Mauricie

Après la mort d'un itinérant à Granby, la fermeture d'une halte-répit pointée du doigt

Le nouveau directeur de la CDC de la Haute-Yamaska estime que « les choses auraient pu être faites autrement » depuis la fermeture temporaire de la halte-répit de Granby. Retour sur un dossier qui interroge la gestion de l'itinérance hors des grands centres.

Après la mort d'un itinérant à Granby, la fermeture d'une halte-répit pointée du doigt

Un homme en situation d'itinérance est mort à Granby, en Montérégie-Est, et la question que pose le milieu communautaire local dépasse le seul drame humain : un service qui ferme, même temporairement, laisse-t-il derrière lui un vide que personne n'a prévu de combler? C'est en tout cas le diagnostic que livre le nouveau directeur de la Corporation de développement communautaire (CDC) de la Haute-Yamaska, Éric Devost. Selon ses propos rapportés par Le Nouvelliste, depuis la fermeture temporaire de la halte-répit, « il y a eu un vide et les choses auraient pu être faites autrement ».

Une précision s'impose d'emblée, par souci de rigueur : cette histoire ne se déroule pas en Mauricie. Granby se trouve à plus de 150 kilomètres de Trois-Rivières, dans un autre bassin de services sociaux, avec ses propres organismes et ses propres autorités municipales. Le dossier n'a donc aucun lien administratif avec notre région. Il mérite pourtant qu'on s'y arrête, parce qu'il illustre un problème structurel que connaissent les villes de taille moyenne et que les acteurs mauriciens, eux aussi, doivent surveiller de près.

Ce que l'on sait, et ce que l'on ignore

Les éléments publiquement rapportés sont minces, et il convient de ne pas les gonfler. Un itinérant est décédé à Granby. Le directeur de la CDC de la Haute-Yamaska, entré en fonction récemment, établit un lien entre ce décès et la fermeture temporaire de la halte-répit, un lieu qui offrait un répit de jour ou de nuit aux personnes sans domicile. Il ne s'agit pas, dans les propos rapportés, d'une accusation formelle ni d'une conclusion d'enquête : c'est un jugement porté par un acteur communautaire sur la manière dont la transition a été gérée.

Ce que l'on ignore est considérable. Les circonstances exactes du décès ne sont pas détaillées dans les éléments dont nous disposons. Nous ne savons pas non plus quelles étaient les causes précises de la fermeture de la halte-répit, ni sa durée prévue, ni quelles solutions de remplacement avaient été envisagées. Aucune cause de décès n'est établie publiquement, et il serait irresponsable d'en suggérer une. L'expression « auraient pu être faites autrement » désigne, par définition, un processus : la façon dont on a fermé, communiqué, planifié, et non un seul geste ou un seul responsable.

Le « vide » : un mot qui en dit long

Le terme employé par M. Devost mérite qu'on s'y attarde. Dans le vocabulaire de l'intervention sociale, un « vide » désigne le moment où une ressource disparaît avant que sa remplaçante ne soit prête. Pour une personne en situation d'itinérance, ce décalage n'a rien d'abstrait. Une halte-répit remplit plusieurs fonctions à la fois : un abri, un lieu de contact avec des intervenants, un point de repère dans la semaine. Quand elle ferme, ce n'est pas seulement un toit qui disparaît, c'est un réseau de relations de confiance, souvent patiemment construit, qui se dissout.

Les intervenants de première ligne le savent : l'itinérance des petites et moyennes villes est moins visible que celle des métropoles, mais elle n'est pas moins précaire. Elle l'est parfois davantage, faute de ressources en nombre suffisant. Là où une grande ville dispose de plusieurs refuges, d'équipes mobiles et de services spécialisés, une ville comme Granby peut compter sur un nombre restreint d'organismes. Lorsque l'un d'eux s'interrompt, il n'y a pas toujours de filet pour amortir la chute.

Un rôle de coordination au cœur du débat

Le fait que la déclaration émane de la CDC est révélateur. Ces corporations de développement communautaire regroupent des organismes d'un même territoire et servent de lieu de concertation. Elles n'exploitent pas, en règle générale, les haltes ou les refuges eux-mêmes, mais elles sont bien placées pour observer ce qui se passe entre les organismes, les municipalités et le réseau public de la santé et des services sociaux.

Que le nouveau directeur de la CDC parle de « choses » qui auraient pu être faites autrement suggère que le point de friction se situe moins dans l'intention que dans la coordination : qui prévient qui, à quel moment, et avec quel plan de relève. C'est une critique qui vise le processus plutôt que les personnes, et qui invite à une réflexion collective plutôt qu'à la recherche d'un coupable. Il est d'ailleurs prudent de rappeler que nous ne connaissons pas la version des organismes ou des instances concernés par la fermeture, et qu'un portrait complet exigerait de l'entendre.

Fermetures temporaires : le piège de l'urgence permanente

Le mot « temporaire » est souvent le plus trompeur du vocabulaire communautaire. Une fermeture annoncée comme brève peut se prolonger faute de financement, de personnel ou de local adéquat. Pendant ce temps, les personnes qui fréquentaient le service se dispersent, certaines vers d'autres villes, d'autres vers des endroits plus risqués. Et une fois le lien rompu, le reconstruire demande beaucoup plus de temps que celui qu'il a fallu pour le défaire.

C'est là que l'idée de « faire autrement » prend tout son sens. Elle ne suppose pas nécessairement que la fermeture était évitable : des travaux, un manque de personnel ou un enjeu de sécurité peuvent la rendre inévitable. Elle suppose en revanche qu'on aurait pu mieux l'encadrer : annoncer plus tôt, prévoir une solution de rechange, maintenir un minimum de contacts avec les personnes les plus vulnérables.

Ce que cela dit sur les villes de taille moyenne

L'enjeu dépasse Granby. Partout où l'itinérance s'est déplacée des grands centres vers les villes de taille moyenne, les organismes communautaires se retrouvent en première ligne avec des moyens limités, souvent financés par projets et donc fragiles. Une halte-répit repose fréquemment sur quelques employés, des bénévoles et des subventions renouvelées d'une année à l'autre. Cette précarité institutionnelle se répercute directement sur la continuité du service.

La Mauricie n'échappe pas à cette réalité, bien que le présent dossier ne la concerne pas directement. À Shawinigan, par exemple, Le Nouvelliste rapporte que la Ville prévoit une enveloppe d'un million de dollars pour acquérir, lors de ventes pour taxes impayées, des immeubles ciblés auxquels elle entend donner une nouvelle vocation. Rien dans cette stratégie n'indique qu'elle vise le logement des personnes sans abri, et il serait abusif de lui prêter une telle intention. Elle rappelle néanmoins que le patrimoine immobilier accessible aux municipalités constitue, partout, l'un des leviers possibles pour répondre à des besoins sociaux, à condition d'être pensé en amont et non dans l'urgence.

De même, l'analyse que Le Nouvelliste consacre à l'héritage économique de la CAQ en Mauricie et au Centre-du-Québec rappelle que les orientations gouvernementales se mesurent sur plusieurs années. Après une élection qui a changé la donne politique, les organismes communautaires de toutes les régions, y compris ceux qui œuvrent en itinérance, se demandent quelles seront les priorités de financement du prochain gouvernement. Cette incertitude n'est pas propre à Granby, mais elle pèse d'autant plus sur les services dont l'existence tient à des enveloppes renouvelables.

Des leçons à tirer, sans conclusions hâtives

Il serait tentant de faire de ce décès un symbole, voire un réquisitoire. La prudence commande de s'en abstenir tant que les faits ne sont pas établis. On peut toutefois dégager quelques pistes de réflexion qui valent bien au-delà de la Haute-Yamaska.

D'abord, la continuité de service devrait être traitée comme un critère à part entière dans toute décision de fermeture, même temporaire. Ensuite, la concertation entre organismes, municipalité et réseau public gagne à être formalisée avant la crise plutôt que pendant. Enfin, la transparence sur les raisons et la durée d'une interruption permet aux intervenants de se préparer et aux personnes concernées de savoir où aller.

La phrase d'Éric Devost, « les choses auraient pu être faites autrement », a quelque chose de remarquablement mesuré. Elle n'accuse personne nommément, elle n'affirme pas qu'un autre scénario aurait sauvé une vie, et elle reconnaît implicitement la complexité de la situation. Mais elle pose la bonne question : lorsqu'un service essentiel s'interrompt, qui s'assure que ceux qui en dépendent ne tombent pas dans le vide?

D'autres éléments viendront peut-être préciser le contexte de ce décès. D'ici là, il revient aux acteurs concernés de répondre à cette question, et au public de la poser avec insistance.