Une soirée d'ouverture qui tient du coup d'éclat
Le samedi 31 octobre, le Théâtre du cuivre de Rouyn-Noranda a accueilli un film que bien des salles du Québec attendent encore. Selon Radio-Canada, Villeneuve : L'ascension d'une légende y a été présenté en première québécoise, donnant ainsi le coup d'envoi du 45e Festival du cinéma international en Abitibi-Témiscamingue (FCIAT). La foule de cinéphiles a répondu par une ovation, et la projection a été suivie d'une période de questions avec l'équipe du film.
Le long métrage, réalisé par Yan Lanouette Turgeon, porte sur les années de formation du pilote Gilles Villeneuve. Il a été dévoilé en première mondiale à Toronto, le 19 septembre, comme le rapportait Films du Québec, avant son passage en Abitibi-Témiscamingue. Il ne sortira en salle que le 11 novembre, et sera aussi présenté en gala au festival Cinémania, à Montréal, le 9 novembre. Autrement dit, la région a eu le film avant le grand public, et avant la métropole.
Ce n'est pas un détail. Dans le monde des festivals, obtenir une première est une affaire de négociation, et rarement de géographie. La directrice générale du FCIAT, Hélène Théberge, l'a d'ailleurs admis à Radio-Canada au moment de l'annonce : il a fallu convaincre, mais l'accueil du festival a fait la différence, a-t-elle dit en substance, ajoutant que l'organisation compte sur l'un des meilleurs publics du pays.
Une Formule Atlantique pour planter le décor
La journée avait commencé dans la rue. Selon Radio-Canada, une voiture de Formule Atlantique de 1974, utilisée pour le tournage, a défilé au centre-ville. Le pilote Carl Nadeau a pris le volant, escorté de l'équipe du film. Selon le communiqué du festival relayé par CTVM, des centaines de personnes se sont massées à la place de la Citoyenneté pour photographier le bolide avant son départ vers le Théâtre du cuivre. L'activité a été rendue possible par la Ville de Rouyn-Noranda et plusieurs partenaires locaux, dont une caisse Desjardins et une pharmacie.
Le choix de la Formule Atlantique n'a rien d'anodin. Selon le site Steer, le film suit Villeneuve de la motoneige à la Formule Atlantique, jusqu'aux portes de la Formule 1. Cette catégorie de monoplaces, moins connue du grand public que la F1, est celle où le pilote s'est fait remarquer. Elle offre aussi une image forte pour une ville de 100 ans qui se raconte volontiers par ses machines, ses mines et ses fonderies.
Un festival né d'un pari de région
Pour saisir l'importance de cette soirée, il faut revenir aux origines. D'après l'histoire du festival résumée par Wikipédia, Louis Dallaire, Jacques Matte et Guy Parent ont mis sur pied en 1981 une Semaine du jeune cinéma québécois, puis fondé le FCIAT en 1982. Le public est passé de 2 700 personnes à la première édition à environ 21 000 en 2005, selon la même source. La Société d'histoire de Rouyn-Noranda précise que, le 23 octobre 1982, les 569 sièges du Théâtre du cuivre étaient tous occupés pour cette première.
Le trio est toujours là. Guy Parent, cité par Radio-Canada, a dit regarder rarement en arrière, mais avoir mesuré, ce soir-là, la satisfaction du public quand les 45 ans ont été soulignés. Tourisme Abitibi-Témiscamingue raconte que les fondateurs ont dû vendre la région autant que le festival : la distance, d'abord un obstacle, est devenue un atout, au point de faire du FCIAT « les vacances du cinéma au Québec ».
La programmation d'une édition de ce type illustre ce qui distingue l'événement. Radio-Canada indique que le festival présente, jusqu'au 5 novembre, 17 longs métrages et 57 courts et moyens métrages, dont 22 films d'animation, venus de 21 pays. La clôture, le jeudi 5 novembre, est confiée au film franco-belge Demain je tombe amoureux, de Martin Provost.
Un double anniversaire
L'édition coïncide avec le centenaire de Rouyn-Noranda, et le festival s'en sert. Selon Radio-Canada, les organisateurs se sont associés à l'Option Cinéma du Cégep de l'Abitibi-Témiscamingue pour le projet Qui vu par qui?, des capsules réalisées par des étudiants qui rendent hommage aux cinéastes et aux artisans d'ici. Le Journal Le Citoyen rapporte aussi que l'exposition Jean-Marc Vallée : Mixtape, déjà passée par Montréal et Québec, fait escale à Rouyn-Noranda dans le cadre du centenaire, avec un accès gratuit pendant un mois.
Ce volet s'inscrit dans un projet plus large. Le Petit Théâtre du Vieux Noranda y consacre une série de projections tout au long de 2026, sous le titre 100 ans de cinéma à Rouyn-Noranda, pour célébrer le lien entre le cinéma, le territoire et ses habitants. La ville ne se contente donc pas d'accueillir des films : elle se met elle-même en scène.
Le cinéma d'ici, au même programme
La soirée d'ouverture, à elle seule, ne dit pas tout. Le lendemain, un autre moment a marqué le festival. Radio-Canada rapporte que le documentaire L'Enfant lumière, de Dominic Leclerc, a été accueilli avec émotion et fierté au Théâtre du cuivre. Le film de 44 minutes condense plus de trois ans de travail autour de la sculpture de Karine Berthiaume, installée sur le lac Osisko, et a été financé par la Fondation Youkali, qui avait aussi permis la création de l'œuvre.
L'œuvre elle-même porte un propos qui résonne dans cette ville. Le Devoir expliquait, lors de son installation, que la statue de bronze de six mètres semble poser le pied sur un lac dont le fond est recouvert de sédiments contaminés par l'industrie minière. Le documentaire prolonge donc, sur grand écran, un dialogue entre l'art, le territoire et son histoire industrielle.
Le festival a aussi programmé Sweetgrass, de Mélissa Major, qui suit pendant sept ans Isabelle Mapachee et sa fille et met en lumière la transmission des traditions anicinabées, d'après Radio-Canada. Des courts métrages de réalisateurs de la région complètent la sélection. Le message est clair : la vitrine internationale ne remplace pas la scène locale, elle la côtoie.
Ce que la soirée révèle
On peut lire cette ouverture de deux manières. La première, spectaculaire : un film très attendu, une voiture de course dans la rue, une salle debout. La seconde, plus discrète, tient à la durée. Selon Wikipédia, plus de 3 500 professionnels du cinéma ont participé au festival depuis ses débuts, parmi lesquels Pierre Richard, Serge Gainsbourg et Claude Lelouch. Le fait qu'un événement lancé dans une communauté minière, loin des grands centres, soit encore capable d'attirer une première de cette envergure témoigne d'une crédibilité accumulée sur quatre décennies.
Le film lui-même, selon son équipe, est le fruit d'une dizaine d'années de travail. Le producteur Christian Larouche a dit à Radio-Canada se sentir chez lui à Rouyn-Noranda, où il avait été honoré l'an dernier. Le réalisateur a pour sa part déclaré, selon le communiqué relayé par CTVM, qu'il ne pouvait imaginer plus bel endroit pour une première projection publique au Québec. Il s'agit de témoignages d'artisans, et non d'une mesure objective, mais ils concordent avec le choix, assumé, de lancer le film en région.
Reste une question que l'ouverture ne tranche pas : celle de l'après. Le festival se poursuit jusqu'au jeudi 5 novembre, et c'est la fréquentation de l'ensemble de la semaine, plus que celle de la soirée d'ouverture, qui dira si l'effet d'entraînement se confirme. Les données de cette édition n'étaient pas encore publiées au moment d'écrire ces lignes. Le centenaire de la ville, lui, se poursuit jusqu'en décembre avec un marché des fêtes prévu les 3, 4 et 5 décembre, selon la programmation officielle du 100e.
