Le projet minier Windfall, dans la région d'Eeyou Istchee Baie-James, vient de franchir son obstacle réglementaire le plus lourd. Mais derrière l'annonce faite ce lundi 2 novembre par Gold Fields, le véritable enjeu tient à la façon dont une entente conclue avec une Première Nation cri a précédé, et conditionné, l'autorisation gouvernementale.
Ce qui a été annoncé
Selon Radio-Canada, Gold Fields et sa filiale, Groupe Minier Windfall, annoncent la délivrance par Québec du certificat d'autorisation requis pour amorcer la construction. D'après le Northern Miner et Mining Weekly, le certificat a été signé le 30 octobre par le ministère de l'Environnement. Il confirme que le projet a terminé le processus d'évaluation environnementale et sociale prévu par la Loi sur la qualité de l'environnement.
Le feu vert ne signifie toutefois pas que les pelles mécaniques entrent en action demain. Comme le souligne Mining.com, la construction reste tributaire de permis encore à obtenir et de la décision finale d'investissement. Gold Fields doit notamment décrocher un bail minier et des permis secondaires. Le Northern Miner précise que cette décision demeure soumise à l'approbation du conseil d'administration, et que la société prévoit publier d'ici février 2027, avec ses résultats provisoires de 2026, un calendrier de construction mis à jour, une estimation du capital requis et de nouvelles estimations de ressources et de réserves.
Une mine d'or sur le territoire de Waswanipi
Le gisement se trouve sur le territoire traditionnel de la Première Nation crie de Waswanipi, à environ 115 kilomètres par la route à l'est de Lebel-sur-Quévillon. Il s'agit d'une mine souterraine à haute teneur : les ressources mesurées et indiquées sont de 9,5 millions de tonnes à 10,5 g/t d'or, selon Mining.com. La production visée est d'environ 300 000 onces d'or par année, sur une durée de vie d'environ dix ans.
Le projet n'est pas né de Gold Fields. Il a été développé à partir de 2013 par la société d'exploration Osisko, qui y avait investi plus de 800 M$ CA avant l'arrivée du groupe sud-africain, selon le communiqué de partenariat de 2023. Gold Fields a pris 50 % du projet en mai 2023 pour 300 M$ CA, puis acquis la totalité d'Osisko Mining en octobre 2024. Le Northern Miner chiffre cette acquisition à 2,16 G$ CA.
Gold Fields, dont le siège est à Johannesburg, exploite huit mines en Australie, en Afrique du Sud, au Ghana, au Chili et au Pérou, et Windfall est son seul projet au Canada. L'enjeu est donc d'abord stratégique pour un groupe mondial : selon son rapport annuel 2024, Windfall doit ajouter environ 300 000 onces par an à son profil de production, à un coût sensiblement inférieur à la moyenne du groupe.
L'entente Uukiimau, véritable pivot du dossier
Le 2 juin 2026, la Première Nation crie de Waswanipi, le Gouvernement de la nation crie et le Grand Conseil des Cris (Eeyou Istchee) ont signé avec Windfall une entente sur les répercussions et les avantages (ERA), baptisée Uukiimau, « le chef » ou « la tête » en cri. Selon le communiqué conjoint, ce nom évoque aussi les sources d'une rivière et rend hommage au lac Père, un lieu d'une grande importance culturelle pour le maître de trappage.
Les montants n'ont pas été rendus publics. Un article de Streetwise Reports le rappelle : les conditions financières précises n'ont pas été divulguées. On sait en revanche, par le Mining Outlook, que l'entente couvre toute la durée d'exploitation et comprend des engagements en matière d'emploi, de formation, d'occasions d'affaires, de surveillance environnementale et de participation financière. Selon la CBC, elle prévoit aussi un financement direct à Waswanipi et au Gouvernement de la nation crie, une priorité d'embauche, de la cogestion et la protection de sites sacrés comme le lac Père.
Le grand chef Paul John Murdoch a décrit la logique à la CBC : à chaque entente, les Cris veulent repousser un peu plus les limites de la norme, et Waswanipi y est parvenue selon lui. Il a aussi prévenu qu'un permis minier sans conditions n'existe pas et que des conditions étendues sur l'environnement, la faune et le mode de vie cri sont à prévoir.
Un élément d'infrastructure illustre l'ancrage autochtone du projet : le site sera alimenté principalement en hydroélectricité par une ligne de transport appartenant à la Première Nation de Waswanipi et exploitée par elle, comme le rapporte le Mining Outlook. La CBC précise que cette ligne a été financée, construite et exploitée avec Miyuukaa Corp., une société entièrement détenue par la communauté. La société affirme aussi que, de 2018 à 2025, des entreprises et coentreprises des Premières Nations ont obtenu plus de 400 M$ de contrats.
Un consentement qui n'est pas unanime
Présenter Windfall comme un simple succès partagé serait toutefois réducteur. La CBC rapporte que certains Cris ne veulent tout simplement pas de mine. Lors des audiences du Comité d'examen des répercussions sur l'environnement et le milieu social (COMEX), Eliane Grant, directrice des ressources naturelles de la Nation crie de Waswanipi, a déclaré qu'on ne peut mettre ni carte ni signe de dollar sur la terre : sa valeur dépasse celle de l'argent. La CBC a aussi publié un reportage qui demandait si la consultation relevait de la véritable concertation ou de la simple formalité, à propos des lois minières.
Le grand chef Murdoch a invité les personnes préoccupées à se faire entendre, même après les audiences, par les conseils de bande, les assemblées générales ou des lettres. Cette tension, entre un gouvernement autochtone qui négocie des retombées et des citoyens qui contestent le principe même de la mine, est au cœur des dossiers d'extraction sur terres autochtones dans de nombreux pays.
L'entreprise fait valoir des choix techniques pour réduire les risques. Selon la CBC, elle prévoit de recourir à des résidus miniers empilés à sec plutôt qu'à un bassin de résidus liquide retenu par une digue, et de replacer des stériles asséchés dans les galeries souterraines, ce qui réduit selon elle le danger de rupture d'une digue.
Un parcours semé d'imprévus
L'autorisation arrive après plusieurs reports. En 2023, Osisko visait une première production en 2025. Le rapport annuel 2024 de Gold Fields projetait ensuite une décision finale d'investissement au premier trimestre de 2026, puis une production en 2028. L'évaluation d'impact avait été déposée aux autorités provinciales et fédérales en mars 2023.
Le calendrier s'est encore tendu cet automne. Selon International Mining, le PDG Mike Fraser a indiqué à la fin de septembre, au Denver Gold Forum, que les travaux d'exploration avancée avaient été interrompus à cause de l'expiration d'un permis d'échantillonnage en vrac. Le Mining Outlook précise que ce permis est arrivé à échéance à la fin d'août 2026. La reprise doit être progressive, avec la remobilisation du personnel et de l'équipement, puis des travaux civils préliminaires et la construction du camp, dans la limite du mandat déjà approuvé par le conseil.
Combien coûtera la mine
Les coûts ont nettement grimpé depuis l'étude de faisabilité de 2022, qui évaluait les dépenses initiales à environ 789 M$ CA, selon le Northern Miner. Gold Fields a indiqué dans ses résultats semestriels que le capital du projet devrait se situer dans le haut de sa fourchette de 1,7 à 1,9 G$ US (dollars réels de 2025). Le Northern Miner traduit cette fourchette en 2,4 à 2,7 G$ CA environ. L'analyste Raj Ray, de BMO, modélise pour sa part 2,1 G$ US, soit environ 11 % au-dessus de la fourchette haute de l'entreprise, avec une première production au second semestre de 2029.
Ce calendrier recoupe ce que rapporte Radio-Canada : la mine doit produire 300 000 onces par an à compter de 2029. Le contexte de prix joue aussi : dans ses hypothèses de 2026, Gold Fields retient un prix de l'or de 5 000 $ US l'once, contre 3 872 $ US lors de sa journée des marchés financiers de novembre 2025, selon son dépôt auprès de la SEC. Un métal aussi cher rend un projet coûteux plus facile à justifier, mais il alourdit aussi les redevances et les coûts des intrants, comme l'entreprise le reconnaît dans ses résultats.
Un cadre juridique hérité de décennies de négociations
Le cas de Windfall se comprend mieux à la lumière du régime propre au territoire d'Eeyou Istchee Baie-James. L'Entente concernant une nouvelle relation entre le Gouvernement du Québec et les Cris, la « Paix des Braves » signée en 2002, a mis en œuvre des obligations issues de la Convention de la Baie-James de 1975 après des décennies de litiges, d'après les informations compilées par Wikipédia. Elle prévoit un partage des revenus et une gestion conjointe des ressources minières, forestières et hydroélectriques sur les terres cries. Le Penticton Herald, citant un témoin du milieu minier, attribue à cet accord la création d'un organisme de promotion du potentiel minéral qui guide les sociétés d'exploration vers le respect des personnes, de la culture et du territoire.
Le modèle des ERA, négociées directement entre une société minière et la communauté hôte, est répandu bien au-delà : on le retrouve dans les grands projets miniers du Canada, d'Australie ou d'Afrique australe. Ce qui distingue Windfall, c'est que la partie crie ne se limite pas à toucher des retombées : par la ligne de transport de Waswanipi, elle détient une infrastructure indispensable à l'exploitation.
Ce qu'il reste à surveiller
Trois échéances structurent la suite. D'abord, l'obtention du bail minier et des permis secondaires, désormais possible selon la société. Ensuite, la décision finale d'investissement, attendue avec les résultats provisoires de 2026 au plus tard en février 2027. Enfin, la capacité de Gold Fields à tenir une construction que le groupe estimait en 2025 à 18 à 24 mois, dans un contexte où, comme le note Mining.com, le projet testera sa capacité à transformer approbations et engagements communautaires en exploitation rentable.
Pour les Cris de Waswanipi, le test sera d'une autre nature : vérifier que les conditions du certificat, le suivi environnemental prévu à l'entente et la protection du lac Père tiennent leurs promesses pendant dix ans d'exploitation, et au-delà, lors de la fermeture du site.
