En l'espace de quelques jours, deux annonces venues de part et d'autre de la Manche ont résumé le virage que prennent les puissances occidentales dans l'espace. Le Royaume-Uni met sur pied une unité militaire chargée de protéger ses satellites, tandis que l'Union européenne prospecte des pas de tir hors de son territoire continental. Deux décisions différentes, mais une même logique : l'orbite n'est plus seulement un lieu de science et de commerce, c'est un théâtre stratégique qu'il faut pouvoir défendre et rejoindre par ses propres moyens.
Londres choisit le brouillage plutôt que le missile
Selon le site britannique The Register, le Royaume-Uni vient d'inaugurer le Number III Space Effects Squadron, un escadron dont la mission est de contrer les menaces visant les satellites britanniques. Le média souligne que cette unité devrait recourir à la guerre électronique plutôt qu'à des missiles tirés contre des engins hostiles en orbite.
Ce choix n'a rien d'anodin. Il s'inscrit dans une doctrine qui s'affirme depuis quelques années chez les alliés occidentaux : privilégier les « effets réversibles ». Brouiller une liaison, aveugler temporairement un capteur ou perturber une communication permet de neutraliser un satellite adverse sans le détruire. Une fois le brouillage interrompu, l'engin redevient fonctionnel, et surtout, aucun nuage de débris n'est créé.
Cette préoccupation est née d'un précédent marquant. En novembre 2021, la Russie a détruit l'un de ses propres satellites, Kosmos 1408, à l'aide d'un missile tiré depuis le sol. L'essai a généré plus de 1 500 fragments suivis par radar, forçant l'équipage de la Station spatiale internationale à se mettre à l'abri. Quelques mois plus tard, en avril 2022, Washington a annoncé renoncer unilatéralement aux essais destructifs de missiles antisatellites à ascension directe. Le Royaume-Uni et plusieurs autres alliés ont suivi, et l'Assemblée générale des Nations unies a adopté en décembre 2022 une résolution appelant tous les États à faire de même.
L'escadron britannique est donc l'expression concrète de cet engagement : se doter d'une capacité de riposte crédible sans polluer une orbite dont tout le monde dépend, y compris l'armée qui ferait feu. Les États-Unis disposent déjà d'outils comparables, comme le système terrestre de brouillage des communications satellitaires exploité par la Space Force.
Bruxelles veut ses propres rampes de lancement
Défendre des satellites ne sert à rien si l'on ne peut pas les remplacer rapidement. C'est tout l'enjeu de la seconde annonce. D'après le Financial Times, le commissaire européen chargé de l'espace fait la tournée de sites potentiels pour des lanceurs, notamment en Norvège et au Canada, dans le cadre d'un effort plus large visant à renforcer les capacités satellitaires du bloc.
L'Europe dispose pourtant d'un port spatial de premier plan, à Kourou, en Guyane française. Mais la crise des lanceurs de 2022-2023 a laissé des traces. Privée des fusées Soyouz après l'invasion de l'Ukraine, confrontée à l'échec de Vega C en décembre 2022 et au retrait d'Ariane 5 en juillet 2023 avant l'arrivée d'Ariane 6, l'Europe s'est retrouvée sans accès autonome à l'orbite pendant de longs mois. Elle a dû confier à SpaceX des missions aussi symboliques que le télescope Euclid ou des satellites de sa constellation de navigation Galileo.
Multiplier les sites répond à plusieurs logiques. Les latitudes élevées de la Norvège sont idéales pour les orbites polaires et héliosynchrones, prisées pour l'observation de la Terre et le renseignement. Le port spatial d'Andøya, dans le nord du pays, accueille déjà de jeunes entreprises de lancement européennes, et la Suède exploite Esrange depuis des décennies. Le Canada offre, lui, un vaste territoire côtier à l'écart des zones densément peuplées et un partenaire politiquement aligné, avec lequel l'Union a renforcé sa coopération en matière de sécurité et de défense. Dans cette stratégie, le territoire canadien apparaît comme une option parmi d'autres pour diversifier la géographie des lancements européens, non comme une pièce maîtresse.
Une autonomie encore largement théorique
L'ambition se heurte toutefois à des réalités têtues. La première tient aux coûts. Construire un pas de tir, développer des lanceurs réutilisables et assurer une cadence régulière exige des investissements considérables, alors que les budgets spatiaux européens restent très inférieurs à ceux des États-Unis. La constellation sécurisée IRIS², adoptée en 2023 pour plus de dix milliards d'euros, illustre l'ampleur des sommes en jeu pour un seul programme.
La deuxième tient aux délais. Entre le choix d'un site, les autorisations environnementales, la construction des infrastructures et les premiers vols réussis, il faut souvent compter de nombreuses années. Les microlanceurs européens en sont encore à leurs débuts, et les premiers essais ont rappelé que l'accès à l'orbite ne s'improvise pas.
La troisième limite est la plus visible : la domination écrasante de SpaceX. Au moment même où Londres et Bruxelles affichaient leurs ambitions, Spaceflight Now annonçait qu'une Falcon 9 devait lancer depuis la côte ouest américaine une mission classifiée, USSF-385, pour la Space Force. Même l'armée américaine s'en remet à un acteur privé pour ses charges les plus sensibles. De son côté, NASASpaceFlight rapporte que le vol 14 de Starship, première mission orbitale prévue du géant de SpaceX, attend son approbation, tandis qu'un manifeste de vols à court terme se dessine déjà. Si Starship tient ses promesses de réutilisation complète, l'écart de coûts avec les lanceurs européens pourrait se creuser encore.
La concurrence ne vient d'ailleurs pas seulement de SpaceX. Rocket Lab, entreprise américaine qui lance depuis la Nouvelle-Zélande, a réalisé sa 97e mission Electron pour l'opérateur japonais de constellation d'observation Synspective, rapporte le Financial Post. L'exemple montre qu'un site de lancement éloigné, exploité par un acteur agile, peut devenir un nœud stratégique mondial. C'est précisément ce modèle que l'Europe peine à reproduire.
Un droit de l'espace pensé pour un autre siècle
Reste la question juridique, peut-être la plus épineuse. Le Traité sur l'espace extra-atmosphérique de 1967 interdit la mise en orbite d'armes de destruction massive et proclame l'usage pacifique de l'espace, mais il ne proscrit ni les armes conventionnelles ni le brouillage. Il ne définit pas non plus ce qui constitue une attaque contre un satellite, ni le seuil à partir duquel une riposte serait légitime.
Le brouillage réversible se glisse précisément dans cette zone grise. Il ne laisse pas de débris, ne tue personne et peut être démenti. Il est donc moins escalatoire qu'un tir de missile, mais aussi plus difficile à encadrer. Qui décide qu'une interférence est hostile plutôt qu'accidentelle ? Un brouillage d'un satellite de communication civil utilisé par une armée est-il un acte de guerre ? Aucun texte international ne tranche clairement.
Faute de traité contraignant, les Occidentaux misent sur des normes de comportement. Le moratoire sur les essais antisatellites destructifs en est une. Les accords Artemis, portés par la NASA, en sont une autre : ils fixent des principes de transparence, d'interopérabilité et de prévention des débris pour l'exploration lunaire. Selon RFI, la Côte d'Ivoire est devenue le 25 septembre le 75e pays signataire. Ces accords restent non contraignants et ne sont signés ni par la Chine ni par la Russie, qui promeuvent leur propre cadre et leur projet de station lunaire.
Ce qui se joue réellement
L'escadron britannique et la prospection européenne relèvent d'un même constat : les satellites sont devenus l'infrastructure invisible des armées, des économies et de la vie quotidienne, du positionnement à la météo en passant par les transactions financières. Les défendre et pouvoir les remplacer vite relève désormais de la souveraineté, au même titre que le contrôle des frontières ou de l'énergie.
Mais entre la volonté affichée et la capacité réelle, l'écart reste important. Tant que les lanceurs européens n'auront pas atteint une cadence et des coûts compétitifs, et tant que le droit international laissera la défense orbitale dans le flou, l'autonomie spatiale de l'Europe demeurera une ambition davantage qu'une réalité. La course est lancée ; son issue se mesurera au nombre de fusées qui décolleront effectivement de ces nouveaux sites, et non au nombre de visites ministérielles.
