À Témiscaming, l’usine domine le paysage. Elle structure aussi l’économie et l’histoire de la ville. Selon Radio-Canada, l’usine de RYAM suspend temporairement ses opérations dès samedi. Cet arrêt suscite de l’inquiétude chez les employés. Dans une municipalité d’un peu plus de 2 000 habitants, posée sur la rive québécoise de la rivière des Outaouais, face à l’Ontario, une telle annonce dépasse largement le cadre d’une simple gestion de production.
Ce que l’on sait de l’arrêt
L’information rapportée par Radio-Canada tient en quelques éléments. Il s’agit d’un arrêt temporaire, qui débute samedi et touche l’usine de RYAM à Témiscaming. Les travailleurs, eux, disent vivre de l’inquiétude.
À ce stade, plusieurs questions demeurent ouvertes. Combien de temps durera l’interruption ? Quelles lignes de production sont touchées ? Combien d’employés seront mis à pied temporairement ? Quelles raisons précises l’entreprise invoque-t-elle ? Il serait hasardeux de répondre à leur place. Les précisions de l’employeur, des syndicats et des autorités municipales seront déterminantes pour mesurer la portée réelle de la décision.
Un arrêt temporaire n’est pas une fermeture. Dans l’industrie des pâtes et de la cellulose, les entreprises suspendent régulièrement la production pour ajuster les volumes à la demande, écouler des stocks, effectuer de l’entretien ou réagir à des coûts trop élevés. Pour les familles concernées, la distinction compte toutefois peu à court terme : une paie qui s’interrompt reste une paie qui s’interrompt.
Une usine née d’un sauvetage ouvrier
Pour saisir pourquoi chaque soubresaut de cette usine résonne autant à Témiscaming, il faut remonter au début des années 1970. Le propriétaire de l’époque, la Canadian International Paper, avait annoncé la fermeture de l’usine. Pour la ville, le coup était potentiellement fatal.
Une mobilisation peu commune s’est alors organisée. Des travailleurs, des cadres et des membres de la communauté ont repris l’usine. C’est ainsi qu’est née Tembec, en 1973. L’entreprise est devenue au fil des décennies un acteur important de l’industrie forestière canadienne. Ce récit fondateur fait partie de l’identité locale. Il explique en partie l’attachement viscéral de la population à son usine.
Tembec a ensuite été acquise par l’américaine Rayonier Advanced Materials, aujourd’hui connue sous le sigle RYAM. Cette transaction a été conclue en 2017. Le centre de décision s’est alors déplacé à Jacksonville, en Floride. La production de Témiscaming s’est intégrée à une stratégie mondiale : celle d’un groupe spécialisé dans la cellulose de haute pureté. Ce matériau entre dans la fabrication de nombreux produits, des textiles aux filtres en passant par certains produits chimiques et pharmaceutiques.
Le poids d’un employeur dans une ville mono-industrielle
Témiscaming est l’exemple type d’une ville mono-industrielle. L’usine y est de loin le principal employeur. Les commerces, les services et une partie des finances municipales dépendent, directement ou non, de son activité. Lorsqu’elle tourne au ralenti, l’effet se répercute en chaîne : achats reportés, restaurants moins fréquentés, fournisseurs et sous-traitants qui voient leurs commandes fondre.
La géographie ajoute une dimension particulière. Témiscaming fait face à la petite localité ontarienne de Thorne, de l’autre côté de la rivière. Le bassin de main-d’œuvre déborde la frontière provinciale. Une interruption à l’usine touche donc aussi des ménages établis en Ontario. Les démarches auprès des programmes fédéraux d’assurance-emploi, elles, sont les mêmes pour tous.
L’usine est aussi un maillon d’une chaîne régionale plus large. Elle s’approvisionne en fibre ligneuse, issue notamment des forêts du Témiscamingue. Elle fait ainsi travailler des entrepreneurs forestiers et des transporteurs. Un arrêt prolongé pourrait donc se faire sentir en forêt et sur les routes, et pas seulement dans les murs de l’usine.
Un contexte forestier sous pression
Cette suspension survient alors que l’industrie forestière canadienne traverse une période difficile. Le différend sur le bois d’œuvre avec les États-Unis, les tensions commerciales et la volatilité des prix des pâtes pèsent sur les entreprises du secteur. Les questions d’approvisionnement en fibre et de coûts énergétiques s’y ajoutent.
Il faut cependant se garder d’attribuer d’emblée l’arrêt de Témiscaming à l’un ou l’autre de ces facteurs. Les motifs propres à cette décision doivent être confirmés par l’entreprise. La cellulose de spécialité obéit en outre à des marchés distincts de ceux du papier journal ou du bois de sciage. Ses clients sont souvent des industriels établis à l’étranger, et la demande dépend de la conjoncture mondiale. Dans ce marché international, un producteur peut décider de concentrer sa production sur certains sites plutôt que d’autres. Ces arbitrages se font à l’échelle du groupe, loin du Témiscamingue.
C’est précisément ce qui alimente l’inquiétude locale. À l’époque de Tembec, les décisions se prenaient en partie dans la région. Aujourd’hui, l’avenir de l’usine dépend d’une multinationale qui compare la rentabilité de ses installations dans plusieurs pays. Les travailleurs le savent, et chaque arrêt, même temporaire, ravive la crainte d’un désengagement plus durable.
Les questions à suivre
Plusieurs éléments permettront de juger de la gravité de la situation dans les prochains jours.
La durée d’abord. Un arrêt de quelques jours ou de quelques semaines n’a pas les mêmes conséquences qu’une interruption indéterminée. Un calendrier de redémarrage clair rassurerait les employés et les fournisseurs.
Le nombre de personnes touchées ensuite. Selon que l’arrêt vise l’ensemble du complexe ou seulement certaines lignes, l’effet sur la communauté variera considérablement.
Les motifs invoqués enfin. Si RYAM évoque un problème conjoncturel, comme un surplus de stocks ou un ralentissement passager de la demande, le redémarrage paraîtra plus probable. Si l’entreprise évoque des enjeux de compétitivité structurels, le dossier pourrait prendre une tournure plus politique. Les élus locaux et régionaux, de même que les gouvernements, seraient alors appelés à intervenir, comme cela s’est vu ailleurs dans l’industrie forestière.
Les syndicats joueront aussi un rôle de premier plan. Ils devront obtenir de l’information, défendre les conditions des mises à pied temporaires et accompagner les travailleurs dans leurs démarches.
Une communauté qui a déjà fait face
Témiscaming n’en est pas à sa première épreuve. Sa population a déjà su, il y a un demi-siècle, transformer une fermeture annoncée en projet collectif. Le contexte n’est évidemment plus le même : l’usine appartient désormais à un groupe coté en Bourse, et les règles du jeu ont changé.
Cette mémoire collective explique néanmoins pourquoi la nouvelle de samedi est reçue avec autant de gravité. Dans les prochains jours, les précisions de RYAM seront scrutées de près, tant par les employés que par l’ensemble de la communauté. On saura alors si cet arrêt n’est qu’une pause dans la longue histoire industrielle de la ville, ou le signe d’une période plus incertaine.
