Économie

Washington veut mettre le turbo sur l'IA, mais le courant électrique devient politique

Donald Trump promet une « force » dédiée à l'intelligence artificielle et refuse tout frein à l'industrie. Au même moment, la Chambre des représentants vote quasi unanimement un texte visant les centres de données.

Washington veut mettre le turbo sur l'IA, mais le courant électrique devient politique

Il y a la promesse, et il y a le béton. D'un côté, un président américain qui martèle que rien ne viendra ralentir l'intelligence artificielle et qui annonce la création d'une « force » fédérale dédiée, sur le modèle de la Space Force. De l'autre, une Chambre des représentants qui adopte par 417 voix contre 3 un texte visant les centres de données — ces entrepôts de serveurs sans fenêtres qui poussent par dizaines dans les campagnes américaines et qui, désormais, se retrouvent au cœur d'une bataille très concrète sur l'électricité, l'eau et le prix des factures.

Les deux événements se sont produits à quelques jours d'intervalle. Ils racontent la même histoire : la politique industrielle de l'IA aux États-Unis est en train de se heurter à sa propre infrastructure.

Une « force de l'IA » et un responsable dédié

Dans un long message publié sur son réseau Truth Social, Donald Trump s'en est pris avec virulence aux critiques de l'intelligence artificielle, affirmant selon La Presse qu'il n'accepterait rien qui puisse faire obstacle au développement de cette industrie. « Nous ne freinerons en aucune manière la croissance de cette incroyable industrie », a-t-il déclaré, dans une formulation reprise par Les Affaires.

Le président a évoqué la création à venir d'une force consacrée à l'IA et la nomination d'un responsable — un « czar » dans le vocabulaire administratif américain — chargé de piloter le dossier. Le média indien Mint, qui a relayé l'annonce, souligne que Trump compare lui-même cette initiative à la Space Force, la branche spatiale des forces armées créée durant son premier mandat. L'analogie est révélatrice : il s'agit de présenter l'IA comme un théâtre de compétition stratégique avec la Chine, au même titre que l'espace, plutôt que comme un secteur économique à réguler.

Cette posture n'est pas nouvelle. Elle prolonge une orientation assumée depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche : abrogation du cadre hérité de l'administration précédente, plan d'action fédéral axé sur l'accélération des permis, ouverture de terrains fédéraux à la construction de centres de données, pression sur les régulateurs énergétiques pour raccorder plus vite les nouveaux sites au réseau. Le message aux entreprises est limpide : construisez, Washington déblaiera le terrain.

Le Congrès, lui, regarde les factures

Sauf que le Congrès ne suit pas exactement la même partition. Les Affaires rapporte que la Chambre des représentants a adopté un texte ciblant les centres de données par 417 voix contre 3. Un tel score n'est pas anodin dans un Parlement américain où presque tout se vote sur des lignes partisanes serrées. Le texte doit encore passer devant le Sénat, mais le signal politique est déjà envoyé : sur les centres de données, républicains et démocrates trouvent un terrain d'entente que la question de l'IA elle-même ne leur offre pas.

La raison est simple, et elle est locale. Les centres de données ne sont plus un sujet abstrait pour les électeurs américains. Ce sont des chantiers de plusieurs centaines d'hectares, des lignes à haute tension nouvelles, des turbines à gaz installées en urgence à côté de quartiers résidentiels, des nappes phréatiques sollicitées pour le refroidissement, et surtout des factures d'électricité qui grimpent. Dans plusieurs États du nord-est et du Midwest, les enchères de capacité des gestionnaires de réseau ont atteint des niveaux records, et une partie du surcoût se retrouve mécaniquement sur les factures des ménages. En Virginie, premier pôle mondial de centres de données, le sujet s'est invité au centre de la dernière campagne pour le poste de gouverneur.

Autrement dit : l'IA est un débat idéologique à Washington, mais c'est un débat de portefeuille dans les comtés.

Combien d'électricité, vraiment

Les ordres de grandeur expliquent l'ampleur du choc. Dans son rapport consacré à l'énergie et à l'intelligence artificielle, l'Agence internationale de l'énergie estime que les centres de données ont consommé environ 415 térawattheures en 2024, soit à peu près 1,5 % de la consommation électrique mondiale, et que ce volume pourrait plus que doubler d'ici 2030 pour approcher les 945 térawattheures — l'équivalent de la consommation annuelle d'un grand pays industrialisé.

Les États-Unis concentrent une part démesurée de cette croissance. Selon les travaux de référence menés pour le département américain de l'Énergie, les centres de données représentaient déjà autour de 4 % de l'électricité consommée dans le pays au milieu de la décennie, avec des scénarios pouvant grimper vers 7 % à 12 % à l'horizon 2028. Pour un réseau électrique dont la demande stagnait depuis presque vingt ans, c'est un retournement brutal. Les compagnies d'électricité, habituées à planifier sur des décennies, doivent absorber en quelques années des demandes de raccordement qui se comptent en gigawatts.

Ce décalage crée des goulots d'étranglement en cascade : délais de plusieurs années pour obtenir des turbines à gaz, pénurie de transformateurs de puissance, files d'attente interminables pour le raccordement au réseau, manque d'électriciens qualifiés. On peut annoncer une « force de l'IA »; on ne peut pas décréter la livraison d'une turbine.

Le capital ne manque pas, le foncier et le courant, oui

L'argent, lui, coule à flots. Les grands fournisseurs de nuage informatique ont porté leurs dépenses d'investissement à des niveaux sans précédent, et des consortiums réunissant développeurs de modèles, fabricants de puces et fonds souverains annoncent des programmes chiffrés en centaines de milliards de dollars, avec des campus géants au Texas et dans le Midwest. Une part croissante de ces investissements est financée par de la dette et par des montages hors bilan, ce qui alimente une question devenue récurrente chez les analystes : que se passe-t-il si la demande finale en services d'IA ne suit pas la courbe des dépenses?

Car la valeur créée, elle, reste inégalement répartie. Les usages progressent vite dans certains domaines — Les Affaires consacrait récemment un dossier à la façon dont les systèmes d'IA commencent à attaquer des problèmes mathématiques complexes, bouleversant les repères d'une profession entière. Mais la rentabilité à l'échelle de l'économie demeure difficile à mesurer, alors que les coûts d'infrastructure, eux, se matérialisent immédiatement, ligne à haute tension par ligne à haute tension.

Une accélération qui devra négocier avec le terrain

Le paradoxe américain tient dans cette tension. La Maison-Blanche mise sur la vitesse et la déréglementation, avec un discours de compétition géopolitique qui tolère mal la contradiction — l'administration a d'ailleurs multiplié les gestes d'hostilité envers la presse, allant jusqu'à refuser l'accès du bâtiment à des journalistes de CNN, MS NOW et Politico, comme l'ont rapporté le New York Times et la chaîne australienne ABC.

Mais le véritable frein à l'IA américaine ne viendra probablement pas des « détracteurs » que dénonce le président. Il viendra des conseils municipaux qui refusent un rezonage, des commissions de services publics qui exigent que les industriels paient le vrai coût de leur raccordement, des tribunaux saisis par des riverains, et des files d'attente industrielles pour l'équipement électrique. Ce sont des obstacles matériels et juridiques, pas rhétoriques.

Le vote à 417 voix contre 3 est de ce point de vue le fait le plus instructif de la semaine. Il montre qu'aux États-Unis, la question n'est plus de savoir s'il faut construire des centres de données, mais qui en assume la facture : les entreprises technologiques, ou les abonnés du réseau. C'est sur cette ligne que se jouera la prochaine étape de la course à l'intelligence artificielle.