Le jour même où Agility Robotics a fait ses débuts au Nasdaq, l'indice technologique américain a plongé de plus de 5 %. Rarement un titre aura été mis à l'épreuve aussi vite : le premier fabricant de robots humanoïdes coté aux États-Unis a dû affronter, dès sa première séance, la nervosité des marchés envers tout ce qui touche à l'intelligence artificielle.
Une inscription en Bourse par la porte de service
Selon TechRepublic, l'entreprise de Salem, en Oregon, a commencé à se négocier le 5 novembre sous le symbole AGLT. Elle se présente comme la première société américaine cotée entièrement consacrée aux humanoïdes et dont les robots sont déjà en service commercial.
Il ne s'agit toutefois pas d'un premier appel public à l'épargne classique. Agility a fusionné avec Churchill Capital Corp XI, une société d'acquisition à vocation spécifique (SPAC), c'est-à-dire une coquille vide cotée créée pour absorber une entreprise privée. TechRepublic précise que la fusion a été conclue le 4 novembre, et que l'évaluation de 2,5 G$ US est une valeur avant financement, à ne pas confondre avec la capitalisation boursière, qui fluctue au gré des transactions.
Le chiffre de 2,5 G$ US est donc un point de départ, pas un verdict du marché. Et le financement réel est nettement inférieur à ce qui avait été annoncé. Selon The Robot Report, Agility avait projeté plus de 620 M$ US de produit brut si aucun actionnaire ne se retirait. Elle en recueille environ 465 M$ US : 164 M$ US provenant du compte en fiducie de la SPAC après rachats d'actions, 201 M$ US d'un placement privé mené par Foxconn, et 100 M$ US d'un financement obtenu après l'annonce de la transaction. Selon l'analyse du site FourWeekMBA, cela signifie qu'environ 61 % des actions publiques de la SPAC ont été rachetées par leurs détenteurs, une estimation fondée sur les documents réglementaires.
À l'annonce de la fusion, l'entreprise misait sur un marché des SPAC qui s'était pourtant refroidi depuis l'euphorie de 2020-2021, comme le rappelait le Portland Business Journal, cité dans un dépôt réglementaire.
Une première séance en dents de scie
D'après The Robot Report, l'action a ouvert à 11,26 $ US, au-dessus du prix de 10 $ US utilisé dans la transaction. Elle a touché un creux de 8,40 $ US et un sommet de 12,15 $ US, avant de clôturer à 11,49 $ US, soit environ 2 % au-dessus de son ouverture. Le média note que l'ensemble du Nasdaq reculait de 5,52 % ce jour-là, et que les pertes se concentraient dans les valeurs liées à l'IA. En ce sens, Agility a mieux résisté que la tendance.
Cette journée s'inscrit dans un contexte plus large. Le Guardian rapporte que le Nasdaq a connu sa pire journée en 18 mois, les investisseurs craignant un durcissement de la réglementation de l'IA après les élections de mi-mandat américaines. Difficile donc de démêler ce qui relève d'Agility de ce qui tient au climat général : FourWeekMBA relevait lui-même que les sources consultées ne désignent pas une cause unique aux mouvements du titre.
Ce que fait réellement Digit
Agility fabrique Digit, un robot bipède conçu pour manipuler des bacs et des charges dans des entrepôts et des usines. Selon TechRepublic, l'entreprise affirme que ses robots ont cumulé plus de 65 000 heures d'exploitation réelle, chez des clients comme GXO, Toyota Motor Manufacturing Canada et Schaeffler. Bloomberg ajoute que l'entreprise compte environ 400 employés et étend sa collaboration avec GXO Logistics, en plus d'un projet pilote de fabrication avec AGCO.
La prochaine génération, Digit 5, dévoilée en septembre, doit travailler plus près des humains. TechRepublic rapporte des objectifs de levage répétitif de charges allant jusqu'à 50 livres, une recharge en neuf minutes et plus de 20 heures productives par période de 24 heures, tout en précisant qu'il s'agit de cibles de développement, non de résultats vérifiés sur de grandes flottes. Le calcul embarqué doit reposer sur la plateforme IGX Thor de Nvidia, ce qui illustre le rôle de l'entreprise de puces comme fournisseur de la pile technologique de la « IA physique ». L'accès anticipé est prévu pour le premier semestre de 2027 et la disponibilité générale pour la fin de la même année.
Un écart abyssal entre valorisation et revenus
C'est le point que presque tous les médias soulignent. D'après les chiffres que cite TechRepublic à partir d'analyses de Business Insider, Agility a généré environ 1,8 M$ US de revenus en 2025, pour une perte nette de 138,1 M$ US. Plus de la moitié de ces revenus provenaient de cinq robots achetés par un seul investisseur, selon CoinDesk repris par KuCoin. Pour le premier semestre de 2026, TechRepublic fait état d'environ 174 000 $ US de revenus, contre 625 000 $ US un an plus tôt. La liquidité de l'entreprise n'était que d'environ 14,7 M$ US au 30 juin, et la documentation préalable à la fusion comportait une mise en garde sur la continuité d'exploitation.
Le carnet de commandes de plus de 300 M$ US pour Digit 5 doit être lu avec prudence. TechRepublic rappelle qu'il s'agit d'engagements conditionnels, liés à des jalons contractuels, et qu'ils étaient associés dans des documents antérieurs à une entente de trois ans portant sur 1 000 robots avec un seul client, identifié comme une partie liée. Autrement dit, la valeur boursière repose sur la livraison d'un produit qui n'existe pas encore à l'échelle commerciale.
Au moment de l'inscription, le dirigeante Peggy Johnson a tenu un discours ambitieux, dont Bloomberg rapporte l'idée centrale : l'histoire la plus importante serait ce qui vient ensuite, à mesure que l'IA sort du monde numérique. Forbes note que la société rendra désormais des comptes chaque trimestre, et que les indicateurs partagés porteront sur les clients, les déploiements et l'entrée dans de nouveaux secteurs, comme la pharmaceutique ou le commerce de détail.
Une course mondiale où la Chine a de l'avance
L'étiquette de « premier » est à nuancer. Forbes rappelle qu'UBTech est cotée à Hong Kong depuis décembre 2023, et que Unitree s'est inscrite à Shanghai. CNN a décrit les débuts d'Unitree en août comme un événement spectaculaire : l'action a bondi de plus de 600 % à l'ouverture, après un premier appel public à l'épargne sursouscrit plus de 8 000 fois, un record pour le marché STAR de Shanghai. CNN souligne aussi que les entreprises chinoises représentaient l'an dernier la grande majorité des livraisons mondiales d'androïdes.
Les écarts de valorisation sont frappants. Selon CoinDesk, cité par KuCoin, les 2,5 G$ US d'Agility sont inférieurs à ceux de plusieurs concurrents privés : environ 39 G$ US pour Figure AI, 5,5 G$ US pour Apptronik et 7 G$ US pour l'allemande Neura Robotics. Un site d'analyse du secteur, NewMarketPitch, estime pour sa part qu'Unitree s'échangeait autour de 31 G$ US en octobre, après être retombée sous les sommets de son entrée en Bourse. Cette source n'est pas un média établi et ses classements relèvent de sa propre méthodologie, mais l'ordre de grandeur illustre bien l'hétérogénéité des prix du marché.
Cette divergence tient à ce que mesure chaque évaluation. Les valeurs de sociétés privées sont fixées lors de tours de financement négociés. Une cotation publique, elle, expose le titre au verdict quotidien des vendeurs, comme le soulignait Forbes à propos du cas d'Unitree. Agility offre désormais le premier prix public, vérifiable chaque jour, pour un fabricant occidental d'humanoïdes.
Le facteur politique
Le contexte réglementaire américain joue aussi. Android Headlines rappelle qu'en juillet, la Commission fédérale des communications (FCC) a interdit les nouveaux appareils robotiques avancés de fabrication étrangère, dont les humanoïdes et les quadrupèdes, une mesure perçue comme visant la technologie chinoise. Agility, qui fabrique ses Digit à Salem, pourrait en tirer un avantage, selon ce média. CNBC notait que cette interdiction n'avait pas freiné l'engouement pour l'inscription d'Unitree, qui tire 13 % de ses revenus des États-Unis selon le cabinet SAG.
Ce qu'il faut surveiller
Trois échéances diront si la valorisation tient. D'abord, la conversion des commandes de Digit 5 en revenus reconnus, ce que Forbes présente comme la question qui préoccupera le plus les investisseurs. Ensuite, la capacité de l'entreprise à financer sa croissance avec un produit de la fusion inférieur aux attentes, alors qu'elle prévoit, selon ses dépôts réglementaires, de continuer à enregistrer des pertes. Enfin, la levée de l'interdiction de vente des actions : The Robot Report indique que les actionnaires existants et le commanditaire de la SPAC sont soumis à une période de blocage de 180 jours, susceptible d'être levée plus tôt selon la performance du titre.
L'entrée d'Agility au Nasdaq ne prouve pas que les humanoïdes sont rentables. Elle crée plutôt un instrument de mesure : des comptes trimestriels publics, un cours qui bouge chaque jour et, pour la première fois aux États-Unis, un point de comparaison avec les robots chinois déjà cotés. Dans une industrie où les annonces ont longtemps tenu lieu de preuves, ce sont désormais les chiffres qui parleront.
