Une intervenante sur quatre. C'est ce qu'il reste du travail de rang en Abitibi-Témiscamingue, selon les informations rapportées par Radio-Canada. Pour couvrir un territoire immense, où les fermes sont parfois séparées par des dizaines de kilomètres de chemins de gravelle, une seule travailleuse de rang est encore en poste. Ce constat, publié cette semaine, met en lumière une fragilité que le monde agricole connaît bien : lorsque le financement s'amenuise, ce sont d'abord les services de proximité qui disparaissent.
Un service de proximité, pas un guichet
Le travail de rang repose sur une idée simple : aller vers les agriculteurs plutôt que d'attendre qu'ils viennent demander de l'aide. Les travailleurs de rang sillonnent les campagnes, passent à la ferme, prennent un café, écoutent. Ils repèrent la détresse psychologique, l'isolement, l'endettement, l'épuisement, et orientent au besoin vers des ressources spécialisées. Le titre de l'article de Radio-Canada fait explicitement le lien avec la prévention du suicide, ce qui dit bien la nature de l'enjeu.
Cette approche répond à une réalité connue des intervenants : les producteurs agricoles consultent peu. La charge de travail, la fierté, la crainte d'être jugé et la distance par rapport aux services de santé et de services sociaux freinent la démarche. Le travailleur de rang devient alors un visage familier, quelqu'un qui connaît les lieux, le vocabulaire et les saisons de l'agriculture. Cette relation de confiance se construit lentement; elle se perd vite.
Selon Radio-Canada, il ne reste plus qu'une intervenante sur quatre pour couvrir le territoire régional. Les détails du financement en cause, des organismes touchés et des échéances n'étant pas tous précisés dans les éléments disponibles, il convient de s'en tenir à ce qui est établi : l'équipe a fondu et la couverture territoriale est devenue très mince.
Un territoire que la géographie rend exigeant
L'Abitibi-Témiscamingue n'est pas une région où l'on peut compenser un manque de ressources par la densité. Les municipalités sont éloignées les unes des autres, les populations dispersées, et les déplacements sont longs, surtout en hiver. Une intervenante seule doit arbitrer en permanence entre le nombre de visites, la distance à parcourir et le temps réellement consacré à chaque producteur.
À cette contrainte s'ajoute celle du calendrier agricole. Les périodes de semis et de récolte laissent peu de disponibilité aux producteurs, alors que l'automne et l'hiver, souvent plus propices aux conversations, sont aussi des saisons où la pression financière et l'isolement se font sentir. Réduire la présence sur le terrain au moment où l'on entre dans la saison froide n'est pas un détail.
Quand le filet social dépend de la bonne volonté
Le dossier du travail de rang s'inscrit dans un contexte régional où plusieurs services essentiels semblent tenir par des solutions de fortune. Radio-Canada rapporte, par exemple, que la Fondation du Centre hospitalier de Val-d'Or a permis l'achat de stérilisateurs pour les chirurgies. Son directeur général, Donald Ferland, affirme : « On voulait que ça se règle rapidement. » Le segment de l'émission Des matins en or pose d'ailleurs la question qui dérange : pourquoi une fondation hospitalière, qui sert normalement à payer des équipements spécialisés et à rendre le milieu de travail attrayant, sert-elle de fonds d'urgence?
Le parallèle avec le travail de rang est instructif, sans pour autant que les deux dossiers soient identiques. Dans les deux cas, un besoin concret, mesurable, touchant directement la santé des gens, se retrouve exposé à la fragilité de son financement. Et dans les deux cas, ce sont des acteurs de la communauté qui comblent les trous, ou qui tentent de le faire. Cette logique de débrouillardise est admirable, mais elle ne remplace pas un financement stable et prévisible.
De même, Radio-Canada rapporte que des aînés de Val-d'Or vivront leur dernier hiver dans la résidence des Pionniers, un bâtiment délabré qui fermera dans un an, sans que l'avenir des résidents soit clairement établi. Ces trois histoires, prises ensemble, dessinent un même portrait : celui d'une région où les services de proximité dépendent trop souvent de solutions temporaires.
Pourquoi cela compte au-delà des chiffres
On pourrait être tenté de réduire le débat à une ligne budgétaire. Or la valeur du travail de rang tient à ce qu'il rend visible l'invisible. Un producteur en difficulté ne se présente pas toujours comme tel. Il continue de traire, de semer, de nourrir ses bêtes, jusqu'au moment où quelque chose cède. Un intervenant qui passe régulièrement à la ferme peut déceler les signes avant-coureurs : un changement de ton, une ferme moins bien entretenue, une dette qui s'alourdit.
Lorsque l'équipe se réduit, la prévention recule et l'intervention d'urgence prend le relais. Or l'urgence coûte généralement plus cher, humainement et financièrement, que l'accompagnement en amont. Cet argument est bien connu des milieux de la santé publique; il s'applique ici avec une acuité particulière, parce que la population visée est dispersée et réticente à demander de l'aide.
Ce qui reste à clarifier
Plusieurs questions demeurent ouvertes. D'où provenait le financement initial, et pourquoi s'est-il tari? Quelles sont les échéances pour la dernière intervenante en poste? Quels organismes régionaux peuvent prendre le relais, et avec quels moyens? Les éléments rapportés à ce jour ne permettent pas de répondre à toutes ces questions, et il serait imprudent de spéculer.
Ce que l'on peut dire, c'est que la région se retrouve devant un choix de fond. Elle peut accepter que la prévention en milieu agricole repose sur une seule personne pour tout un territoire, ou elle peut chercher des solutions de financement durables, qu'elles soient régionales, sectorielles ou gouvernementales. Entre les deux, le temps joue contre les producteurs qui auraient besoin d'une écoute dès maintenant.
Un signal à ne pas manquer
Le travail de rang n'est pas une mesure spectaculaire. Il ne fait pas de bruit, ne s'inaugure pas en grande pompe et se mesure mal en indicateurs. C'est précisément ce qui le rend vulnérable : ses résultats les plus importants sont ceux qui ne se produisent pas, des drames évités, des situations qui ne se dégradent pas. En Abitibi-Témiscamingue, la réduction à une seule intervenante pose une question simple, celle de savoir ce que la région est prête à faire pour que ceux qui la nourrissent ne se retrouvent pas seuls au bout du rang.
