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Wall Street recule : l'IA inquiète les marchés et les prix de gros s'emballent

Le S&P 500 et le Nasdaq reculent, les technos chutent une deuxième journée et les prix à la production bondissent de 1,3 % en septembre. Dette de l'IA et inflation se rejoignent.

Wall Street recule : l'IA inquiète les marchés et les prix de gros s'emballent

Deux séances de repli consécutives pour les valeurs technologiques, un indice des prix à la production qui s'envole et des investisseurs qui commencent à regarder de près la solidité financière de l'infrastructure de l'intelligence artificielle : la journée de jeudi à Wall Street a réuni plusieurs inquiétudes qui, jusqu'ici, cohabitaient plutôt tranquillement. Voici comment elles s'articulent.

Une deuxième journée de repli pour les technos

Selon Quartz, le S&P 500 et le Nasdaq ont reculé, les titres technologiques chutant pour une deuxième séance d'affilée. Les valeurs liées aux semi-conducteurs ont glissé, tout comme CoreWeave, l'un des visages de la nouvelle vague d'entreprises d'infrastructure d'IA. Un élément a cependant tempéré le mouvement : les rendements des obligations du Trésor américain se sont détendus, ce qui a limité l'ampleur de la correction.

Ce détail compte. Quand les actions technologiques baissent en même temps que les taux montent, on parle d'un resserrement des conditions financières. Ici, les taux ont plutôt reflué, signe que la nervosité du marché porte moins sur le coût de l'argent que sur la valorisation et sur la solidité de certains modèles d'affaires.

L'inflation de gros relance le débat

Le chiffre qui a retenu l'attention : les prix à la production de septembre ont progressé de 1,3 % sur le mois, d'après Quartz. Il s'agit d'une hausse mensuelle marquée pour cet indicateur, qui mesure l'évolution des prix à laquelle font face les entreprises avant que les produits n'arrivent chez le consommateur.

Un bond de cette ampleur pèse sur les anticipations de politique monétaire. Les prix de gros ne se répercutent pas mécaniquement sur les prix de détail, car les marges des entreprises absorbent une partie du choc. Mais lorsqu'ils s'accélèrent, ils nourrissent la crainte que l'inflation redevienne plus persistante, et rendent plus difficile pour la banque centrale américaine de justifier un assouplissement rapide. Que les rendements obligataires se soient détendus malgré ce chiffre montre toutefois que les investisseurs ne le lisent pas tous de la même façon : certains y voient un épisode ponctuel, d'autres le début d'un changement de tendance.

CoreWeave, symbole d'un malaise plus large

Le cas de CoreWeave illustre bien la mécanique en cours. Selon Fast Company, l'action de l'entreprise a perdu plus de 25 % en une semaine, sur fond de craintes liées à son endettement et à la viabilité de l'ensemble du secteur dit « neocloud ». Mercredi, le titre avait cédé 15,46 % en une séance, puis reculé encore d'au plus 7 % avant l'ouverture jeudi, alors que les investisseurs s'inquiétaient d'un possible excès de dépenses dans l'IA.

Les « neoclouds » sont des fournisseurs spécialisés qui louent de la puissance de calcul, notamment des processeurs graphiques, aux entreprises qui développent des modèles d'IA. Leur modèle repose sur de lourds investissements initiaux, financés en bonne partie par la dette, dans l'espoir que la demande de calcul reste soutenue assez longtemps pour rembourser les emprunts.

Un marché obligataire qui se crispe

C'est précisément sur le terrain de la dette que le Financial Times a publié une analyse révélatrice. Les investisseurs se délestent des obligations émises pour financer des centres de données, et les emprunteurs de l'IA font face à ce que le quotidien britannique décrit comme un « moment darwinien ». La dette émise par les fournisseurs d'infrastructure d'IA et par les sociétés « neocloud » s'est enfoncée vers un territoire qualifié de « stressé ».

L'expression « moment darwinien » suggère une sélection : dans un marché où tout le monde empruntait pour construire des capacités, seuls les acteurs les mieux capitalisés ou les mieux dotés en clients solides résisteront si le financement se resserre. Pour les prêteurs, la question devient simple et brutale : les revenus futurs de ces centres de données suffiront-ils à couvrir des charges d'intérêts élevées ?

Des laboratoires d'IA qui doivent passer à l'acte

Le même climat de scepticisme touche l'autre bout de la chaîne. The Economist rapporte que les « néolaboratoires » d'IA, ces jeunes entreprises fondées par des chercheurs vedettes qui quittent les grands groupes, lèvent des sommes colossales, mais que la plupart ont peu de résultats concrets à montrer. Le magazine souligne que ces chercheurs doivent désormais commencer à produire.

Ce constat éclaire la prudence actuelle. Tant que les promesses restent abstraites, le capital afflue. Dès que les échéances approchent, la patience des investisseurs se mesure en résultats, en revenus et en capacité à rembourser.

Des voix qui divergent sur la lecture du marché

Tout le monde ne voit pas la même chose dans ces mouvements. MarketWatch publie deux lectures opposées. D'un côté, un vétéran des marchés comptant trente ans d'expérience, Steven Jon Kaplan, s'inquiète de la course aux records du S&P 500, qu'il juge « complètement irrationnelle », et dit préférer une autre façon d'investir qu'il présente comme parfaitement sûre. De l'autre, un gestionnaire de fonds spéculatifs affirme qu'un « marché haussier monstrueux » se forme sous la surface de l'indice : celui-ci bouge peu parce que les titres à plus forte pondération, c'est-à-dire les grandes technologiques, traînent, mais d'autres segments prennent de l'élan.

Ces deux discours ne sont pas contradictoires. Un indice très concentré sur quelques titres peut sembler stable, voire fragile, alors que des mouvements importants se déroulent ailleurs dans le marché. Une correction des grandes valeurs technologiques ne signifie pas forcément un recul généralisé.

Les matières premières, l'autre face de la course à l'IA

L'appétit pour l'IA ne se joue pas seulement dans les puces et les serveurs ; il se répercute aussi sur les métaux. Le Financial Times rapporte que le chef d'Anglo American, Duncan Wanblad, constate un « vif intérêt » des géants de la technologie pour des participations dans le secteur minier, la crainte d'une pénurie poussant ces groupes à chercher à sécuriser des approvisionnements de long terme en métaux.

Dans le même registre, le négociant Mercuria a confirmé une première livraison de 12 000 tonnes de cuivre à Project Vault, la nouvelle réserve américaine de métaux et de minéraux stratégiques évaluée à 12 milliards de dollars, toujours selon le Financial Times. Le cuivre est indispensable aux réseaux électriques et aux centres de données : la même vague d'investissements qui inquiète aujourd'hui les marchés obligataires alimente donc une course aux ressources physiques.

Ce qu'il faut retenir

La séance de jeudi n'a rien d'un krach, et il serait hâtif d'y lire un retournement durable. Elle met toutefois en évidence trois fragilités qui se recoupent : une inflation de gros qui rebondit, de quoi compliquer la trajectoire des taux ; une dette de l'infrastructure d'IA que les prêteurs regardent désormais avec méfiance ; et une concentration des indices sur quelques géants technologiques, qui rend l'ensemble du marché sensible à leurs humeurs.

Le test à venir est celui de la patience. Les entreprises qui ont emprunté pour construire la capacité de calcul de demain doivent démontrer que la demande sera au rendez-vous avant que le coût du financement ne devienne prohibitif. Si les prix de gros continuent de grimper et que le crédit se resserre, la sélection évoquée par le Financial Times pourrait s'accélérer. Si au contraire l'inflation se calme et que les taux restent détendus, cette séance ne sera qu'un accroc de plus dans un cycle d'investissement encore loin d'être terminé.