Une phrase de quelques mots, prononcée un dimanche, suffit à relancer les spéculations diplomatiques. Le conseiller du Kremlin Iouri Ouchakov a déclaré que Vladimir Poutine répondrait à un appel de Volodymyr Zelensky. Une ouverture, en apparence. En pratique, elle illustre surtout le bras de fer qui oppose Moscou et Kiev sur la forme même de leurs futurs échanges.
Ce qu'a dit le Kremlin
Selon la chaîne Vesti et l'agence Interfax, citées par plusieurs médias, M. Ouchakov a répondu à une question sur un éventuel coup de fil du président ukrainien. <cite index="9-6,9-7">"Je pense qu'il répondrait, bien sûr", a-t-il dit, ajoutant que Vladimir Poutine "n'a jamais refusé de dialoguer".</cite> Selon le Kyiv Post, <cite index="9-4">le président russe accepterait un appel direct si celui-ci venait de Kiev.</cite>
La portée de cette déclaration reste toutefois limitée. D'après NC News, <cite index="7-8">aucun appel n'a été annoncé et rien ne confirme que M. Zelensky ait l'intention de téléphoner.</cite> Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, avait d'ailleurs déclaré le 30 octobre que Vladimir Poutine était ouvert au dialogue avec tout le monde, tout en précisant que, <cite index="10-8">pour l'instant, "personne n'a appelé".</cite>
Un contact direct rarissime
Le contraste avec l'histoire récente est frappant. Selon le Telegraph, repris par Yahoo, <cite index="8-6,8-7">les deux dirigeants n'ont tenu aucun échange direct, en personne ou par téléphone, depuis l'invasion à grande échelle de 2022; leur dernière rencontre remonte à décembre 2019, lors des pourparlers du format Normandie médiés par la France et l'Allemagne.</cite> Le Kyiv Independent rappelle que depuis l'élection de M. Zelensky, <cite index="15-8">ses communications directes avec Vladimir Poutine se limitent à deux appels et une rencontre, tous en 2019 et 2020.</cite>
Le président russe a par ailleurs déjà fermé la porte à de tels échanges. Il a qualifié son homologue de <cite index="8-11">"dirigeant illégitime" et affirmé qu'il ne le rencontrerait que pour finaliser un accord approuvé au préalable.</cite>
Pourquoi Kiev se méfie
C'est ici que la lecture diverge. Selon le Kyiv Independent, <cite index="10-4">le Kremlin chercherait à éviter une rencontre en face à face en proposant plutôt un appel téléphonique.</cite> Des responsables ukrainiens, sous couvert d'anonymat, <cite index="10-10">soupçonnent Moscou d'organiser un coup de fil qui n'aboutirait à presque rien tout en écartant l'éventualité d'une rencontre directe.</cite> L'un d'eux ajoute que, sans les États-Unis, un simple appel ne règlera pas les questions de fond.
Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a démenti ces informations. S'adressant à des journalistes de Deutsche Welle à Miami, en marge d'une réunion des ministres des Affaires étrangères du G20, il a lancé: <cite index="15-5">"Ne leur faites pas confiance."</cite> Il a toutefois éludé la question de savoir si Vladimir Poutine parlerait à M. Zelensky, <cite index="15-6">en répétant que le président ukrainien devrait se rendre à Moscou pour une rencontre bilatérale.</cite> Kiev refuse cette option et réclame <cite index="15-11">un lieu neutre.</cite>
Le ministre ukrainien des Affaires étrangères, Andriï Sybiha, a de son côté affirmé que M. Zelensky est prêt à aborder les sujets les plus délicats, au premier rang desquels la question territoriale. Il estime que <cite index="9-9">seule une rencontre entre les deux hommes peut donner un sens nouveau aux négociations.</cite>
Le canal nordique
Cette séquence suit un contact inhabituel. Le président finlandais Alexander Stubb et le premier ministre norvégien Jonas Gahr Støre se sont entretenus avec Vladimir Poutine. Selon Ukrainska Pravda, <cite index="14-5">M. Stubb a transmis deux messages de Volodymyr Zelensky lors de cet appel du 27 octobre.</cite> <cite index="14-7,14-8">Le premier portait sur la volonté de Kiev de tenir des pourparlers directs, notamment sur les questions territoriales et sécuritaires; le second détaillait des propositions de désescalade: cessez-le-feu visant les installations énergétiques, la sécurité alimentaire, les échanges de prisonniers et les infrastructures.</cite>
M. Stubb ne parle pas de percée. À ses yeux, <cite index="14-11">il s'agissait davantage d'une mesure de renforcement de la confiance.</cite> Selon l'agence Reuters, citant une source proche du Kremlin, <cite index="12-13">Vladimir Poutine a rejeté tout compromis sur le Donbass lors de cet échange.</cite>
La trêve de Kherson, laboratoire fragile
Le moment de la déclaration n'est pas anodin. Elle survient alors que s'achève la plus longue pause locale des combats depuis 2022. Reuters rapporte que <cite index="24-5">ce cessez-le-feu de six jours à Oleshky et dans les environs a été obtenu grâce à la médiation de la première dame américaine, Melania Trump, avec l'implication du pape Léon XIV.</cite> Selon Al Jazeera, la Maison-Blanche a présenté cette initiative comme un moyen de faire entrer l'aide humanitaire dans la ville et d'évacuer les personnes âgées.
Selon Reuters, <cite index="24-20,24-21">la trêve a tenu sans violation depuis mardi, d'après les responsables des deux camps, et a permis de déminer les routes et d'acheminer vivres et médicaments.</cite> L'Associated Press estime qu'<cite index="27-6">environ 2 000 civils se trouvaient à Oleshky au début de la trêve.</cite> Une ville de la rive gauche du Dniepr, occupée par la Russie depuis février 2022, où, selon la BBC, des habitants en étaient réduits à <cite index="28-10">cuisiner des herbes du jardin pour survivre.</cite>
La fin de la trêve est intervenue dimanche soir. D'après la BBC, <cite index="28-4,28-5">les combats se sont poursuivis ailleurs: Volodymyr Zelensky a dénoncé des frappes russes contre des infrastructures énergétiques dans quatre régions, privant d'électricité des centaines de milliers de foyers.</cite> Pour le pape, cette coopération devrait <cite index="24-14">ouvrir la voie à des efforts de paix plus larges.</cite> C'est précisément ce que ni Kiev ni Moscou ne garantissent à ce stade.
Le vrai rendez-vous: Abou Dhabi
Le véritable test se situe ailleurs. Moscou et Kiev ont confirmé des pourparlers trilatéraux avec les États-Unis. Selon Al Jazeera, <cite index="18-5">la prochaine ronde est "prévue pour la première moitié de novembre à Abou Dhabi".</cite> L'Institute for the Study of War évoque une date: <cite index="19-4">le 10 novembre.</cite> Ce serait, d'après l'agence APM relayée par MPR News, <cite index="23-7">la quatrième ronde pilotée par l'administration Trump, après celle de Genève en février.</cite>
Ces discussions ont été relancées par l'émissaire américain Steve Witkoff, qui a rencontré M. Zelensky en Norvège puis Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg. Selon CNN, <cite index="17-5">le Kremlin veut y discuter d'un "cadre de sécurité" pour la Russie et l'Ukraine après la fin du conflit, sans préciser ses exigences.</cite> M. Ouchakov avait aussi jugé que les nouvelles approches européennes et ukrainiennes <cite index="17-13">contenaient peu de choses réellement utiles.</cite>
Des positions toujours irréconciliables
Les attentes restent modestes. Al Jazeera note que <cite index="18-8,18-9">les espoirs de progrès significatifs sont minces: Moscou maintient des exigences dures, dont la cession de larges portions de territoire ukrainien et un engagement de ne pas adhérer à l'OTAN.</cite> Selon l'ISW, <cite index="19-6">les récentes déclarations de MM. Peskov et Ouchakov indiquent que le Kremlin continue de rejeter les propositions de cessez-le-feu.</cite>
Côté ukrainien, M. Zelensky a réaffirmé son soutien à un cessez-le-feu qui gèlerait la ligne de front, suivi de négociations. Moscou, rapporte l'agence APM, <cite index="23-17">refuse toute interruption des hostilités tant qu'un accord global à ses conditions n'est pas conclu.</cite> Kiev tient aussi à des garanties de sécurité solides; le président ukrainien a évoqué, selon le Kyiv Post, <cite index="20-10">trois cadres possibles: l'adhésion à l'OTAN, des garanties américaines bilatérales ou une coalition de volontaires dirigée par les Européens.</cite>
Le contexte militaire pèse également. Selon l'AP, <cite index="23-4">quelques heures après que Vladimir Poutine eut dit accepter "en principe" de relancer les pourparlers, la Russie a lancé un déluge de missiles balistiques et de drones sur Kiev.</cite>
Ce qu'il faut retenir
La déclaration de M. Ouchakov ne change rien aux conditions de fond: elle ne comporte ni date, ni engagement de cessez-le-feu, ni concession annoncée. Elle déplace en revanche le débat sur le terrain de la forme. Pour Moscou, un appel téléphonique est un geste d'ouverture peu coûteux. Pour Kiev, seule une rencontre, idéalement dans un cadre élargi aux Américains et aux Européens, peut trancher les questions territoriales et sécuritaires.
Les prochains jours diront si la brève accalmie de Kherson constitue un précédent exploitable ou une parenthèse isolée. Les discussions d'Abou Dhabi fourniront un premier indice: si elles débouchent sur un calendrier concret pour une rencontre des dirigeants, l'échange téléphonique évoqué dimanche pourrait devenir plus qu'une formule.
