Mercredi, Wall Street célébrait la fin de l'incertitude électorale. Jeudi, elle a découvert que la victoire démocrate aux élections de mi-mandat pouvait faire trembler le plus gros pari boursier de la décennie : celui de l'intelligence artificielle. Selon CNBC, le Nasdaq Composite a cédé 5,52 % pour clôturer à 24 315 points, et le S&P 500 a reculé de 4,36 %. Ce sont les pires séances depuis avril 2025 et les droits de douane de la « Journée de la libération ».
Une séance historique, des chiffres qui varient
Le Nasdaq 100, qui regroupe les grands noms de la technologie, a plongé de 6,36 %. Selon CNN, c'est sa pire journée depuis mars 2020, au début de la pandémie. L'indice des semi-conducteurs de Philadelphie (SOX) a perdu 12,3 %, son pire résultat depuis le 16 mars 2020, d'après TheStreet. Le Dow Jones, lui, a abandonné 1 833 points, soit 3,44 %, effaçant d'un coup le gain de la veille.
Le montant de la « richesse effacée » dépend de ce qu'on mesure. Le chiffre de 2 300 milliards de dollars US retenu par O Globo correspond aux estimations pour les actions technologiques. CNN parle d'environ 2 500 milliards. Le Daily Telegraph et le Financial Times évoquent pour leur part quelque 3 200 milliards pour l'ensemble de Wall Street. Ces écarts tiennent au périmètre retenu (Nasdaq 100, titres technologiques ou marché entier) et au moment du calcul. Tous racontent la même histoire : une des pires journées boursières en six ans.
Le déclencheur : les urnes, pas les bilans
La cause immédiate n'est pas une mauvaise nouvelle économique, mais un résultat électoral. CBS News résume l'inquiétude des investisseurs : un changement de contrôle au Congrès pourrait ralentir la construction des centres de données qui alimentent les services d'IA. Les démocrates ont remporté les deux chambres, mais ce sont surtout les États qui préoccupent les marchés.
Trois gouverneurs élus ont fait campagne pour restreindre les centres de données : Gina Hinojosa au Texas, Amy Acton en Ohio et Keisha Lance Bottoms en Géorgie, rapporte Fortune. À la différence du Congrès, où le président Donald Trump conserve son droit de veto, les gouverneurs disposent de leviers directs : permis, réglementation, incitatifs fiscaux.
Le Texas est le nœud du dossier. Selon Wells Fargo, cité par CNBC, l'État abrite 27 % de la capacité prévue de centres de données aux États-Unis. Mme Hinojosa a promis un moratoire sur les approbations jusqu'à ce que la législature adopte des protections. Même si les républicains gardent la majorité à l'assemblée texane, ce qui limite sa marge de manœuvre, CBS News relève que son prédécesseur Greg Abbott avait déjà gelé certaines approbations : il lui suffirait de prolonger la pause.
La vague dépasse les gouverneurs. Selon CBS News, des électeurs ont approuvé 38 mesures locales restreignant les centres de données, dans des États comme la Californie, l'Illinois, le Maine, l'Ohio et New York. Le sondage CNBC cité par la chaîne indique que 56 % des électeurs jugeaient l'IA et les centres de données importants dans leur choix. Parmi eux, 65 % ont voté démocrate. Le sénateur Bernie Sanders a pour sa part réclamé un moratoire national.
Un lundi ordinaire, puis la panique
Le retournement est d'autant plus brutal que mercredi avait été une journée de soulagement. Le Dow avait gagné plus de 1 500 points, sa meilleure séance depuis avril 2025, d'après CNBC. Les marchés avaient salué la fin de l'incertitude et l'engagement du président Trump d'accepter les résultats. Sous la surface, pourtant, les puces et les infrastructures d'IA reculaient déjà.
Jeudi, la vente s'est généralisée. Les « néonuages », ces entreprises endettées qui louent de la puissance de calcul, ont été frappés en premier : CoreWeave et Nebius ont perdu environ 10 % et 15 %, selon CNN. Les géants infonuagiques (Amazon, Alphabet, Microsoft), qui avaient grimpé la veille en pariant sur une baisse de leurs dépenses d'investissement, ont aussi reculé. Reuters note que l'écart de crédit de CoreWeave sur cinq ans a atteint un record.
Parmi les fabricants de puces, Nvidia a cédé 9,2 %, AMD 17,3 % et Micron 17,3 %, selon les données rapportées par CBS News et le Seoul Economic Daily. Selon Yahoo Finance, Nvidia a effacé en une séance l'ensemble de son gain de 2026. La vente a gagné les services publics et les équipementiers exposés à la construction, comme GE Vernova et Constellation Energy.
Ce que les analystes mettent dans la balance
L'ampleur de la chute ne dit pas tout sur l'ampleur du risque réel. Plusieurs éléments pondèrent le tableau.
Le pouvoir fédéral reste limité. Fox Business rappelle que M. Trump conserve son veto et le contrôle des agences. Selon State Street, la seule majorité au Congrès ne suffirait pas à freiner la construction. Les stratèges du même établissement estiment que l'investissement en IA devrait rester vigoureux en 2027, tempéré par les tensions sur la chaîne d'approvisionnement et un crédit plus cher.
L'exposition est concentrée sur 2028. Selon Nomura, cité par CNBC, une grande partie de la capacité attendue en 2027 est déjà en chantier. Les projets de 2028 sont plus exposés. UBS estime qu'environ 30 % des ajouts de capacité prévus pour 2028 pourraient être touchés, dont 18 gigawatts au Texas seulement.
Un marché déjà fragile. Reuters souligne que le commerce de l'IA reposait sur des bases chancelantes depuis quelques semaines, en raison des sommes colossales engagées. Yahoo Finance mentionne d'autres facteurs : une prévision de profit prudente de Qualcomm, un retard de Pékin à approuver l'importation de puces H200 de Nvidia, une pause d'un projet de Micron à Taïwan. Aucun ne relève de la demande d'IA, mais en pleine vente, constate l'article, personne n'attend de faire le tri.
Un effet à deux vitesses. Selon JPMorgan, cité par CNBC, des règles plus strictes pourraient avantager les géants qui disposent déjà de capacité et pénaliser les acteurs endettés qui tentent de les rattraper, confrontés à des coûts d'emprunt bien plus élevés. Reuters rapporte aussi l'avis de gestionnaires pour qui le marché passe de « la promesse de l'IA » à son prix.
D'autres voix invitent à la prudence. Keith Lerner, de Truist, y voit une réaction instinctive plutôt qu'un verdict sur la politique à venir, rapporte CNN. Chez Altimeter Capital, Brad Gerstner juge exagérées les craintes d'un arrêt généralisé, tout en admettant que 10 à 15 gigawatts de capacité pourraient être touchés, selon MarketWatch cité par Fox Business.
Les ondes de choc mondiales
Le choc a traversé les fuseaux horaires. CNN rapporte que le Kospi sud-coréen a chuté de près de 9 % à l'ouverture vendredi, ce qui a déclenché une interruption de 20 minutes des échanges. La Bourse australienne a décroché à l'ouverture, selon le Sydney Morning Herald, tandis que le RNZ a prévenu que le marché néo-zélandais, tout juste à un record, serait mis sous pression. Au Brésil, O Globo note que le dollar a fini en hausse à 5,48 réais dans un climat de prudence, alors que l'Ibovespa suivait Wall Street à la baisse.
La réaction est inégale. CNBC relevait que l'indice Hang Seng Tech de Hong Kong avait bondi de plus de 5 % en réaction, à contre-courant des valeurs technologiques du Japon et de la Corée du Sud. Les obligations d'État ont servi de refuge : le rendement des bons du Trésor à 10 ans est tombé à 4,84 %, son plus bas en deux mois, selon CNN.
La réponse de l'industrie
Les entreprises ont commencé à manœuvrer. Selon ABC News, OpenAI a publié jeudi de nouveaux engagements : payer l'ensemble de l'électricité et des infrastructures utilisées, conclure un « pacte local » avec chaque communauté d'accueil et soutenir des investissements dans les localités voisines. La société reconnaît qu'une nouvelle politique est nécessaire pour établir la confiance entre communautés, élus et entreprises. Un sondage ABC cité par la chaîne indique qu'environ les trois quarts des électeurs s'opposent à la construction de nouveaux centres de données dans leur communauté.
Et maintenant
Historiquement, un Nasdaq en correction n'est pas rare : CNN rappelle qu'il y est déjà passé en mars, avant de retrouver des sommets en juin puis de nouveau à l'automne. Schwab observe que les marchés avaient connu des mouvements similaires après les élections de mi-mandat de 2022.
La suite dépendra moins des chiffres que du ton des démocrates. Tim Holland, d'Orion, le dit sans détour : les investisseurs restent en retrait jusqu'à mieux cerner ce que le scrutin signifie pour le cycle d'investissement en IA, le principal moteur des trois dernières années. Reste à voir si les promesses de moratoire se transformeront en décrets, et si les géants de la technologie sauront négocier un rythme plus lent mais durable. Jeudi, le marché a choisi de payer d'avance le prix de l'incertitude.
