Premières nations

Aux Philippines, les Aeta Hungey tenus à l'écart d'un vaste chantier technologique parrainé par Washington

Sur les hautes herbes de Luzon, une cheffe aeta dit n'avoir reçu ni information ni consultation avant l'arrivée d'un pôle technologique lié à l'initiative américaine Pax Silica. Le droit au consentement libre et éclairé est au coeur du litige.

Aux Philippines, les Aeta Hungey tenus à l'écart d'un vaste chantier technologique parrainé par Washington

Sur un plateau d'herbes hautes du centre de Luzon, aux Philippines, une cheffe autochtone marche sur des terres que sa communauté occupe depuis des générations, sans savoir combien de temps elle pourra encore y marcher. Petronila Munoz, dirigeante des Aeta Hungey, raconte au South China Morning Post qu'elle n'a reçu ni information détaillée ni consultation préalable avant de voir prendre forme, à proximité, un vaste pôle technologique associé à une initiative pilotée par les États-Unis, baptisée Pax Silica. Le même reportage a été repris par le Taipei Times, signe que le dossier dépasse largement le cadre local : il touche à la géographie industrielle de l'intelligence artificielle et des semiconducteurs en Asie du Sud-Est.

Le message de la cheffe tient en trois mots, rapportés par le South China Morning Post : « écoutez-nous ». Sa communauté ne sait pas quelle superficie de son territoire sera affectée, ni ce qu'il advient des moyens de subsistance qui en dépendent. C'est précisément cette incertitude — plutôt qu'un refus frontal du développement — qui fait de l'affaire un cas d'école sur le consentement des peuples autochtones face aux grands projets d'infrastructure numérique.

Ce que l'on sait, et ce qui reste flou

Pax Silica désigne une initiative américaine de coopération technologique avec des pays partenaires, dont l'objectif affiché est de sécuriser les chaînes d'approvisionnement en puces, en centres de données et en capacités de calcul en dehors de la Chine. Le concept, formulé en référence à la « silice » des semiconducteurs, reste peu documenté publiquement dans ses modalités précises : périmètres fonciers, échéanciers, investisseurs privés, besoins en eau et en électricité. C'est là le premier noeud du problème. Quand un projet est présenté d'abord comme une architecture géopolitique, les questions foncières et environnementales arrivent en fin de parcours — souvent après les annonces.

Pour les Aeta Hungey, la séquence est inversée par rapport à ce que prévoit le droit philippin. Les travaux se dessinent dans le paysage avant que la communauté n'ait été formellement associée à une décision. Le South China Morning Post décrit une communauté « dans l'incertitude », sans données sur l'emprise réelle du chantier. Le Taipei Times résume la situation d'un mot : un groupe autochtone « dans les limbes ».

Un droit fort sur le papier : le consentement libre, préalable et éclairé

Les Philippines ne manquent pourtant pas d'outils juridiques. La loi sur les droits des peuples autochtones adoptée en 1997, connue sous le nom d'IPRA, reconnaît les domaines ancestraux et institue un mécanisme de titres de domaine ancestral. Elle crée aussi une Commission nationale des peuples autochtones, la NCIP, chargée d'encadrer la procédure de consentement libre, préalable et éclairé — le fameux FPIC — avant tout projet touchant un territoire ancestral. Sur le papier, c'est l'un des cadres les plus avancés d'Asie : les Philippines ont été l'un des rares pays de la région à inscrire le consentement autochtone dans une loi nationale, et le pays compte selon les estimations courantes entre 14 et 17 millions d'Autochtones, soit plus d'un habitant sur dix.

Dans la pratique, le FPIC est critiqué depuis des années par des organisations autochtones et des juristes philippins pour trois raisons récurrentes. D'abord, la consultation est souvent menée après que les décisions structurantes ont été prises, ce qui vide le mot « préalable » de son sens. Ensuite, la définition du « territoire affecté » est fréquemment étroite : une communauté située à quelques kilomètres d'un chantier, mais dépendante des mêmes bassins hydrographiques ou des mêmes zones de cueillette, peut être écartée du processus. Enfin, la procédure repose sur l'identification d'interlocuteurs légitimes, ce qui ouvre la porte à des accords signés par des représentants contestés.

Le cas des Aeta Hungey illustre la première faille. Quand la cheffe dit ne pas savoir « combien » de terres seront touchées, c'est le socle même d'un consentement éclairé qui manque : sans carte, sans étude d'impact accessible, il n'existe pas de décision informée possible.

Les Aeta, un précédent long de plusieurs décennies

Les Aeta sont l'un des plus anciens peuples de l'archipel, présents dans les reliefs de Luzon, notamment autour du mont Pinatubo et dans les provinces de Zambales, Pampanga et Tarlac. Leur histoire récente est une succession de déplacements. L'éruption du Pinatubo en 1991 a chassé des milliers d'entre eux de leurs villages de montagne vers des sites de relocalisation où l'accès à la terre, à l'éducation et aux services est resté précaire. Ces mêmes régions ont ensuite accueilli la reconversion des anciennes bases militaires américaines de Clark et de Subic, devenues zones économiques, puis de nouveaux projets urbains et industriels sur des plateaux réputés « vides ».

Ce qualificatif est au coeur du malentendu. Des prairies sans clôtures, sans cadastre visible et sans bâti dense apparaissent, dans les dossiers d'investissement, comme des terrains disponibles. Pour les communautés qui y chassent, y cueillent, y font paître des animaux ou y cultivent en rotation, il s'agit d'un territoire utilisé, mais faiblement documenté par l'État. La conversion de terres « non productives » en parcs industriels repose largement sur cet écart entre usage coutumier et titre écrit.

Pourquoi les centres de données changent l'échelle du débat

Le conflit prend une dimension nouvelle parce que l'infrastructure numérique est devenue une industrie lourde. Un grand campus de calcul consomme de l'électricité à l'échelle d'une ville moyenne et, selon les technologies de refroidissement retenues, des volumes d'eau considérables. Une usine de semiconducteurs, elle, exige une eau ultrapure en très grande quantité et une alimentation électrique d'une stabilité absolue. Aux Philippines, où les tarifs d'électricité figurent parmi les plus élevés d'Asie du Sud-Est et où les épisodes de sécheresse liés au phénomène El Niño ont déjà tendu l'approvisionnement agricole, ces besoins ne sont pas neutres pour les populations voisines.

D'où l'enjeu central signalé par la cheffe aeta : l'impact ne se limite pas à l'emprise clôturée du projet. Il concerne les captages, les routes d'accès, les lignes de transmission, la pression foncière sur les terres périphériques et l'arrivée de travailleurs extérieurs. Un consentement obtenu sur la seule parcelle du chantier ne couvre pas ces effets en cascade.

Un schéma qui se répète ailleurs dans le monde

Le dossier philippin n'est pas isolé. Partout où la transition numérique et énergétique exige des emprises massives, les territoires autochtones se retrouvent en première ligne. L'extraction de lithium a suscité des contestations juridiques de communautés autochtones dans l'ouest des États-Unis et dans le désert d'Atacama, en Amérique du Sud, où la question de l'eau domine. En Australie, la destruction de sites patrimoniaux aborigènes par l'industrie minière a provoqué une crise politique et une refonte partielle des règles de protection. En Afrique de l'Est comme en Asie du Sud-Est, des projets d'énergie renouvelable présentés comme vertueux ont été contestés pour absence de consultation.

Le point commun est procédural plus qu'idéologique : les communautés ne réclament pas systématiquement l'arrêt des projets, mais le respect de la séquence — information complète, délais réels de délibération, capacité de dire non, partage des bénéfices. Les Nations unies ont consacré ce principe dans la Déclaration sur les droits des peuples autochtones adoptée en 2007, dont l'article 32 impose la recherche du consentement libre et éclairé avant l'approbation de projets affectant les terres et ressources autochtones. Les Philippines ont soutenu ce texte.

Ce que la suite dira

Trois indicateurs permettront de juger de la trajectoire de ce dossier. Premièrement, la publication d'une cartographie précise du périmètre du projet et de son recoupement avec les domaines ancestraux revendiqués ou titrés. Deuxièmement, la tenue — ou non — d'un processus FPIC en bonne et due forme sous l'égide de la NCIP, avec des documents accessibles dans les langues des communautés concernées. Troisièmement, la position des partenaires étrangers du projet : une initiative qui se présente comme un modèle démocratique de chaîne d'approvisionnement technologique sera jugée sur sa capacité à intégrer des standards de consultation que les investisseurs institutionnels exigent désormais dans leurs propres politiques de diligence raisonnable.

Pour l'instant, la seule chose établie est le déséquilibre d'information. D'un côté, une architecture technologique et diplomatique à plusieurs milliards. De l'autre, une communauté qui découvre le chantier en marchant dans ses propres herbes. C'est ce déséquilibre, davantage que le béton, qui fait de Pax Silica un test pour le droit autochtone en Asie du Sud-Est.