Le 2 novembre, un document déposé au Japon a ajouté un chiffre à un dossier jusque-là très abstrait. Selon Reuters, qui cite ce document, Anthropic entend vendre jusqu'à 552,9 milliards de yens d'actions dans l'archipel, soit environ 3,5 milliards de dollars américains, dans le cadre de son entrée en Bourse aux États-Unis. C'est la première fois qu'un montant est associé à l'une des tranches étrangères de l'opération.
Ce que dit le document déposé
Les faits sont minces, mais précis. Les nouvelles actions offertes aux investisseurs japonais serviront, selon le document, à renforcer le fonds de roulement et à financer les dépenses d'exploitation et d'investissement, rapporte Reuters. Le dépôt ne précise ni la taille globale de l'introduction en Bourse ni sa valorisation. Reuters rappelle que certains investisseurs ont évoqué une valorisation d'environ 1 500 milliards de dollars.
Le chiffre de 3,5 milliards est un plafond, pas une attribution définitive. Le quotidien coréen JKN, repris en français, précise que le montant réellement placé dépendra des conditions de l'offre et des résultats finaux d'attribution. Les actions ne seront pas cotées séparément à Tokyo : elles seront les mêmes que celles inscrites au Nasdaq, ce qui expose l'acheteur japonais à la fois au cours américain et au taux de change.
Le dispositif s'appuie sur un mécanisme japonais appelé « offre publique sans cotation » (POWL, en anglais). Selon Bloomberg, relayé par The Edge Malaysia, il permet à des sociétés étrangères de puiser dans l'épargne des particuliers japonais sans s'inscrire à la Bourse de Tokyo. Visa y avait eu recours en 2008, et la société PayPay l'a utilisé cette année.
Un copier-coller de SpaceX, en plus gros
La référence évidente est l'entrée en Bourse de SpaceX, en juin. Les investisseurs japonais s'y étaient adjugé 2,2 milliards de dollars d'actions sur les 75 milliards levés, selon Reuters. Le plafond d'Anthropic est donc environ 60 % plus élevé, d'après le calcul de JKN, qui y voit le plus gros montant jamais enregistré au Japon pour une offre liée à l'introduction en Bourse d'une société étrangère. Il représenterait aussi jusqu'à 2,7 fois le volume des introductions en Bourse d'entreprises japonaises durant le premier semestre de l'exercice 2026, d'avril à septembre.
La comparaison n'est toutefois pas parfaitement équitable : le chiffre de SpaceX est un résultat, celui d'Anthropic est un maximum autorisé. Et rapporté à la valorisation évoquée, la tranche est modeste, à peine 0,23 % de 1 500 milliards, selon le calcul de FourWeekMBA.
Pourquoi le Japon ? Les raisons sont structurelles. Les ménages japonais détiennent environ 2 400 billions de yens d'actifs financiers, dont à peu près la moitié dort en liquidités et en dépôts, selon la Banque du Japon citée par Bloomberg. Le pays n'a connu qu'une seule introduction en Bourse de cette taille depuis celle de SoftBank en 2018. Dans le cas de SpaceX, la demande locale avait dépassé 1 000 milliards de yens, environ le triple de l'offre, d'après l'Asahi Shimbun rapporté par BigGo Finance. Les courtiers Rakuten Securities et SBI Securities, qui prennent les ordres en ligne, avaient aussi vu affluer de nouveaux clients.
Cette fois, Mizuho Securities pilote l'offre au Japon, avec des sociétés liées à Goldman Sachs, à Mitsubishi UFJ Morgan Stanley, ainsi que Rakuten et SBI, d'après JKN. Mizuho Financial Group et Mitsubishi UFJ Financial Group figurent aussi parmi les preneurs fermes, précise Arabian Post.
Une tranche dans un dispositif mondial
Le prospectus déposé auprès de la SEC le 26 octobre avait déjà prévenu : l'offre comprend des placements publics en Australie, au Canada, dans certains pays de l'Espace économique européen, au Japon, en Suisse et au Royaume-Uni. D'après FourWeekMBA, qui cite le document, la société n'a pas l'intention de coter ses actions dans ces territoires, et si un placement étranger était abandonné, les titres seraient réaffectés aux autres, de sorte que la taille totale de l'opération ne devrait pas changer. Autrement dit, la tranche japonaise n'ajoute rien au total : elle en découpe une part.
Le titre doit être inscrit au Nasdaq Global Select Market sous le symbole ANT. Ni la fourchette de prix, ni le nombre d'actions, ni la date ne sont fixés. D'après Leverage Shares, la prise d'ordres ne peut pas commencer avant le 10 novembre, et la presse évoque une cotation dans la seconde moitié du mois, avant l'Action de grâce américaine du 26 novembre. Rien n'est confirmé par l'entreprise.
La gouvernance mérite attention. Après l'opération, le chef de la direction Dario Amodei et six autres cofondateurs conserveraient environ 50,1 % des droits de vote, selon Arabian Post. Les acheteurs japonais obtiendraient donc la part économique, pas le contrôle.
Des chiffres vertigineux et un risque assumé
Le dossier financier explique l'appétit de capitaux. Anthropic a déclaré un chiffre d'affaires d'environ 16,3 milliards de dollars au premier semestre 2026, soit à peu près quatorze fois celui de la période correspondante de l'an dernier, rapporte Arabian Post. La perte nette atteint environ 80,7 milliards, dont l'essentiel provient d'une charge comptable ponctuelle de 72,4 milliards liée à des billets convertibles et à des instruments financiers, selon Variety. L'entreprise disposait de 131,7 milliards de dollars en trésorerie à la fin de juin, mais elle doit honorer des engagements de calcul informatique colossaux : près de 500 milliards de dollars d'obligations non résiliables, selon Pomegra, et jusqu'à 567 milliards selon BigGo Finance. Les estimations varient d'une source à l'autre, et le montant exact reste blanc dans la version actuelle du prospectus, relève Commons LLC.
Le prospectus contient aussi plus de 90 pages de facteurs de risque, alors qu'une section habituelle en compte plutôt 30 à 50, souligne le Motley Fool. Variety note que l'entreprise y reconnaît que le développement de modèles très avancés pourrait lui-même accroître le risque que ses systèmes causent des dommages. CNBC relève d'autres vulnérabilités plus terre à terre : la pénurie d'électricité, l'hostilité croissante envers les centres de données et la dépendance à la fabrication de puces concentrée à Taïwan, notamment chez TSMC.
C'est ce contraste que pointe le chroniqueur Stéphane Lauer dans Le Monde : l'entreprise détaille des risques « catastrophiques ou existentiels » pour l'humanité, mais les perspectives de profit semblent l'emporter sur les dangers pour la collectivité. La question posée est celle de savoir si l'apocalypse est devenue un facteur de risque comme un autre dans un document financier. Pour l'investisseur japonais, la réponse est plus prosaïque : il achète une promesse de croissance assortie d'une liste d'avertissements d'une longueur inhabituelle.
Ce qu'il faut surveiller
Trois éléments trancheront la suite. D'abord, l'amendement au prospectus qui fixera la fourchette de prix et la taille de l'offre. Ensuite, l'accueil des particuliers japonais, qui s'inscrivent par tirage au sort auprès des courtiers : SpaceX avait dû relever sa cible locale de 2 à 2,5 milliards après une demande très forte, et le même scénario n'est pas garanti pour une entreprise moins associée à une figure populaire dans l'archipel. Enfin, la tenue du titre après la cotation. Les actions de SpaceX se négociaient environ 19 % sous leur sommet postintroduction début juillet, rappelle BigGo Finance, un avertissement pour les acheteurs de la première heure.
Le Japon, lui, y trouve une occasion rare : donner à ses épargnants un accès direct à une valeur de l'IA, là où la plupart des marchés asiatiques sont fermés aux particuliers. Pour Anthropic, c'est une source supplémentaire de capitaux, au moment où l'entreprise doit financer des infrastructures dont l'échelle se mesure en centaines de milliards de dollars.
