À l'approche du scrutin provincial québécois du 5 octobre, les caravanes partisanes sillonnent le sud de la province. Au Nunavik, ce territoire inuit qui couvre le tiers nord du Québec, la campagne reste presque invisible. Radio-Canada résume le phénomène d'une formule : « loin des yeux, loin des urnes ». Selon le diffuseur public, une coupure persiste entre la classe politique et les communautés inuit. Elle ne date pas de cette élection et dépasse largement la mécanique d'une seule campagne.
Une circonscription à l'échelle d'un pays
Le Nunavik fait partie de la circonscription d'Ungava, la plus vaste du Québec. Elle s'étend sur plus de la moitié du territoire québécois. Elle regroupe les 14 villages inuit du Nunavik, les communautés cries d'Eeyou Istchee et des municipalités de la Jamésie. Aucune route ne relie les villages du Nunavik entre eux ni au sud. On s'y déplace en avion, à des coûts qui rendent chaque tournée de candidat coûteuse et rare.
Le poids démographique de ces communautés pèse aussi dans l'équation. Le Nunavik compte environ 14 000 habitants, majoritairement inuit et très jeunes. À l'échelle de l'Assemblée nationale, ce bassin électoral reste modeste. Dans une campagne où chaque formation politique concentre ses ressources sur les circonscriptions jugées décisives, l'arithmétique électorale joue rarement en faveur du Grand Nord.
Résultat : la participation électorale à Ungava figure traditionnellement parmi les plus faibles du Québec. Plusieurs bureaux de vote du Nunavik affichent des taux nettement inférieurs à la moyenne provinciale.
« Le Nunavik a besoin d'un député local »
Le journal Nunatsiaq News, basé à Iqaluit et très lu dans l'Arctique de l'Est, a interrogé chacun des candidats en lice dans Ungava. Le candidat du Parti conservateur du Québec, Marc Damant, y défend une idée qui revient périodiquement dans le débat nordique : le Nunavik aurait besoin d'un député qui lui soit propre.
Cette revendication touche le cœur du problème. Au sein d'Ungava, les Inuit du Nunavik partagent leur représentant avec des électeurs cris et allochtones. Ces populations ont leurs propres priorités, leurs propres institutions et des réalités géographiques très différentes. La circonscription réunit trois mondes : le Nunavik inuit, l'Eeyou Istchee cri et les villes minières et forestières de la Jamésie. Un seul député peut difficilement porter avec la même intensité les dossiers du logement surpeuplé à Kuujjuaq, de la foresterie à Chibougamau et de la gouvernance crie.
La création d'une circonscription réservée au Nunavik exigerait toutefois une dérogation importante au principe de la représentation proportionnelle à la population. Ce principe encadre le découpage de la carte électorale québécoise. Il existe des précédents d'exceptions territoriales, mais aucune n'atteint l'ampleur d'un siège pour quelque 14 000 personnes.
Une gouvernance qui passe par d'autres canaux
Le faible engagement électoral ne signifie pas un désintérêt pour la chose publique. Depuis la Convention de la Baie-James et du Nord québécois de 1975, premier grand traité moderne au Canada, les Inuit du Nunavik disposent de leurs propres institutions. La société Makivvik défend les droits issus de la Convention. L'Administration régionale Kativik offre des services publics sur tout le territoire. Une régie régionale de la santé et une commission scolaire régionale complètent ce réseau.
Pour bien des électeurs inuit, ces institutions constituent l'interlocuteur politique immédiat. L'Assemblée nationale paraît lointaine, sinon étrangère. Les grandes négociations se mènent souvent de gouvernement à gouvernement entre organisations inuit, Québec et Ottawa, par exemple sur l'autonomie gouvernementale, le logement ou le coût de la vie. Le bulletin de vote provincial y occupe une place secondaire.
L'histoire récente illustre la complexité de ce rapport. En 2011, un projet de gouvernement régional du Nunavik a été rejeté par référendum par une large majorité d'électeurs. Ce n'était pas un rejet de l'autonomie, mais d'un modèle jugé insuffisant. Les discussions sur une forme d'autonomie plus poussée se poursuivent depuis.
Une jeunesse autochtone à reconquérir
La question dépasse le Nunavik. Radio-Canada a également donné la parole à de jeunes Autochtones. Le constat est double : ils votent peu, mais veulent pourtant se faire entendre. Leur communauté les mobilise. La politique québécoise les interpelle aussi, même si elle semble rarement s'adresser à eux.
Ce paradoxe est central au Nunavik, où une forte proportion de la population a moins de 30 ans. Les enjeux qui touchent directement cette génération relèvent largement des compétences provinciales : logement, santé mentale, réussite scolaire, protection de la jeunesse. Une faible participation dans ces tranches d'âge prive ces dossiers d'un levier électoral.
La critique monte aussi du monde culturel autochtone. En lançant son roman « Nishim », l'écrivain innu Michel Jean a dénoncé au micro de Radio-Canada l'inaction politique au Québec envers les Premiers Peuples. Son propos s'inscrit dans un climat où, malgré les engagements de réconciliation, de nombreux dirigeants autochtones jugent les résultats concrets lents à venir.
Ailleurs dans le monde, d'autres modèles
Le malaise du Nunavik n'est pas propre au Québec. Partout où des peuples autochtones nordiques vivent dans de vastes territoires peu peuplés, la représentation politique pose les mêmes questions. Les solutions retenues varient beaucoup.
Au Canada même, les Inuit du Nunavut ont obtenu en 1999 un territoire distinct, issu de leur entente sur les revendications territoriales. Ce territoire possède sa propre assemblée législative et une circonscription fédérale à lui seul. Le Groenland, territoire autonome au sein du royaume du Danemark, élit son propre parlement et envoie deux députés au Folketing de Copenhague, une surreprésentation assumée au regard de sa population.
En Norvège, en Suède et en Finlande, les Sámi élisent des parlements consultatifs, les Sámediggi. Ces assemblées ne remplacent pas la représentation nationale, mais donnent une voix institutionnelle au peuple autochtone. La Nouvelle-Zélande, de son côté, réserve depuis le XIXe siècle des sièges aux électeurs maoris inscrits sur une liste électorale distincte.
Ces exemples montrent que la question ne se réduit pas à la logistique des tournées électorales. Elle tient à l'architecture même de la représentation. Faut-il davantage de sièges, des sièges réservés, des institutions autonomes plus fortes, ou une combinaison des trois ? Chaque modèle a ses limites. Les parlements sámi sont parfois critiqués pour leurs pouvoirs restreints. Les sièges maoris font périodiquement l'objet de débats. Mais tous reconnaissent que le simple découpage démographique ne suffit pas à garantir une voix aux peuples autochtones minoritaires.
Ce qui se joue au-delà du 5 octobre
Le soir du scrutin, Ungava élira un député comme les autres circonscriptions. La participation au Nunavik dira, une fois de plus, si l'écart entre les communautés inuit et l'Assemblée nationale se creuse ou se resserre. Mais l'essentiel se jouera après. Il s'agira de savoir si le futur gouvernement fera des dossiers nordiques une priorité, et si le débat sur une meilleure représentation des Inuit sortira enfin de la marge des campagnes électorales.
Tant que les candidats ne passeront dans les villages du Nunavik qu'en coup de vent, ou pas du tout, le décrochage décrit par Radio-Canada risque de s'entretenir de lui-même : moins de présence politique, moins de participation, et donc moins d'incitation à venir. Briser ce cercle demanderait une volonté que l'arithmétique électorale, à elle seule, ne fournira jamais.
