Dimanche soir, à Belgrade, un dirigeant qui domine la vie politique serbe depuis plus de dix ans a fait ce que l'on n'attendait plus de lui : il a reconnu sa défaite. Selon Le Monde, Aleksandar Vucic, figure nationaliste et président du pays, a admis que le mouvement étudiant, qui mène des manifestations depuis deux ans, avait remporté les élections législatives anticipées. Le quotidien de référence français parle d'une victoire acquise après deux années de mobilisation de rue.
Les chiffres rapportés par le quotidien italien La Repubblica donnent la mesure du renversement : la Liste des étudiants, issue du mouvement de protestation anticorruption, obtiendrait 130 sièges, contre 100 pour la coalition du président sortant. Ces données sont à prendre avec la prudence d'usage tant que les résultats officiels définitifs ne sont pas publiés, mais l'aveu de M. Vucic lui-même en confirme la portée politique.
Un aveu qui compte autant que le score
Dans les régimes que l'on qualifie d'hybrides, mi-démocratiques mi-autoritaires, les scrutins se perdent rarement de manière aussi nette. Le pouvoir contrôle souvent les médias, l'administration et une partie des ressources publiques, ce qui rend l'alternance difficile sans être impossible. Le fait que le chef de l'État reconnaisse publiquement le résultat, le soir même, ferme une porte : celle de la contestation immédiate du vote par le camp sortant.
Ce geste ne dit pas tout de ce qui se jouera dans les prochaines semaines. Reconnaître une défaite électorale n'équivaut pas à céder tous les leviers de pouvoir. Le mandat présidentiel de M. Vucic ne se joue pas dans ce scrutin législatif : c'est la composition du Parlement, et donc la capacité à former un gouvernement, qui vient de basculer. Le paysage institutionnel serbe pourrait ainsi se retrouver avec un chef de l'État issu de l'ancien camp dominant face à une majorité parlementaire issue de la contestation, une configuration de cohabitation dont l'issue est incertaine.
Deux ans de rue avant les urnes
Le point remarquable de ce scrutin tient à son origine. La Liste des étudiants n'est pas née dans un appareil de parti traditionnel, mais d'un mouvement de protestation anticorruption qui a occupé la rue durant deux ans. Les mouvements de cette nature connaissent un parcours classique et périlleux : la mobilisation spontanée s'essouffle souvent avant d'avoir pu se structurer en force électorale. Celui-ci y est parvenu, au point de devancer la coalition du pouvoir en nombre de sièges, selon La Repubblica.
Cette réussite tient à plusieurs facteurs que les sources consultées ne détaillent pas toutes. Elle témoigne néanmoins d'une capacité rare à convertir une colère diffuse en vote. Le pari reste de taille : un mouvement de contestation a pour force de rassembler contre quelque chose, alors qu'un gouvernement doit trancher entre des priorités concrètes, budgétaires, sociales, diplomatiques. Les 130 sièges rapportés ne suffisent pas à eux seuls à garantir une cohésion durable.
Les défis immédiats de la nouvelle majorité
La première épreuve sera institutionnelle. Il faudra confirmer les résultats officiels, constituer le Parlement, désigner un chef de gouvernement et obtenir la confiance de l'Assemblée. Dans un pays où l'appareil d'État a longtemps été étroitement associé au parti dominant, la transition administrative sera un test aussi décisif que le résultat des urnes : l'indépendance de la justice, de l'administration et des médias publics se mesure dans ces moments-là.
La deuxième épreuve concerne le programme. Un mouvement né de la lutte contre la corruption devra montrer qu'il sait transformer cette exigence en réformes précises. Cela suppose de s'attaquer à des réseaux d'intérêts installés depuis longtemps, ce qui expose rapidement tout nouveau pouvoir à des résistances internes. Les promesses de transparence se heurtent d'ordinaire à la réalité des administrations et des habitudes en place.
Un enjeu régional et géopolitique
La Serbie occupe une position particulière en Europe. La Repubblica décrit M. Vucic comme un nationaliste prorusse, ce qui renvoie à la ligne ambiguë qu'a longtemps entretenue Belgrade, candidate à l'Union européenne mais refusant de s'aligner sur les sanctions occidentales contre Moscou. Un changement de majorité parlementaire pourrait infléchir cette posture, sans qu'on puisse en prédire l'ampleur, car les sources disponibles ne détaillent pas le programme international de la Liste des étudiants.
Le moment est d'autant plus scruté que la guerre en Ukraine entre dans une phase diplomatique. Selon Le Monde, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a confirmé dimanche soir qu'une réunion entre Russes, Ukrainiens et Américains aurait lieu en novembre, tout en appelant à ne pas lever les sanctions contre la Russie avant ces discussions. Dans ce contexte, tout déplacement de l'équilibre politique à Belgrade est suivi avec attention, tant à Bruxelles qu'à Moscou. Il serait toutefois prématuré d'y voir un virage géopolitique : l'orientation de la politique étrangère serbe dépendra de la composition du futur gouvernement et des arbitrages entre institutions.
Ce qu'il faut surveiller
Plusieurs échéances permettront de juger de la solidité de ce basculement. La première est la publication des résultats définitifs par les autorités électorales et la validation éventuelle de recours. La deuxième est la formation du gouvernement : la rapidité de la désignation d'un premier ministre et la réaction du président sortant seront des signaux clairs. La troisième est la relation entre le chef de l'État et la nouvelle majorité, qui déterminera si la cohabitation sera pragmatique ou conflictuelle.
Enfin, la réaction des soutiens du pouvoir sortant comptera. Un camp qui a dominé la politique serbe pendant plus d'une décennie dispose encore d'un réseau, de relais médiatiques et d'une base électorale importante, avec 100 sièges selon La Repubblica. Son comportement dans l'opposition, loyal ou obstructionniste, pèsera sur la stabilité du pays.
Une leçon qui dépasse la Serbie
Ce scrutin illustre une dynamique observée dans plusieurs pays : l'usure d'un pouvoir installé, la montée de mouvements citoyens autour de la corruption et la capacité, quand elle se concrétise, de ces mouvements à se muer en forces électorales. Il serait hasardeux d'en tirer une règle générale, chaque contexte national ayant ses propres ressorts, mais le cas serbe montre qu'une contestation de longue durée, structurée et sans lien direct avec les partis traditionnels, peut aboutir dans les urnes.
Le plus difficile commence maintenant. Gagner des sièges, c'est mettre fin à une domination ; gouverner, c'est affronter l'épreuve du réel. La Serbie entre dans une période où la qualité de la transition comptera autant que l'ampleur de la victoire. Les prochains jours diront si l'aveu de M. Vucic ouvre une alternance paisible ou une phase de tensions institutionnelles.
