Exploration spatiale

Starlink, arbitre des guerres : quand la carte d'une entreprise privée dicte la politique étrangère

De l'Ukraine à l'Iran, la couverture fixée par SpaceX est devenue un enjeu diplomatique. Des chefs d'État en viennent à plaider directement auprès d'Elon Musk.

Starlink, arbitre des guerres : quand la carte d'une entreprise privée dicte la politique étrangère

Il y a quelques années, la zone de service d'un fournisseur d'accès Internet relevait de la fiche technique. Aujourd'hui, celle de Starlink se discute dans les chancelleries, à la tribune des Nations unies et jusque sur les lignes de front. En quelques jours, deux épisodes ont illustré ce glissement. Le président finlandais Alexander Stubb a publiquement demandé à Elon Musk d'élargir la couverture du réseau pour permettre à l'Ukraine de frapper des lanceurs de missiles en territoire russe. À New York, Israël a transformé un terminal Starlink en accessoire diplomatique face à l'Iran. Ces deux scènes décrivent la même réalité : une entreprise privée détient un levier que les États n'ont plus.

En Ukraine, une frontière tracée par SpaceX

Selon la radiotélévision publique finlandaise Yle, les connexions Starlink ne sont pas offertes à l'Ukraine en territoire russe. Concrètement, les drones et les unités ukrainiennes qui dépendent du réseau perdent leur liaison dès qu'ils franchissent la frontière. D'après l'agence Reuters, citée par le média indépendant russophone Meduza, Alexander Stubb a plaidé auprès d'Elon Musk pour que cette restriction soit levée. L'objectif est de permettre à Kyiv d'atteindre les rampes d'où partent les missiles qui visent ses villes.

La démarche est révélatrice. Un chef d'État membre de l'Union européenne et de l'OTAN ne s'adresse ni à Washington, ni à un régulateur, ni à une instance internationale. Il interpelle le patron d'une entreprise. La décision de laisser le signal traverser ou non une frontière, qui a une portée militaire évidente, appartient d'abord à SpaceX.

Le précédent est connu. En 2022, Walter Isaacson a rapporté dans sa biographie d'Elon Musk que celui-ci avait refusé d'activer le réseau près de la Crimée, où l'armée ukrainienne préparait une attaque de drones navals contre la flotte russe. L'entrepreneur a ensuite expliqué ne pas vouloir être complice d'une escalade majeure. L'épisode avait déjà fait apparaître le cœur du problème : la stratégie d'un pays en guerre pouvait dépendre du jugement d'un seul homme.

D'autres frictions ont suivi. Au printemps 2025, un vif échange sur X a opposé Elon Musk au ministre polonais des Affaires étrangères, Radosław Sikorski. Le milliardaire y affirmait que son système constituait « l'épine dorsale » de l'armée ukrainienne. Varsovie avait rappelé qu'elle finançait une part importante des abonnements ukrainiens. Plus récemment, SpaceX et le ministère ukrainien de la Défense ont mis en place un système de liste blanche des terminaux autorisés, afin de priver les forces russes des appareils obtenus sur le marché parallèle. La mesure montre que l'entreprise peut ajuster finement qui a accès au réseau, et où. C'est précisément ce pouvoir que Helsinki voudrait voir s'exercer autrement.

Face à l'Iran, le terminal comme symbole politique

À l'Assemblée générale de l'ONU, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a brandi un terminal Starlink pendant son discours. Il l'a présenté comme un moyen pour la population iranienne de contourner la censure du régime. Une partie de la salle s'était vidée à son arrivée à la tribune, rapporte le quotidien espagnol elDiario.es.

L'ambassadeur d'Israël à l'ONU, Danny Danon, a prolongé la mise en scène. Selon The Jerusalem Post, il s'est approché de la délégation iranienne pour lui offrir l'appareil : « J'ai pensé qu'il était approprié de vous donner le Starlink. Il peut vous être très utile pour permettre au peuple iranien d'obtenir sa liberté après ce que vous lui avez fait. » D'après elDiario.es, le diplomate iranien visé, Nasser Asadi, l'a ignoré.

Le geste relève de la provocation, mais il s'appuie sur une réalité. Depuis le soulèvement de 2022 qui a suivi la mort de Mahsa Amini, Starlink est devenu en Iran un outil de contournement des coupures d'Internet. Le Trésor américain avait alors assoupli ses sanctions pour autoriser l'exportation de services de communication, et Elon Musk avait annoncé l'activation du service. Téhéran a répondu en durcissant sa législation contre l'usage de ces terminaux, surtout après la guerre de juin 2025 avec Israël. En brandissant l'appareil à l'ONU, Israël fait d'un produit commercial américain une arme de soft power dans un conflit entre États.

Une dépendance que les États n'ont pas choisie

Ces deux dossiers révèlent la même asymétrie. La constellation de SpaceX, forte de plusieurs milliers de satellites en orbite basse, n'a pas d'équivalent opérationnel à cette échelle. Les armées et les gouvernements qui s'en servent le font faute de solution de rechange immédiate, pas par choix idéologique.

L'Europe en a pris conscience. L'Union européenne développe sa propre constellation sécurisée, IRIS², mais elle ne devrait pas être pleinement opérationnelle avant la fin de la décennie. Entre-temps, les capitales européennes qui soutiennent Kyiv restent tributaires d'un fournisseur dont le propriétaire intervient régulièrement dans le débat politique américain et européen.

Cette inquiétude alimente tout un marché. Au sommet Space Defense and Security, tenu à Paris, le PDG de l'entreprise d'imagerie BlackSky, Brian O'Toole, a affirmé à Via Satellite que le marché dit « souverain » représente aujourd'hui la première occasion d'affaires du secteur. Les États veulent des capacités spatiales qu'ils contrôlent. Cette demande est en bonne partie une réaction à la domination d'un seul acteur.

Un vide juridique à l'échelle orbitale

Le droit international n'avait pas prévu cette configuration. Le Traité de l'espace de 1967 prévoit que les États portent la responsabilité internationale des activités spatiales nationales, y compris celles des entités non gouvernementales, qu'ils doivent autoriser et surveiller. Les États-Unis encadrent SpaceX par des licences, notamment de la Commission fédérale des communications, et par leurs règles d'exportation. Aucun texte ne précise toutefois qui doit décider, en temps de guerre, si un signal commercial peut servir à guider des frappes au-delà d'une frontière.

La question du statut des satellites commerciaux utilisés à des fins militaires reste aussi ouverte. Dès 2022, un diplomate russe avait averti à l'ONU que ces infrastructures pourraient devenir des « cibles légitimes ». En droit des conflits armés, un bien civil qui contribue effectivement à l'action militaire peut perdre sa protection. SpaceX se retrouve ainsi dans une position hybride : acteur privé soumis au droit américain, mais partie prenante de fait à une guerre étrangère, sans mandat clair ni véritable reddition de comptes.

Ce flou profite au pouvoir discrétionnaire de l'entreprise. Selon qu'elle ouvre ou ferme sa couverture, elle peut être accusée d'escalade ou de lâchage. Faute d'arbitre, les gouvernements en sont réduits à la persuasion publique, comme vient de le faire Alexander Stubb.

Le cellulaire, prochaine extension du levier

Le réseau pourrait bientôt étendre encore sa portée. SpaceX déploie une nouvelle génération de satellites capables de se connecter directement aux téléphones cellulaires ordinaires, sans antenne dédiée. Comme l'explique la journaliste scientifique Gioia da Silva dans le balado « NZZ Quantensprung » du quotidien suisse NZZ, cette technologie « Direct to Cell » promet de supprimer les zones blanches, jusque dans les régions les plus isolées.

L'avancée est considérable pour les secours, la navigation ou les régions mal desservies. Elle change aussi la nature du levier géopolitique. Avec un terminal, il faut encore faire entrer un appareil dans un pays, le cacher, l'alimenter. Avec un service direct au cellulaire, n'importe quel téléphone compatible pourrait devenir un point d'accès. Ce serait alors aux régulateurs nationaux, et d'abord aux fréquences attribuées, de fixer les limites. Pour un régime comme celui de Téhéran, la menace changerait d'échelle. Pour les belligérants, la carte de couverture deviendrait encore plus stratégique.

Une souveraineté partagée avec une entreprise

De Helsinki à New York, un constat s'impose : une part de ce qui relevait autrefois de la souveraineté des États, comme les communications militaires, l'accès à l'information d'une population ou la portée d'une riposte, dépend désormais des paramètres d'un service commercial. Les États peuvent louer ce service, le financer et le mettre en scène. Ils ne le commandent pas. Tant que les constellations concurrentes resteront en chantier et que le droit n'aura pas rattrapé l'orbite basse, la carte de Starlink continuera de peser sur les rapports de force.