Politique

Bosnie-Herzégovine : un scrutin pour tenter de sortir de l'impasse de Dayton

Le 4 octobre, les Bosniens élisent leur présidence tripartite et leurs parlements. Ce scrutin se tient dans un pays bloqué par ses institutions, ses rivalités ethniques et la crise ouverte par Milorad Dodik.

Bosnie-Herzégovine : un scrutin pour tenter de sortir de l'impasse de Dayton

La Bosnie-Herzégovine vote le dimanche 4 octobre. Selon une capsule explicative diffusée par Al Jazeera, ce scrutin pourrait déterminer si le pays parvient à sortir d'une impasse politique qui paralyse ses institutions depuis des années. Pour en saisir l'enjeu, il faut comprendre le système complexe dans lequel les électeurs bosniens déposent leur bulletin, ainsi que la crise des dernières années.

Un pays gouverné par un accord de paix

L'architecture politique bosnienne n'a pas été conçue pour gouverner efficacement. Elle visait d'abord à arrêter une guerre. Signés à la fin de 1995 à Dayton, aux États-Unis, les accords qui ont mis fin au conflit (environ 100 000 morts entre 1992 et 1995) contiennent en annexe la Constitution du pays. Ce texte, rédigé sous pression internationale, partage le pouvoir entre les trois « peuples constitutifs » : Bosniaques (majoritairement musulmans), Serbes (majoritairement orthodoxes) et Croates (majoritairement catholiques).

Le territoire est divisé en deux entités très autonomes : la Fédération de Bosnie-Herzégovine, à majorité bosniaque et croate, elle-même subdivisée en dix cantons, et la Republika Srpska, à majorité serbe. Le district de Brčko, au nord, dispose d'un statut à part. Pour environ 3,5 millions d'habitants, selon le recensement de 2013, cela représente une quinzaine de gouvernements et plusieurs niveaux de parlements.

Au sommet de l'État siège une présidence collégiale de trois membres : un Bosniaque et un Croate élus dans la Fédération, un Serbe élu en Republika Srpska. Le Conseil des ministres et l'Assemblée parlementaire de l'État central disposent de pouvoirs limités. Leurs décisions peuvent être bloquées par des mécanismes de protection de l'« intérêt vital » de chaque communauté.

Ce qui est en jeu le 4 octobre

Les élections générales, tenues tous les quatre ans, renouvellent presque tous les étages de cette pyramide en même temps. Les électeurs choisissent les trois membres de la présidence de l'État, les députés de la Chambre des représentants de l'État, ceux du parlement de la Fédération, de l'Assemblée nationale de la Republika Srpska et des assemblées cantonales. Les électeurs de l'entité serbe élisent aussi le président de la Republika Srpska.

Ce système produit rarement des majorités nettes. Les partis restent en grande partie organisés selon des lignes communautaires. Après chaque scrutin s'ouvrent souvent de longs mois de tractations pour former les gouvernements. Le résultat du vote compte donc moins que la capacité des vainqueurs à s'entendre ensuite.

Des règles du jeu contestées

Le système électoral est lui-même au cœur des tensions. En 2009, dans l'arrêt Sejdić et Finci, la Cour européenne des droits de l'homme a jugé discriminatoire que les citoyens n'appartenant à aucun des trois peuples constitutifs ne puissent pas se présenter à la présidence ni siéger à la Chambre des peuples. C'est le cas notamment des Roms, des Juifs ou des personnes qui refusent de se déclarer selon une appartenance ethnique. Plus de quinze ans plus tard, cette décision n'a toujours pas été pleinement appliquée, faute de consensus politique.

Les principaux partis croates, notamment le HDZ de Bosnie-Herzégovine, réclament de leur côté une « représentation légitime ». Ils dénoncent le fait que le membre croate de la présidence puisse être élu grâce aux voix d'électeurs bosniaques, plus nombreux dans la Fédération. Ce grief vise directement Željko Komšić, réélu à ce poste en 2022 alors qu'il est issu d'un parti civique et multiethnique. À l'inverse, de nombreux Bosniaques et formations civiques jugent qu'un découpage plus ethnique encore figerait les divisions héritées de la guerre.

Le Haut Représentant international en Bosnie, l'Allemand Christian Schmidt, est entré dans ce débat. Ce poste, créé par Dayton, dispose de pouvoirs étendus. Le soir même des élections de 2022, il a imposé des modifications à la loi électorale et à la Constitution de la Fédération, une intervention qui a suscité de vives critiques à Sarajevo. Son autorité est par ailleurs rejetée par les dirigeants serbes de Bosnie et par la Russie, qui conteste la légalité de sa nomination.

L'onde de choc de l'affaire Dodik

La crise la plus grave des dernières années concerne Milorad Dodik. Figure dominante de la politique serbe de Bosnie depuis près de vingt ans, il dirige l'Alliance des sociaux-démocrates indépendants (SNSD). Il menace régulièrement de faire sécession et conteste les institutions centrales. En 2025, la Cour de Bosnie-Herzégovine l'a condamné à un an de prison et à six ans d'inéligibilité pour avoir refusé d'appliquer les décisions du Haut Représentant. Une fois le jugement confirmé, la Commission électorale centrale lui a retiré son mandat de président de la Republika Srpska.

En réaction, l'Assemblée de l'entité serbe a adopté des lois visant à interdire l'action de la justice et de la police de l'État central sur son territoire. La Cour constitutionnelle a suspendu ces textes. Pendant plusieurs semaines, la Bosnie a connu sa pire crise institutionnelle depuis la fin de la guerre. Une présidentielle anticipée a ensuite eu lieu en Republika Srpska à la fin de 2025 et a été remportée de justesse par le candidat du SNSD, Siniša Karan. Milorad Dodik, lui, a conservé la direction de son parti.

Le scrutin du 4 octobre permettra de mesurer le rapport de force réel dans l'entité serbe après cet épisode. L'opposition serbe peut-elle profiter de l'usure du pouvoir ? Le SNSD conserve-t-il sa mainmise malgré l'inéligibilité de son chef ? La réponse aura des effets sur l'ensemble du pays, puisque la Republika Srpska peut bloquer une large partie des décisions à l'échelle de l'État.

L'horizon européen, moteur ou mirage

L'autre grand enjeu se trouve à Bruxelles. La Bosnie-Herzégovine a obtenu le statut de candidat à l'Union européenne en décembre 2022. En mars 2024, les Vingt-Sept ont accepté d'ouvrir des négociations d'adhésion, à condition que des réformes soient menées dans des domaines comme la justice, la lutte contre la corruption et le système électoral. Ces réformes avancent lentement, précisément parce qu'elles exigent un accord entre des partis qui s'opposent sur presque tout.

Pour les chancelleries européennes, l'arrivée d'une majorité capable de légiférer serait un signal attendu. Dans le contexte de la guerre en Ukraine, la stabilité des Balkans occidentaux est redevenue une préoccupation stratégique. L'Union craint aussi que les rivalités internes ne laissent plus d'espace à l'influence russe, qui s'exerce surtout en Republika Srpska, ainsi qu'à d'autres puissances présentes dans la région.

Une population qui vote avec ses pieds

Ces débats institutionnels ne doivent pas faire oublier la réalité sociale. Comme d'autres pays des Balkans, la Bosnie-Herzégovine connaît une forte émigration, en particulier des jeunes et des travailleurs qualifiés, qui partent vers l'Allemagne, l'Autriche ou la Slovénie. Les salaires restent bas, la corruption est jugée endémique par les organisations de la société civile, et la participation électorale tourne généralement autour de la moitié des inscrits.

Une partie des électeurs se dit lasse d'une politique centrée sur l'identité et la mémoire de la guerre plutôt que sur l'emploi, la santé ou l'éducation. Les partis civiques et multiethniques, plus forts dans les villes, notamment à Sarajevo et à Tuzla, essaient de capter ce mécontentement. Leur poids reste toutefois limité par un système qui favorise la représentation communautaire.

Ce qu'il faudra surveiller

Au soir du 4 octobre, plusieurs indicateurs permettront de mesurer la portée du vote : le résultat du SNSD et de l'opposition en Republika Srpska, l'issue de la course au siège croate de la présidence, toujours symboliquement chargée, la tenue des partis civiques dans la Fédération et le taux de participation.

Pour autant, comme le rappelle Al Jazeera, un scrutin ne suffit pas à briser une impasse inscrite dans les institutions mêmes du pays. Trente ans après Dayton, la question reste entière : un système conçu pour faire taire les armes peut-il devenir celui d'un État fonctionnel ? Les mois de négociations qui suivront le vote donneront une partie de la réponse.