Le titre qui circule depuis quelques jours est spectaculaire : la fusée d'Artemis II aurait « percé un trou » dans la haute atmosphère et perturbé le GPS. Derrière la formule, il y a une étude réelle, un phénomène connu depuis un demi-siècle et une série de nuances importantes que les gros titres ont tendance à écraser.
Ce que l'étude affirme
Le travail vient de chercheurs de l'Université nationale Cheng Kung, à Taïwan. Selon Space.com, qui a relayé l'étude en premier, le lancement d'Artemis II en avril 2026 a provoqué dans l'ionosphère des perturbations susceptibles d'avoir causé des erreurs de positionnement GPS temporaires et localisées. L'ionosphère est la couche de l'atmosphère chargée électriquement, située à plus de 50 kilomètres d'altitude, que traversent les signaux des satellites.
Le lanceur Space Launch System (SLS) a décollé du Kennedy Space Center, en Floride, le 1er avril 2026. D'après Starlust, qui résume l'étude, la mission envoyait quatre astronautes autour de la Lune, une première en plus de cinquante ans.
Les chiffres avancés sont les suivants :
- Space.com rapporte que les chercheurs ont observé deux « trous », l'un laissé par l'étage principal de 65 mètres du SLS, l'autre par deux allumages de moteurs de l'étage supérieur.
- Chacun s'étendait sur environ 5 000 kilomètres d'est en ouest à travers le continent américain, selon la synthèse de Quartz.
- Les stations GPS au sol ont détecté des variations de densité d'électrons équivalentes à des erreurs de positionnement de plusieurs mètres, toujours d'après Space.com.
- Les perturbations dépasseraient celles observées après tout autre lancement et seraient jusqu'à dix fois plus intenses que celles qui ont suivi les essais de Starship de SpaceX, pourtant deux fois plus puissant au décollage.
Comment on mesure un « trou » avec des GPS
La méthode est élégante. Les chercheurs ont exploité des réseaux de récepteurs GPS fixes de haute précision, utilisés aux États-Unis pour mesurer les infimes mouvements des plaques tectoniques. En mesurant le temps de trajet des signaux entre les satellites et les stations, ils ont reconstitué la façon dont le passage de la fusée a modifié la concentration d'électrons libres.
C'est le principe même qui rend le GPS vulnérable : plus l'ionosphère est dense en électrons, plus elle retarde le signal. Quand cette densité change brusquement, le récepteur calcule une distance erronée, sauf si l'erreur est corrigée. Newsweek précise d'ailleurs que le professeur Charles Lin, auteur correspondant de l'étude, reconnaît que ces perturbations n'affectent la précision que si l'erreur liée à l'ionosphère n'est pas correctement retirée.
Un « trou » qui n'en est pas vraiment un
L'expression est trompeuse. Newsweek rappelle qu'Artemis II n'a pas physiquement percé l'atmosphère : l'échappement a provoqué une baisse temporaire de la concentration de particules chargées dans une portion de l'ionosphère, ce que les spécialistes appellent un « trou ionosphérique ».
Le mécanisme physique est connu depuis longtemps. Il a été décrit après le lancement de Skylab, le 14 mai 1973. Dans un article publié dans la revue Science en 1975, Michael Mendillo, Gerald Hawkins et John Klobuchar décrivaient un phénomène d'une ampleur sans précédent le long de la côte atlantique nord-américaine. Selon Physics Today, ce « trou » avait couvert 1 000 à 2 000 kilomètres pendant deux à trois heures. Les électrons avaient disparu parce que l'hydrogène moléculaire et la vapeur d'eau des gaz d'échappement des moteurs du Saturn V accéléraient leur recombinaison avec les ions oxygène.
Autrement dit, Artemis II n'invente rien : il rejoue, avec des instruments bien plus fins, une physique déjà documentée. La nouveauté tient à l'échelle mesurée et au type de manœuvre en cause.
Les allumages en altitude, vrais protagonistes
Le résultat le plus surprenant n'est pas le décollage lui-même. D'après le Washington Times, la première perturbation, au moment du lancement, était relativement faible. Environ 108 minutes plus tard, l'étage supérieur de la fusée s'est rallumé à environ 185 kilomètres d'altitude et a brûlé pendant près de 18 minutes, en pleine ionosphère.
Newsweek rapporte que, selon Charles Lin, la poussée du premier allumage dépassait d'environ 80 fois celle du deuxième et de 318 fois celle du troisième, et que pourtant les allumages ultérieurs ont produit des perturbations plus fortes. L'étude recense trois perturbations distinctes : au décollage, environ deux heures plus tard, puis plus de 24 heures après.
C'est ce qui fait dire à Charles Lin, cité par Space.com : « Rocket launches from the ground to space produce that kind of effect, but we have never seen this kind of orbital maneuver in an interplanetary mission. » Les auteurs concluent, selon le Washington Times, que les allumages de moteurs dans l'ionosphère constituent une source distincte et reproductible de « météo spatiale » d'origine humaine, et recommandent de surveiller les futures missions qui répéteront ces manœuvres.
Ce que l'on ne peut pas affirmer
Plusieurs précautions s'imposent, et elles tempèrent nettement certains titres.
Un préprint, pas une étude révisée. Le Washington Times souligne que l'étude, mise en ligne le 22 juillet, n'a pas été révisée par les pairs et que les auteurs reconnaissent que les données peuvent être préliminaires. Le texte est disponible sur le serveur de préimpressions ESS Open Archive, sous le titre « Rare reoccurring ionosphere disturbances observed during the Artemis-II Lunar flyby voyage », et a été soumis à Geophysical Research Letters. Certains médias parlent d'une étude « publiée » dans la revue, ce qui est inexact à ce stade.
Aucune panne de GPS documentée. Newsweek note que les chercheurs n'ont pas rapporté de panne généralisée causée par la mission. Le site d'analyse Shattered.io, d'une fiabilité plus modeste, va dans le même sens : le dossier appuie une détection de variations ionosphériques, pas une défaillance de service. Les « erreurs de plusieurs mètres » sont des équivalents calculés à partir des mesures, pas des incidents constatés sur des appareils.
Les scénarios de voitures autonomes restent hypothétiques. Charles Lin affirme qu'une erreur de quelques mètres suffit à faire changer de voie un véhicule autonome. L'avertissement est plausible en théorie, mais les récepteurs de ce genre de véhicule combinent généralement plusieurs capteurs et des corrections. Quartz relève d'ailleurs que, sans taux de défaillance, l'étude ne peut pas montrer à quelle fréquence une dérive de quelques mètres ferait dépasser sa marge de sécurité à une telle machine. Il s'agit aussi d'un seul vol, un seul jour.
La comparaison avec Starship est à manier avec soin. Le fait qu'un lanceur moins puissant ait laissé une empreinte plus forte s'explique, selon l'étude, par l'altitude et le type de manœuvre, non par la poussée brute. Newsweek rappelle qu'être plus puissant ne garantit pas une perturbation plus grande.
Pourquoi la question compte quand même
Le sujet dépasse le cas d'une seule mission. Un rapport technique sur la protection de la radioastronomie face aux méga-constellations, déposé sur arXiv, rappelle que les lancements et les rentrées de satellites injectent de l'énergie et de la matière dans la haute atmosphère. Les panaches peuvent créer des appauvrissements ou des renforcements transitoires de la densité d'électrons. Pour la plupart des services de communication, les effets se limitent à de modestes changements de délai de propagation ou à une dégradation temporaire de certaines liaisons. Les auteurs ajoutent qu'aucune preuve solide n'indique à ce jour que ces perturbations aient faussé de grands jeux de données radioastronomiques, mais que la cadence des lancements augmente.
C'est là le véritable enjeu. Charles Lin le formule ainsi : avec la multiplication des missions vers la Lune et Mars, ces effets de météo spatiale prendront de l'importance. Si les allumages en altitude deviennent courants, la communauté du positionnement par satellite aura intérêt à intégrer ces événements dans ses modèles de correction, et les agences spatiales à publier leurs calendriers de manœuvres.
Ce qu'il faut retenir
On peut résumer l'état des connaissances en trois points. Premièrement, le phénomène physique est réel et ancien : les gaz d'échappement des fusées réduisent localement la densité d'électrons de l'ionosphère, comme l'avait montré Skylab en 1973. Deuxièmement, l'ampleur mesurée pour Artemis II, environ 5 000 kilomètres, serait inédite, mais elle repose sur un préprint qui attend l'évaluation des pairs. Troisièmement, aucune défaillance du GPS n'a été constatée : le risque décrit est celui d'erreurs de positionnement de quelques mètres, brèves et locales, que les systèmes de précision savent en principe corriger.
Le vrai test viendra de la révision par les pairs, puis de la répétition : si les prochains vols du SLS ou d'autres lanceurs confirment le même schéma, les « trous » ionosphériques cesseront d'être une curiosité pour devenir un paramètre d'ingénierie.
