L’armée israélienne a publié une enquête qui, selon elle, réfute les accusations de ciblage délibéré des journalistes dans la bande de Gaza. Sa conclusion centrale : environ 170 personnes tuées pendant la guerre, que des organisations de défense de la presse comptent parmi les victimes du métier, auraient été en réalité des militants armés qui se faisaient passer pour des travailleurs des médias. Le New York Times, qui rapporte la publication, précise que des organisations de défense des droits maintiennent leur position : Israël porterait la responsabilité de centaines de morts dans les rangs de la presse.
Ce document ne clôt pas le débat. Il fixe plutôt la ligne de défense d’Israël dans l’une des controverses les plus lourdes de la guerre. Celle-ci ne porte pas seulement sur le nombre de morts. Elle porte aussi sur la définition même d’un journaliste en zone de guerre.
Ce que dit l’enquête israélienne
Selon le résumé qu’en donne le New York Times, l’armée soutient que les personnes visées n’étaient pas des civils protégés par le droit international humanitaire. Elle affirme qu’il s’agissait de membres de groupes armés, au premier rang desquels le Hamas, qui utilisaient un statut médiatique comme couverture.
L’argument n’est pas nouveau. Depuis le début de la guerre déclenchée par l’attaque du 7 octobre 2023, Israël a justifié plusieurs frappes meurtrières par l’appartenance alléguée des victimes à des branches armées. Pour appuyer ces affirmations, l’armée a régulièrement diffusé des documents présentés comme des listes de membres, des fiches de paie ou des organigrammes saisis à Gaza.
La nouveauté tient à l’échelle et à la forme. Au lieu de réponses au cas par cas, Tsahal présente cette fois un bilan global et chiffré. Elle cherche ainsi à retourner l’accusation : selon elle, si autant de « journalistes » sont morts, c’est que le Hamas aurait systématiquement brouillé la frontière entre information et combat.
Une précision s’impose : à notre connaissance, l’enquête n’a pas fait l’objet d’une vérification indépendante détaillée. Le contenu exact des éléments de preuve avancés pour chacun des 170 cas reste à examiner.
Pourquoi ce chiffre pèse si lourd
La guerre de Gaza est, de l’avis des principales organisations professionnelles, le conflit le plus meurtrier pour les journalistes depuis qu’elles tiennent des statistiques. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) et Reporters sans frontières (RSF) l’ont répété tout au long du conflit. Leurs décomptes ont toutefois différé, selon les méthodes employées et la distinction faite entre journalistes tués en raison de leur travail et professionnels morts dans des bombardements plus larges.
Dans ce contexte, le chiffre de 170 n’a rien d’anecdotique. Retirer une telle proportion des victimes de la catégorie « presse » modifierait profondément la lecture du conflit. On ne parlerait plus d’une hécatombe sans précédent chez les journalistes, mais, dans la version israélienne, d’une guerre où des combattants auraient abusé d’un statut protégé.
C’est précisément ce que contestent les organisations de défense de la presse et des droits humains citées par le New York Times. Elles avancent trois objections principales :
- L’affiliation politique ne fait pas un combattant. Beaucoup de journalistes gazaouis travaillaient pour des médias liés au Hamas ou à d’autres factions, ou en étaient proches. En droit international humanitaire, travailler pour un média partisan, même de propagande, ne fait pas perdre la protection due aux civils. Seule la participation directe aux hostilités la fait perdre.
- La charge de la preuve. Des documents présentés comme des listes internes ne valent pas démonstration individuelle. Les organisations réclament, pour chaque cas, des éléments vérifiables par des tiers.
- L’absence de témoins extérieurs. Pendant l’essentiel de la guerre, Israël a interdit aux journalistes étrangers d’entrer librement dans la bande de Gaza. Seules quelques visites encadrées par l’armée ont été autorisées. L’Association de la presse étrangère en Israël a contesté cette interdiction à plusieurs reprises devant la Cour suprême israélienne. Résultat : la couverture du terrain a reposé presque entièrement sur des reporters palestiniens, ceux-là mêmes dont le statut est aujourd’hui mis en cause.
- Les preuves seront-elles rendues publiques ? Il faudrait qu’elles le soient de manière suffisamment détaillée, cas par cas, pour être vérifiées par des médias et des organisations indépendantes.
- Les cas contestés seront-ils traités individuellement ? Les rédactions qui employaient certaines des victimes, comme Al Jazeera ou les agences internationales, pourraient obtenir des réponses précises plutôt qu’une catégorisation globale.
- L’accès à Gaza sera-t-il ouvert ? Un accès libre et indépendant permettrait enfin de recouper sur place les récits des uns et des autres. Sans lui, chaque camp continuera de s’appuyer sur des sources que l’autre juge partiales.
Des précédents qui ont durci le débat
Plusieurs épisodes ont marqué cette controverse et expliquent la méfiance avec laquelle l’enquête est accueillie.
En août 2025, Anas al-Sharif, l’un des visages les plus connus d’Al Jazeera à Gaza, a été tué avec plusieurs collègues dans une frappe visant une tente de journalistes près de l’hôpital al-Chifa. Israël a revendiqué la frappe et l’a présenté comme le chef d’une cellule du Hamas. Al Jazeera et les organisations de défense de la presse ont rejeté cette accusation, qu’elles jugeaient non étayée.
Quelques semaines plus tard, des frappes successives sur l’hôpital Nasser, à Khan Younès, ont tué plusieurs journalistes, dont des collaborateurs de l’Associated Press, de Reuters et d’Al Jazeera. Le tollé international a contraint les autorités israéliennes à parler d’un « incident tragique » et à annoncer un examen.
Ces affaires illustrent le schéma que les critiques dénoncent : une frappe, puis une justification fondée sur une affiliation alléguée, puis une contestation, sans arbitrage indépendant. L’enquête publiée aujourd’hui reprend cette logique à l’échelle de tout le conflit. Pour ses détracteurs, c’est justement ce qui pose problème : une armée enquêtant sur elle-même, sans contre-expertise.
Une bataille de récits, mais aussi de droit
Au-delà de Gaza, le dossier touche une question que les conflits contemporains posent de plus en plus souvent : qui est journaliste lorsque l’information est produite par des acteurs locaux, parfois militants, parfois rémunérés par des médias partisans, et presque toujours seuls sur le terrain ?
Les Conventions de Genève et leurs protocoles additionnels ne protègent pas le « journaliste » comme catégorie à part. Ils le protègent comme civil. La seule question juridique pertinente est donc celle-ci : la personne participait-elle directement aux hostilités au moment de la frappe ?
C’est sur ce terrain que l’enquête israélienne sera jugée, notamment par les mécanismes internationaux déjà saisis du conflit. Une simple affiliation organisationnelle, même avérée, ne suffit pas à répondre à cette question.
Le document a aussi une portée diplomatique. Israël fait face à de multiples procédures et à des critiques de nombreux gouvernements sur sa conduite de la guerre. Présenter un bilan chiffré et documenté lui permet d’opposer un récit structuré aux rapports des ONG. Le gouvernement réclame depuis longtemps que ces rapports soient lus à la lumière des méthodes du Hamas, accusé d’utiliser les infrastructures civiles comme boucliers.
Ce qui reste à établir
Plusieurs inconnues déterminent désormais la portée réelle de cette publication :
En attendant, l’enquête israélienne ne tranche pas la controverse. Elle la déplace. Le débat ne porte plus seulement sur le nombre de journalistes morts à Gaza, mais sur le droit d’une partie au conflit de décider seule qui, parmi eux, était vraiment journaliste.
