Chaudière-Appalaches

Auto-Camion Rive-Sud : trois incendies, deux arrestations et la guerre des redevances en toile de fond

Un adulte et un adolescent de la région de Montréal sont accusés d'avoir incendié un garage de Lévis, déjà visé deux fois. Le dossier éclaire la mécanique des « contrats BBQ » qui frappent Chaudière-Appalaches.

Auto-Camion Rive-Sud : trois incendies, deux arrestations et la guerre des redevances en toile de fond

Il aura fallu deux semaines aux policiers lévisiens pour mettre la main sur deux suspects dans l'incendie d'un garage du boulevard Guillaume-Couture. L'arrestation, réalisée à Montréal, n'est pas qu'un fait divers de plus : elle illustre la manière dont la guerre des redevances, qui secoue la grande région de Québec depuis plus de deux ans, se mène aujourd'hui, avec des exécutants recrutés à distance, souvent très jeunes.

Ce qui s'est passé à Lévis

L'histoire commence tôt le matin du 21 octobre. Selon Le Soleil, un citoyen a alerté les services d'urgence vers 5 h après avoir aperçu un bâtiment en flammes au 5055, boulevard Guillaume-Couture, où loge le commerce de vente de véhicules Auto-Camion Rive-Sud. Une vingtaine de pompiers ont été déployés, rapporte la station FM93. Personne ne se trouvait sur place et il n'y a eu aucun blessé.

Très tôt, des indices ont orienté l'enquête. D'après Le Soleil, la porte de garage avait été défoncée et des traces d'accélérant étaient visibles. Le bâtiment et plusieurs véhicules à proximité ont subi d'importants dommages, selon la police de Lévis.

Jeudi 5 novembre, le Service de police de la Ville de Lévis (SPVL), appuyé par l'Unité des incendies criminels du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), a mené des perquisitions dans deux résidences et deux véhicules de la région montréalaise, selon Ma Beauce. Elles ont débouché sur l'arrestation d'un adulte et d'un adolescent. Les deux font face à des accusations d'incendie criminel, de complot en vue de commettre un incendie criminel et de possession de matières incendiaires, rapporte Le Soleil. Ils ont été libérés sous promesse de comparaître. L'adolescent sera jugé en Chambre de la jeunesse et son identité demeure protégée. Ma Beauce précise que l'enquête se poursuit.

Un commerce visé trois fois en deux ans

Ce qui rend le dossier singulier, c'est la répétition. Le Soleil note que le commerce avait déjà été visé par un incendie criminel en 2024, puis une deuxième fois en 2025. La station FM93 évoque, pour sa part, des véhicules incendiés dans ce même garage en novembre 2025. Le Journal de Lévis parle de trois brasiers en trois ans, alors que Le Soleil compte trois incendies en deux ans : les médias ne s'entendent pas tout à fait sur la chronologie exacte, mais tous convergent sur un point, soit qu'il s'agit du troisième épisode.

Selon Le Soleil, ces crimes auraient été commis dans le contexte de la guerre des stupéfiants, qui oppose différents groupes criminels pour le contrôle de la vente de drogues. Il faut toutefois rester prudent : aucun lien n'a été établi publiquement entre les suspects arrêtés et un groupe précis, et les accusations ne mentionnent aucune appartenance criminelle. Un adjectif, « présumé », s'impose donc à chaque étape, d'autant que les deux personnes n'ont pas encore été jugées.

La guerre des redevances, en deux mots

Pour comprendre la toile de fond, un rappel s'impose. Le conflit oppose les Hells Angels et la Blood Family Mafia (BFM), un groupe de trafiquants indépendants. Selon la notice que lui consacre Wikipédia, il serait né du refus du BFM de verser une redevance de 10 % aux motards et aurait entraîné une escalade de violence à Québec, à Lévis et au Saguenay. L'opération Scandaleux, menée en février 2024, avait mené à l'arrestation de 32 personnes, toujours selon cette source.

Le paysage s'est depuis fragmenté. Le Droit rapportait en décembre 2025 que d'anciens membres du BFM avaient formé un nouveau groupe, le North Savage Gang (NSG), et que divers incendies criminels pourraient lui être liés. Le ministère de la Sécurité publique disait alors suivre de près ces scissions et ces alliances.

Lévis est directement concernée. Le 20 octobre, selon Info-web, le SPVL a arrêté un homme de 33 ans et sa conjointe de 31 ans, associés au NSG, lors d'une perquisition dans une adresse de la rue J.-A.-Vallée, un lieu visé par un incendie criminel le 23 septembre. La police y a notamment saisi un pistolet à impulsion électrique artisanal, des munitions et des comprimés présumés de méthamphétamine. Ce dossier n'a, à ce stade, aucun lien établi avec celui d'Auto-Camion Rive-Sud.

Une vague qui dépasse Lévis

L'incendie du boulevard Guillaume-Couture n'est pas isolé. Le Soleil a recensé, dans un article du 24 octobre, de nombreux incendies suspects dans la grande région de Québec au cours du dernier mois : quatre à Lévis, trois ailleurs en Chaudière-Appalaches, quatre dans la Capitale-Nationale et deux à Québec. Le quotidien précise que certains sont soupçonnés d'être reliés à la guerre des stupéfiants, mais pas tous. Parmi les cas relevés en Chaudière-Appalaches, deux brasiers déclenchés à Notre-Dame-des-Pins et à Saint-Anselme ont été confiés à la Sûreté du Québec, qui n'a procédé à aucune arrestation.

L'experte citée par Le Soleil, la criminologue Maria Mourani, explique que l'incendie sert d'abord à intimider : on veut montrer à la cible qu'on sait où elle se trouve et lui faire mal économiquement. Elle ajoute que ces méthodes sont davantage utilisées par des gangs comme le BFM et le NSG que par les motards, et que ce sont plus souvent des mineurs et des jeunes adultes qui exécutent. Elle prévient aussi que les arrestations donnent parfois une impression d'accalmie trompeuse, puisque les dirigeants sont remplacés et les contrats remis en circulation.

Pourquoi un adolescent de Montréal à Lévis

L'origine montréalaise des deux suspects n'est pas un hasard. Dans un reportage publié par Le Soleil en septembre, on apprend que le recrutement d'adolescents pour les incendies se fait de plus en plus par messagerie cryptée, comme Signal. Dans un dossier de mai 2025 raconté par le quotidien, deux adolescents de 16 et 17 ans avaient touché 2000 $ chacun sans connaître l'identité du commanditaire, et devaient filmer leur geste pour être payés. Un procureur en jeunesse y observe que les adolescents comparaissent pour des crimes de plus en plus graves.

Le phénomène a aussi son versant montréalais. Le SPVM a lancé en 2025 le projet Aurora, une vigie des réseaux sociaux où circulent des offres de contrats criminels. Selon le communiqué du SPVM, les premiers résultats montrent que plusieurs suspects ont entre 14 et 17 ans et que ces jeunes reçoivent rarement les sommes promises. Le corps policier faisait aussi état de 86 événements de violence visant des commerçants montréalais et de 46 suspects arrêtés, dont environ 25 % de mineurs. Les enquêteurs montréalais ont d'ailleurs une expertise reconnue : leur Unité des incendies criminels est celle qui a prêté main-forte à Lévis.

Les risques pour les exécutants sont réels. Le reportage du Soleil rappelle qu'un adolescent de 14 ans originaire de Montréal est mort à Frampton, en Beauce, en septembre 2024, lors d'un contrat visant un repaire des Hells Angels. Il y relate aussi qu'un jeune de 19 ans avait été gravement brûlé par un cocktail Molotov lors d'un contrat de 2025. Dans ces affaires, l'argent promis est souvent en bonne partie évaporé, et les commanditaires restent hors d'atteinte.

Ce que les arrestations changent, et ce qu'elles ne changent pas

Sur le plan judiciaire, le dossier suit maintenant son cours : comparution, preuve, et traitement distinct pour l'adolescent devant la Chambre de la jeunesse. Les policiers n'ont pas indiqué publiquement s'ils cherchent aussi le ou les commanditaires, mais l'accusation de complot laisse entendre que l'enquête s'intéresse à la préparation du crime et pas seulement à son exécution. La police rappelle par ailleurs que toute information peut être transmise au 9-1-1 ou à la ligne TÉL-LIEN, au 418-835-5436.

Sur le plan concret pour les commerçants de la région, ces deux arrestations ne règlent pas la question de fond. Le modèle de sous-traitance anonymisé que décrivent Le Soleil et le SPVM rend les exécutants interchangeables : en arrêter deux ne tarit pas l'offre de contrats. C'est ce qui explique que les corps policiers mettent désormais l'accent sur la collaboration entre services, comme ici entre Lévis et Montréal, et sur la prévention auprès des parents, qui sont invités à s'informer des plateformes et des groupes fréquentés par leurs adolescents.

À Lévis, le garage de la rive sud aura été, trois fois en peu de temps, le théâtre visible d'un conflit qui se joue en grande partie hors de vue. Les prochaines semaines diront si l'enquête peut remonter plus haut que les deux personnes arrêtées.