Sur l'île de Harrington Harbour, en Basse-Côte-Nord, il n'y a ni route ni voiture. Pour rejoindre le continent, il faut un bateau, et c'est un petit navire de 16 passagers, construit en 1989, qui assure ce lien. Selon Radio-Canada, la Société des traversiers du Québec (STQ) veut maintenant le remplacer.
Un navire de poche pour une île sans route
Le NM Les Eaux scintillantes relie Harrington Harbour à Chevery. Les caractéristiques publiées par la STQ donnent la mesure de l'outil : une coque de 11,35 mètres de long, une capacité de 16 passagers, aucun véhicule, deux moteurs Caterpillar et une propulsion par jets. Il a été construit en 1989 en Ontario, puis modernisé en 2017.
Le quai de Chevery est aussi le point d'accès à l'île pour les visiteurs. Selon Québec maritime, la traversée dure environ trente minutes et se fait de mai à novembre, avec réservation recommandée. La STQ précise que les réservations sont obligatoires pour ceux qui veulent rejoindre le NM Bella-Desgagnés, le navire qui dessert la Basse-Côte-Nord depuis Rimouski.
L'hiver, le bateau cède la place à un service aérien. Une publication de la STQ rappelle que le traversier est alors remplacé par une liaison par les airs. Ce relais est une pièce centrale du dispositif, comme on le verra plus bas.
Un service que la STQ exploite elle-même depuis 2014
La STQ exploite directement la traverse Harrington Harbour–Chevery depuis le 1er avril 2014, selon ses communiqués. Le service est gratuit pour les usagers. Au fil des années, la société d'État a investi dans les infrastructures terrestres. Un bâtiment multifonctionnel a été annoncé à Chevery en 2020, avec salle d'attente, toilettes, bureaux et garage pour abriter le navire. L'architecture du projet, réalisé avec la Société québécoise des infrastructures, affichait un budget de 12 millions de dollars selon le cabinet d'architectes responsable.
Le bâtiment est donc là. Reste la pièce maîtresse : le bateau lui-même.
Des pannes à répétition, un fil rouge depuis près d'une décennie
Les ennuis mécaniques du navire n'ont rien de nouveau. Une première interruption prolongée avait forcé la STQ à s'excuser publiquement en juillet 2017, après le retrait imprévu du bateau pendant une aussi longue période. La même année, le système de propulsion avait été remplacé, et la STQ reconnaissait par la suite, selon Radio-Canada, que des problèmes mécaniques avaient suivi ce remplacement.
En 2018, le bris avait duré plus de deux semaines. Radio-Canada rapportait alors que le traversier était hors service depuis le 25 mai et que les quelque 230 résidents de l'île devaient prendre l'hélicoptère. Environ 460 citoyens des deux communautés devaient payer environ 6 $ pour un aller-retour. Une administratrice municipale, Darlene Rowsell-Roberts, résumait le sentiment local : « Malheureusement, il y a toujours quelque chose avec le bateau. »
Nouvel épisode en 2022 : la STQ évoquait des problèmes techniques intermittents, des traversées annulées, et le transport par hélicoptère, qui dépanne quand le navire est hors d'usage, avait lui-même été interrompu par la météo.
L'été 2026 : un bris de moteur qui précipite le dossier
L'été dernier, la situation a franchi un nouveau cap. Dans son bilan estival publié le 19 octobre, la STQ indique que les opérations de la traverse de Harrington Harbour ont été fortement touchées par l'interruption du service maritime en juillet et en août, à la suite d'un bris de moteur sur le NM Les Eaux scintillantes. Des solutions de remplacement par transport aérien ont alors été déployées pour les déplacements essentiels.
Les chiffres montrent l'ampleur du trou dans le service. La traverse a transporté 513 passagers et réalisé 469 traversées durant la période estivale. À titre de comparaison, la traverse de la rivière Saint-Augustin, voisine et exploitée par la même société, a transporté 13 952 passagers avec 2 405 traversées et un taux de réalisation moyen de 99,4 %. Les deux liaisons ne sont pas équivalentes : l'une franchit une rivière avec un aéroglisseur, l'autre dessert une île. Mais l'écart illustre ce que représente, sur un si petit réseau, la défaillance d'un seul navire.
La STQ présente malgré tout un bilan « positif » de l'été, soulignant que les services essentiels ont été maintenus. C'est dans ce contexte que s'inscrit l'annonce de la volonté de remplacer le bateau, rapportée par Radio-Canada.
Pourquoi un simple remplacement est un enjeu majeur
Pour la plupart des gens, un traversier est un confort. À Harrington Harbour, c'est une infrastructure vitale. Sur l'île, les résidents doivent traverser pour accéder aux services de proximité, aux commerces ou aux soins. La STQ elle-même qualifie la traverse de « maillon essentiel de la mobilité locale ».
Le réseau de la STQ en Basse-Côte-Nord se résume à très peu d'embarcations. La documentation de la société recense, pour cette liaison, le NM Les Eaux scintillantes et le NM Mécatina II, un navire de 1989 également, qui transporte deux véhicules et 12 passagers. Une fiche du réseau mentionne aussi, pour la rivière Saint-Augustin, un bateau de 1987 de six places et l'aéroglisseur VCA L'Esprit-de-Pakuashipi, décrit comme le seul aéroglisseur pour passagers en exploitation au Canada.
Ce parc vieillissant explique la fragilité de l'ensemble : quand l'unique navire de passagers tombe en panne, il n'y a pas de bateau de relève. Les seules solutions sont l'hélicoptère ou l'avion, plus coûteux et dépendants de la météo, un point que les pannes de 2018 et de 2022 avaient déjà mis en évidence.
Ce que l'on ignore encore
À la lumière des informations publiques disponibles, plusieurs questions restent ouvertes. Le titre de Radio-Canada indique que la STQ « veut » remplacer le navire, ce qui laisse entendre un projet en préparation plutôt qu'une commande ferme. Je n'ai pas pu confirmer, à partir de sources vérifiables, le budget envisagé, le type d'embarcation, le chantier choisi ni l'échéancier de livraison.
Ces points seront déterminants pour la communauté. Un navire plus récent pourrait offrir une meilleure fiabilité, mais le choix de la capacité, de la propulsion et du tirant d'eau devra tenir compte des conditions locales : eaux peu profondes, glace de fin de saison et accostage dans de petits quais. L'actuel navire affiche un tirant d'eau chargé de 0,63 mètre, une contrainte qui oriente forcément le cahier des charges.
La question d'un bateau de relève, ou du maintien d'un relais aérien robuste pendant les périodes d'indisponibilité, se posera aussi. Le comité consultatif régional de la traverse, qui réunit des représentants de la clientèle, de la STQ et des municipalités, constitue le forum naturel pour en discuter. Il existait déjà en 2018, selon Radio-Canada.
Un enjeu régional qui s'ajoute à d'autres inquiétudes
Le dossier arrive dans une région où les services de proximité sont souvent sous pression. Sans lien direct, la situation de la maison de soins palliatifs La Vallée des Roseaux, à Baie-Comeau, rappelle que les organismes essentiels de la Côte-Nord composent avec des budgets serrés. Selon Le Manic, l'organisme termine son année financière avec un déficit de 236 000 $, une première en plus de 30 ans. Le média local précise que ses réserves représentent environ trois mois de fonctionnement et que la fermeture n'est pas imminente.
Les deux dossiers n'ont ni la même nature ni les mêmes responsables. Ils montrent toutefois une même réalité régionale : l'éloignement renchérit le coût des services, et les infrastructures de base, qu'il s'agisse d'un navire ou d'une maison de fin de vie, dépendent de décisions de financement prises loin du territoire.
Ce qu'il faut surveiller
Trois éléments permettront de mesurer le sérieux du projet. D'abord, l'annonce d'un budget et d'un calendrier précis, idéalement avant la prochaine saison de navigation, qui reprend au printemps. Ensuite, la façon dont la STQ prévoit de couvrir les périodes de transition, avec le navire actuel de plus en plus fragile. Enfin, la place faite aux résidents de Harrington Harbour et de Chevery dans le choix des caractéristiques du futur bateau.
Pour une île où les déplacements quotidiens passent par un navire de 11 mètres, ces détails n'ont rien d'anecdotique. Le remplacement d'un bateau de 1989 n'est pas qu'une affaire de flotte : c'est la garantie, pour des centaines de personnes, de pouvoir rejoindre le continent sans dépendre d'un hélicoptère.
