect de conditions en matière de violence conjugale a presque triplé en huit ans, jusqu'à représenter la moitié des dossiers de bris de conditions en 2025. Pendant ce temps, le nombre global d'accusations en cette matière a plutôt baissé de 20 %.
Pour Amélie Bois, conseillère à la section des violences entre partenaires intimes de la SQ, citée par Radio-Canada, ces bris s'expliquent en partie par une dynamique de contrôle : lorsqu'une victime dénonce, quitte ou obtient des conditions de protection, cela remet en question le sentiment de pouvoir de l'agresseur. Les policiers ont l'obligation de dénoncer tout bris de condition au DPCP, rappelle la SQ, afin que les victimes ne soient pas seules à devoir le faire.
Le bracelet antirapprochement : un outil, pas une garantie
Depuis mai 2022, le Québec impose aux conjoints violents, dans certains cas et avec le consentement de la victime, le port d'un bracelet antirapprochement. Le dispositif repose sur la géolocalisation : il se compose d'un bracelet porté par l'agresseur et d'un appareil remis à la victime, et une alerte est transmise aux autorités lorsque le porteur s'approche d'un périmètre prédéfini, a expliqué Radio-Canada lors de son déploiement. Le gouvernement du Québec avait évalué le coût de l'implantation à 41 millions de dollars sur cinq ans.
L'outil a fait ses preuves, mais il a aussi ses failles. Selon La Presse, 1 447 dossiers en avaient fait l'objet depuis l'implantation, et le quotidien a documenté au printemps 2026 des cas préoccupants : deux hommes se sont délestés de leur bracelet en quelques jours, le ministère de la Sécurité publique affirmant qu'il s'agissait de cas d'exception. L'un d'eux, un homme de 35 ans recherché par le Service de police de l'agglomération de Longueuil, aurait pu se trouver à Saint-Hyacinthe, selon les autorités. La porte-parole du SPAL a toutefois assuré à Radio-Canada que, dans la plupart des cas, le bracelet est utile et qu'il est extrêmement difficile de le rendre inopérant.
Le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale avait lui-même prévenu, dans son mémoire sur le projet de loi, que ce bracelet ne pouvait être vu comme une panacée. Il recommandait qu'une évaluation des risques précède toute décision de l'imposer. La technologie, écrivait-il, ne saura jamais remplacer la vigilance des intervenants.
Ce qui reste à surveiller
Dans le dossier de Saint-Hyacinthe, les prochaines étapes sont judiciaires. L'homme arrêté devra comparaître et connaître les accusations retenues contre lui, et c'est à ce moment que l'on saura s'il faisait déjà l'objet de conditions, si des plaintes avaient été déposées auparavant et si un bracelet antirapprochement était en jeu. Ces éléments permettront de mesurer si des filets de sécurité ont échoué ou si, comme c'est souvent le cas, rien dans le parcours du couple n'avait alerté les autorités.
Pour les personnes qui vivent une situation de violence conjugale, ou qui s'inquiètent pour une proche, la ligne SOS violence conjugale offre une écoute et de l'orientation en tout temps. En cas de danger immédiat, il faut composer le 911.
Les données de la SQ en Montérégie rappellent une chose : derrière chaque statistique, il y a un domicile, parfois des enfants, et une femme qui a dû, comme le dit la lieutenante Girard, faire appel à la police en dernier recours.
