Bas-Saint-Laurent

Base navale : le Bas-Saint-Laurent lève la main devant une Marine qui n'a rien promis

Rimouski, Mont-Joli et Matane signent une déclaration commune pour attirer une base de la Marine royale canadienne. Ottawa n'a pris aucune décision et n'a pas dévoilé ses critères.

Base navale : le Bas-Saint-Laurent lève la main devant une Marine qui n'a rien promis

Une déclaration d'intention, pas une candidature

Le geste est calibré. Lundi 2 novembre, à l'aéroport régional de Mont-Joli, les maires Guy Caron (Rimouski), Martin Soucy (Mont-Joli) et Eddy Métivier (Matane) ont signé une déclaration de collaboration régionale en vue d'accueillir une présence navale permanente. Le Journal Le Soir précise que les trois villes déposeront une candidature commune au ministère de la Défense nationale, mais seulement lorsque celui-ci aura déterminé ses critères d'implantation. Or ces critères n'existent pas encore publiquement, et Ottawa n'a même pas confirmé qu'une nouvelle base sera construite.

Autrement dit, les trois municipalités se placent dans la file d'attente d'un guichet qui n'est pas ouvert. « Nous avons simplement levé la main pour dire que nous sommes prêts à accueillir une nouvelle base navale au Canada s'il y en a une », a résumé M. Soucy, cité par le Journal Le Soir. Radio-Canada rapporte de son côté que la Défense nationale se contente de dire que des collectivités expriment souvent leur volonté d'appuyer les Forces armées et qu'aucune décision n'a été prise.

D'où vient l'idée

Tout part d'une entrevue accordée en février au quotidien Le Devoir par le vice-amiral Angus Topshee, alors commandant de la Marine royale canadienne. Son constat : la Marine n'a pas de base opérationnelle au Québec ni dans aucun endroit francophone du pays, contrairement à l'aviation à Bagotville ou à l'armée à Valcartier. Les chiffres cités par Le Devoir sont éloquents : la Force régulière de la Marine compte environ 8 500 marins, dont seulement 9 % sont francophones, contre 24 % pour l'ensemble des Forces armées canadiennes.

Le vice-amiral avait évoqué Rimouski et Baie-Comeau, et le Nouveau-Brunswick comme possibilités. La Marine éprouve par ailleurs un problème d'effectifs plus général : selon Le Devoir, il manque environ un quart des marins de la Force régulière, malgré un programme de recrutement lancé en avril 2023.

La logique est donc d'abord celle du recrutement. Le magazine militaire Legion Magazine souligne qu'une base proche de chez soi, dans un milieu francophone, pourrait être le moyen le plus efficace de recruter des francophones, plusieurs d'entre eux pouvant se sentir isolés à Halifax ou à Esquimalt, où l'offre culturelle et éducative en français est limitée. Ces deux villes abritent d'ailleurs les deux seules bases navales principales du pays, rappelle Le Soleil.

Une répartition des tâches entre trois villes

Le montage bas-laurentien repose sur la complémentarité. Selon Radio-Canada, Matane accueillerait les navires grâce à son port en eau profonde, Mont-Joli hébergerait les militaires et Rimouski jouerait le rôle de pôle du savoir, avec son université et l'Institut maritime du Québec. Le même reportage indique que le port de Matane, d'une profondeur de 10 mètres, peut recevoir des navires militaires de fort tonnage.

Ma Gaspésie détaille les arguments de Mont-Joli : un parc industriel de 12 millions de pieds carrés, décrit comme complètement décontaminé, une disponibilité de 25 mégawatts et un aéroport. M. Soucy a aussi fait valoir que les terrains n'exigent pas de dézonage. Pour Rimouski, la même source évoque la plus forte concentration d'expertises maritimes francophones au Canada. Matane ajoute l'accès à la mer à l'année et une expertise en entretien maritime.

Le passé militaire de Mont-Joli n'est pas qu'un argument de vente : le Journal Le Soir rappelle que plus de 5 000 militaires ont séjourné dans le secteur de l'aéroport pendant la Deuxième Guerre mondiale. Rimouski, pour sa part, abrite déjà une unité de la Réserve navale, le NCSM d'Iberville, selon un reportage de Radio-Canada de 2023.

« Ce que nous avons, dans les trois villes, c'est une complémentarité qu'aucun d'entre nous n'aurait pu avoir, travaillant seul », a déclaré M. Caron, selon Ma Gaspésie. M. Métivier a insisté sur le fait que les trois villes ne demandent pas à Ottawa de choisir entre elles.

Le contexte fédéral : de l'argent à dépenser, mais pas de plan connu

Les élus misent sur le moment. Ma Gaspésie rappelle que le gouvernement fédéral vise des dépenses de défense équivalant à 5 % du PIB d'ici 2035. Legion Magazine ajoute que les besoins en personnel de la Marine vont croître : son nouveau commandant, le vice-amiral Dan Charlebois, a affirmé en juin qu'il faudrait 40 % de marins de plus dans les prochaines années. Le même magazine précise que M. Topshee a depuis été promu vice-chef d'état-major de la Défense.

C'est là que le bât blesse. Le départ du promoteur initial de l'idée à la tête de la Marine fragilise un peu le dossier : rien n'indique, dans les sources consultées, que son successeur ait repris le flambeau. Et la porte-parole de la Défense avait répondu au début de l'été, selon Radio-Canada, que les propos du vice-amiral en février ne constituaient pas un engagement.

Le député bloquiste Maxime Blanchette-Joncas a d'ailleurs posé la question sans détour : y a-t-il une réelle intention du gouvernement fédéral de créer une base dans l'Est-du-Québec pour recruter des francophones? « C'est une question qui est sans réponse à ce jour », a-t-il dit au Journal Le Soir. Il veut éviter que les municipalités ne dépensent temps et argent sur un projet fondé sur de simples intentions, notamment parce que, rappelle-t-il, ce type de projet engage des fonds publics, selon Radio-Canada. Il compte demander une rencontre avec le ministre de la Défense nationale pour connaître les besoins de la Marine et les étapes à franchir.

Les coûts de la démarche

Le dossier n'est pas gratuit pour les contribuables. Radio-Canada révèle que Mont-Joli a accordé en avril, de gré à gré, un contrat de 70 000 $ au Groupe Sandstone, une firme de lobbyistes qui accompagne le maire Soucy auprès d'Ottawa. Rimouski et Matane n'ont pas eu recours à un service de lobbying, mais, avec le partenariat signé lundi, les trois maires entendent partager les frais de promotion. M. Soucy n'exclut pas de faire appel à d'autres professionnels, notamment pour produire un mémoire destiné à Ottawa.

Selon Ma Gaspésie, la signature de lundi fait suite à une rencontre, la semaine dernière à Ottawa, avec les ministres Joël Lightbound et Mélanie Joly. Le média gaspésien ne rapporte toutefois pas de réponse concrète de leur part.

Une concurrence déjà bien installée

Le Bas-Saint-Laurent n'est pas seul sur les rangs. Le Journal Le Soir mentionne l'intérêt de Gaspé et de Sept-Îles, et Radio-Canada celui de Baie-Comeau et de Sept-Îles. À Baie-Comeau, le député Yves Montigny a lancé dès février une démarche de mobilisation, en y voyant un bon arrimage avec le développement du port et un projet de gaz naturel liquéfié, rapporte Le Haute-Côte-Nord. Le maire de Gaspé, Daniel Côté, a fait valoir que sa baie a déjà accueilli une telle infrastructure au 20e siècle. Et du côté du Nouveau-Brunswick, L'Acadie Nouvelle rapporte que les maires de la Péninsule acadienne ont voté une proposition pour appuyer l'idée d'une base à Belledune.

Cette course explique l'empressement bas-laurentien. En formant un front commun tôt, les trois villes tentent de présenter une offre « clé en main » avant que les critères ne soient fixés, en espérant que la Marine y trouve une réponse à un problème qu'elle a elle-même défini. Pour M. Caron, « c'est l'offre qui peut créer sa propre demande », ont rapporté les médias présents lundi.

Du point de vue stratégique, les partisans d'une base dans le Saint-Laurent invoquent aussi la sécurité. Radio-Canada citait en février le professeur Christian Leuprecht, du Collège militaire royal du Canada, selon qui une présence navale sur le fleuve contribuerait à sécuriser le port de Montréal, le plus grand de la côte est du pays. Les maires bas-laurentiens mettent pour leur part de l'avant la protection de la voie maritime et l'accès à l'Arctique.

Un écosystème maritime régional en construction

Le projet s'inscrit dans un mouvement plus large. À Rivière-du-Loup, la Chambre de commerce de la MRC plaide, selon Radio-Canada, pour une stratégie maritime concertée touchant l'ensemble des ports du Bas-Saint-Laurent. Sa dirigeante, Claudette Migneault, précise toutefois que cette démarche vise le développement économique et qu'elle est distincte du dossier du déménagement du traversier vers Cacouna en 2031.

La démarche n'a pas fait l'unanimité : la dirigeante de la Société portuaire du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie, Anne Dupéré, s'est dite surprise, rappelant qu'un plan de développement stratégique approuvé par Québec définit déjà des orientations pour les ports de la région. Ce débat n'a pas de lien direct avec la base navale, mais il montre que la région cherche à se coordonner autour de la mer, avec des acteurs qui n'ont pas tous les mêmes priorités.

Ce qu'il faut surveiller

Trois questions demeurent ouvertes. D'abord, Ottawa veut-il vraiment une troisième base? Rien ne l'indique officiellement. Ensuite, si oui, selon quels critères : la langue, la profondeur du port, la proximité d'un aéroport, la main-d'œuvre disponible? Enfin, comment une éventuelle candidature à trois pèserait-elle face à des sites qui, comme Baie-Comeau ou Gaspé, misent sur leur propre histoire et leurs projets industriels?

Pour l'instant, la région a surtout gagné de l'attention et un message d'unité. La suite dépend d'une décision qui se prendra à Ottawa, à l'état-major de la Marine et au ministère de la Défense nationale, bien loin de l'estuaire.