Côte-Nord

AquaBoreal : 4,4 M$ d'Ottawa pour une ferme de saumon qui reste à financer presque en entier

Ottawa avance 4,4 M$ remboursables au projet piscicole de Baie-Trinité. La somme est modeste face à une facture de plus de 500 M$ pour la première phase, dans un secteur où plusieurs projets d'élevage sur terre ont échoué.

AquaBoreal : 4,4 M$ d'Ottawa pour une ferme de saumon qui reste à financer presque en entier

Une aide réelle, mais une fraction de la facture

Le projet d'aquaculture terrestre d'AquaBoreal à Baie-Trinité, entre Baie-Comeau et Sept-Îles, vient de franchir une étape de financement. Selon le communiqué diffusé le 2 novembre, Développement économique Canada pour les régions du Québec (DEC) accorde à l'entreprise une contribution remboursable de 4,4 millions de dollars. Radio-Canada, qui a relayé la nouvelle, rappelle que ce montant ne représente qu'une fraction du coût du projet, estimé à près de 500 M$.

Le mot « remboursable » compte autant que le chiffre. Le site Info-web parle d'un prêt, une avance de fonds qui s'ajoute à la subvention de 500 000 $ de la Société du Plan Nord, annoncée il y a près d'un an. Le même média relativise : l'ensemble du projet exigera 1,1 milliard de dollars, dont 514 millions pour la première phase. Le promoteur doit donc encore trouver l'essentiel de son financement.

L'argent fédéral provient de deux leviers : le Programme de croissance économique régionale par l'innovation et l'Initiative régionale de réponse tarifaire, un volet conçu pour soutenir les entreprises exposées aux tensions commerciales. Selon le promoteur, il servira à l'ingénierie détaillée et à la préparation des infrastructures, c'est-à-dire aux étapes qui précèdent la construction proprement dite.

Ce que le projet prévoit

AquaBoreal veut élever du saumon de l'Atlantique en eau salée, dans des bassins sur terre, au moyen de systèmes d'aquaculture en recirculation (RAS). L'eau est filtrée, traitée et réutilisée sur place. L'entreprise prévoit la puiser dans le golfe du Saint-Laurent grâce à un système de dessalement, comme l'a rapporté Radio-Canada en 2025.

La première phase vise 10 000 tonnes par an. D'après l'étude d'impact déposée en 2024 par la firme CIMA+, une seconde phase porterait la production à 30 000 tonnes. Ce dimensionnement n'est pas anodin : l'étude estime la consommation de saumon au Québec à environ 8 000 tonnes par année, et la majorité du saumon consommé dans la province est importé. Le promoteur espère aussi exporter une partie de sa production.

Le site retenu est celui d'une ancienne scierie, le long de la route 138, sur environ 33 hectares. La Presse précisait en février que le village compte un peu plus de 400 habitants et que l'ancienne scierie serait démolie pour faire place aux bassins. L'étude d'impact prévoit que la transformation du poisson soit confiée à Crustacés Baie-Trinité, une entreprise locale de l'industrie du crabe, avec laquelle des discussions étaient alors en cours.

Un parcours réglementaire déjà bien avancé

Le projet n'en est pas à ses débuts. Après les audiences du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) à l'automne 2025, un décret gouvernemental a autorisé sa réalisation en mars 2026. Le Haute-Côte-Nord rapportait alors que l'entreprise disposait d'une préautorisation pour le bloc d'électricité et des autorisations réglementaires requises, et qu'elle pouvait entamer les démarches menant aux permis de construction ainsi que le montage financier. Le bloc de 7 mégawatts nécessaire à la première phase est confirmé.

Sur le plan technique, l'entreprise a conclu en mars une entente avec la firme danoise GlobaQ, spécialisée dans la conception d'installations RAS, pour l'ingénierie détaillée. Elle poursuit sa collaboration avec les firmes CIMA+ et Frare & Gallant. Le promoteur, Léopold Landry, indique que son groupe opère dans plusieurs pays d'Amérique latine, notamment au Chili, où il se dit chef de file dans la transformation du saumon.

Selon Radio-Canada, l'objectif affiché était de commencer l'élevage d'ici 2027, avec une première récolte en 2029. La Presse notait de son côté que le premier poisson sortirait de l'usine environ deux ans après la mise en fonction.

Un accueil local favorable

Les retombées attendues expliquent l'appui local. En 2025, le maire de Baie-Trinité, Étienne Baillargeon, affirmait à Radio-Canada qu'une grande majorité de la population était favorable. Info-web rapportait pour sa part que le projet semblait faire l'unanimité lors de la séance d'information du BAPE, devant plus de 150 citoyens. La MRC de Manicouagan et la Municipalité l'appuient formellement, selon l'étude d'impact.

L'entreprise évoque jusqu'à 144 emplois permanents à terme, avec la deuxième phase. Le développement de l'offre de logements est prévu en phase d'exploitation, et l'étude précise que les infrastructures municipales nécessaires seraient à la charge, notamment financière, de la Municipalité. C'est un point à surveiller pour un village de cette taille. Le promoteur dit par ailleurs prévoir une participation des Premières Nations innues, un volet que le dossier ne détaille pas encore publiquement.

Le risque : un secteur où les échecs sont fréquents

Il faut regarder ce dossier avec les yeux de l'industrie mondiale, où l'élevage de saumon en bassins terrestres a connu plus de déceptions que de succès. Le site spécialisé The Fish Site écrivait récemment que la plupart des grandes fermes RAS de saumon ne sont pas rentables pour l'instant, et que plusieurs pionniers ont disparu sans jamais produire de volumes importants. Produire un poisson à croissance lente, sur un marché dominé par les producteurs en cages à faible coût, avec une technologie encore peu éprouvée et plus de 100 millions de dollars d'infrastructures, reste très difficile.

Les exemples concrets abondent. Atlantic Sapphire, en Floride, a subi plusieurs épisodes de mortalité massive; SeafoodSource rapportait en 2021 la perte d'environ 500 tonnes de poisson dans un seul incident à Miami. Aux États-Unis également, Nordic Aquafarms a abandonné en janvier 2025 son projet de ferme RAS à Belfast, au Maine, après près de sept ans de batailles juridiques, notamment autour de l'accès à une zone intertidale. Les causes diffèrent : défaillances techniques dans un cas, blocage juridique dans l'autre. Elles montrent toutefois que le chemin entre un projet annoncé et un poisson livré est long.

AquaBoreal a l'avantage d'avoir franchi sans opposition marquée l'étape de l'acceptabilité sociale, ce qui a manqué au projet du Maine. Mais l'enjeu financier demeure entier : l'entreprise devra réunir plusieurs centaines de millions de dollars auprès d'investisseurs et de partenaires stratégiques, ce que le Haute-Côte-Nord décrivait en mars comme la prochaine étape du montage financier. Le communiqué du promoteur n'annonce pas de calendrier de bouclage.

Le saumon sauvage, grand absent de l'annonce

Un autre dossier se superpose, sans lien direct, mais sur le même territoire. Le Manic rapporte que 12 populations de saumon atlantique pourraient être ajoutées à la liste des espèces en péril de la Loi sur les espèces en péril, et qu'une consultation publique se terminera le 29 janvier. Sur la Côte-Nord, la population de l'est (unité désignable 7) a actuellement un statut préoccupant, tandis que celles de l'ouest (UD8) et d'Anticosti (UD9) sont déjà considérées comme menacées.

La pisciculture terrestre en circuit fermé est généralement présentée comme moins risquée pour les stocks sauvages que l'élevage en cages ouvertes, puisqu'elle limite les échappées et les contacts avec le milieu naturel. L'étude d'impact d'AquaBoreal reconnaît néanmoins la nécessité de prévenir la contamination des rivières à saumon voisines et évoque un projet de réensemencement. L'étude d'impact souligne aussi que le projet vise, entre autres, la protection du saumon sauvage de la Côte-Nord. Reste que les rejets d'effluents vers le golfe et la température de l'eau traitée font partie des points que l'étude demande de maîtriser.

Ce qu'il faut retenir

Le prêt fédéral de 4,4 M$ est un signal de confiance et un levier concret pour financer l'ingénierie détaillée, mais il ne règle pas la question centrale : qui paiera les quelque 500 M$ de la première phase, et à quelles conditions. Les autorisations environnementales sont en main, l'électricité est réservée, l'appui local est solide. Ce qui manque, c'est le capital, dans un secteur où la technologie et la rentabilité restent à démontrer à grande échelle.

Pour Baie-Trinité, l'enjeu est démographique avant d'être alimentaire : un village de 400 personnes qui pourrait voir arriver des centaines de travailleurs et de nouveaux ménages. Si le projet se concrétise, il faudra loger ces gens et financer les services. S'il tarde ou échoue, le site de l'ancienne scierie restera, une fois de plus, en attente d'une relance.