Soixante-dix-neuf mille cinq cent quatre-vingt-douze dollars. C'est la somme que Santé Québec Mauricie-et-Centre-du-Québec Universitaire a versée, depuis le printemps, à des femmes de La Tuque qui ont dû aller accoucher à Shawinigan. Le calcul est simple : 3 184 $ par femme, soit 25 accouchements compensés. Derrière ce chiffre administratif, que Radio-Canada a obtenu grâce à une demande d'accès à l'information et que Mon La Tuque a repris, se cache une réalité très concrète : donner naissance, pour une Latuquoise, suppose désormais de parcourir plus de 100 kilomètres de route forestière.
Ce que révèlent les chiffres
Selon les informations rapportées par Mon La Tuque, le montant de 3 184 $ a été versé pour chacune des femmes concernées. Il s'agit d'une compensation destinée à couvrir, au moins en partie, les frais engagés par celles qui doivent quitter leur communauté pour accoucher : déplacements, hébergement à proximité de l'hôpital, repas, parfois perte de revenus pour la conjointe ou le conjoint qui les accompagne.
Le chiffre global, lui, ne dit pas tout. Il ne mesure ni le stress d'un trajet entrepris en pleine contraction, ni les risques d'un accouchement précipité en chemin, ni les semaines d'attente à proximité de l'hôpital pour celles dont le terme approche. Il ne dit pas non plus combien de femmes ont renoncé à réclamer, ou combien ont pris sur elles des coûts supérieurs à la somme remise.
Le contexte, rappelle Mon La Tuque, est la fermeture du Centre Naissances-Familles de La Tuque, qui a cessé ses activités. Le média local n'en détaille pas toutes les raisons dans l'extrait disponible, et c'est un point sur lequel il faudra obtenir des précisions officielles : la fermeture résulte-t-elle d'une pénurie de personnel, d'enjeux de sécurité, d'un volume d'accouchements jugé insuffisant ? La réponse conditionne la suite, car elle détermine si le service peut revenir un jour.
Un problème qui dépasse La Tuque
La situation latuquoise n'a rien d'une exception. Partout où des régions éloignées perdent leurs services d'obstétrique, le même scénario se répète. Les maternités de petite taille, qui ne comptent que quelques dizaines de naissances par année, sont fragiles : elles exigent une équipe disponible en tout temps, des médecins capables d'intervenir en cas de césarienne d'urgence, un bloc opératoire et un service d'anesthésie prêts à réagir. Quand un seul de ces maillons manque, le service ferme, souvent « temporairement » au départ.
Le phénomène est documenté dans plusieurs pays. Les études sur la fermeture de maternités rurales, notamment au Canada, aux États-Unis et en Australie, rapportent une association entre l'éloignement de l'hôpital et une hausse des accouchements hors établissement ou en route, ainsi que des taux plus élevés d'admissions en soins intensifs néonataux. Les chercheurs restent prudents sur la causalité, car les populations rurales présentent d'autres facteurs de risque, mais la tendance inquiète les professionnels de la périnatalité.
Les gestionnaires, de leur côté, plaident un argument de sécurité : mieux vaut concentrer les accouchements dans des centres qui voient un grand nombre de naissances et disposent de toutes les ressources, que maintenir des équipes peu sollicitées dont l'expertise s'émousse. Ce raisonnement n'est pas absurde. Mais il suppose que le déplacement soit lui-même sécuritaire et bien encadré, ce qui est précisément ce qui se discute dans le cas de La Tuque.
Une compensation, mais quelle suffisance ?
Verser 3 184 $ par femme est une façon de reconnaître que le transfert de services crée un fardeau. Mais une compensation financière ne remplace pas un service. Elle répare une partie du préjudice économique, pas le préjudice social : être loin de sa famille au moment d'une naissance, ne pas pouvoir compter sur ses proches, revenir à la maison avec un nouveau-né après un trajet que l'on aurait préféré éviter.
Pour les familles autochtones de la région, la situation peut être plus lourde encore. La Haute-Mauricie compte des communautés, dont Wemotaci et Opitciwan, pour lesquelles les distances sont encore plus grandes et pour lesquelles l'accès à des soins culturellement sécuritaires est un enjeu reconnu. Or les projections démographiques récentes de l'Institut de la statistique du Québec, relayées par Mon La Tuque, annoncent une forte augmentation de la population dans ces deux communautés d'ici 2046, alors que la population de La Tuque elle-même devrait reculer de 5,8 %, soit 652 personnes de moins, pour s'établir à 10 657 habitants.
Autrement dit, le territoire se transforme : la ville-centre se contracte pendant que des communautés voisines, plus jeunes, croissent. Les besoins en périnatalité, eux, ne disparaîtront pas, ils se déplaceront. Planifier les services sur la seule base du volume actuel d'accouchements à La Tuque pourrait donc sous-estimer la demande réelle de la grande région.
Les questions qui restent ouvertes
Plusieurs interrogations méritent des réponses claires de la part de Santé Québec.
D'abord, la durée. La fermeture du Centre Naissances-Familles est-elle présentée comme définitive ou réversible ? Si elle est temporaire, quelles conditions permettraient une réouverture, et selon quel échéancier ? Si elle est permanente, quel modèle de soins remplace le service perdu : maison de naissance, sages-femmes itinérantes, hébergement subventionné près de l'hôpital, transport médicalisé ?
Ensuite, l'équité de la compensation. Un montant uniforme de 3 184 $ convient-il à toutes les situations ? Une femme qui doit séjourner une semaine à Shawinigan en attendant l'accouchement n'engage pas les mêmes frais que celle qui fait l'aller-retour dans la journée. La question de savoir si le montant couvre réellement les dépenses, et comment il est calculé, reste posée.
Enfin, la sécurité. Le nombre d'accouchements survenus en route, ou dans des conditions improvisées, depuis la fermeture est une donnée cruciale. Si l'accès à l'information a permis d'obtenir les montants versés, il devrait aussi permettre d'obtenir ces statistiques, qui diraient mieux que n'importe quel chiffre financier si le dispositif de remplacement fonctionne.
Un enjeu de territoire autant que de santé
La Tuque est la plus vaste municipalité du Québec par sa superficie, et l'une des moins densément peuplées. Dans un tel territoire, la distance n'est pas un détail logistique, c'est le cœur du problème. Chaque service qui se retire d'une communauté éloignée augmente le coût, en temps et en argent, pour ceux qui restent, et accélère souvent le départ de jeunes familles, qui hésitent à s'installer là où il faut parcourir des centaines de kilomètres pour accoucher. C'est le cercle que redoutent les élus des régions périphériques : moins de services, moins de familles, moins de naissances, et donc encore moins de justification pour maintenir les services.
Le versement de 79 592 $ montre que l'organisation de santé a pris acte du problème et choisi d'en atténuer les effets plutôt que de les ignorer. C'est un geste nécessaire. Mais il pose une question de fond que les chiffres seuls ne règlent pas : quel niveau de service une société est-elle prête à garantir à ses citoyens, quel que soit leur lieu de résidence ? Tant que cette question n'aura pas de réponse publique, les compensations resteront des pansements, utiles mais provisoires, sur une plaie qui demande un véritable plan.
Les prochains mois diront si la situation s'améliore ou si les montants versés continuent de s'accumuler, signe que le transfert est devenu la norme. Dans les deux cas, les données obtenues par Radio-Canada ont le mérite de rendre visible ce qui se joue, loin des projecteurs, sur la route qui relie La Tuque à Shawinigan.
