Un an après la poignée de main de Busan, la trêve commerciale entre Washington et Pékin se retrouve de nouveau sous tension. Vendredi, le secrétaire au Trésor américain, Scott Bessent, et le représentant au Commerce, Jamieson Greer, ont enjoint à la Chine d'honorer sans délai ses engagements. Le Financial Times a résumé l'avertissement en disant que les États-Unis exigent que Pékin respecte « immédiatement » les conditions de l'accord. Au cœur du litige : les terres rares, ces métaux indispensables aux aimants, aux moteurs d'avion et aux missiles, dont la Chine contrôle l'essentiel de la chaîne d'approvisionnement.
Ce qui s'est passé vendredi
L'avertissement est survenu au terme d'une visioconférence avec le vice-premier ministre chinois He Lifeng, principal interlocuteur de Pékin sur le dossier économique. Selon le communiqué du bureau du représentant américain au Commerce (USTR), M. Greer a insisté sur l'importance que la Chine prenne des mesures concrètes pour mettre pleinement en œuvre ses engagements passés, en particulier sur les achats agricoles, les terres rares et les autres minéraux critiques. Washington promet de continuer à surveiller le respect de ces engagements.
M. Bessent a été plus direct. D'après Reuters, il a dit avoir souligné l'importance que la Chine honore ses engagements « pleinement et immédiatement », avoir fait part de ses préoccupations au sujet d'actions chinoises récentes et rappelé que la suite dépend de résultats concrets. Le département du Trésor a ajouté que les États-Unis évalueraient de près la mise en œuvre de l'arrangement.
Le Financial Times rapporte que des responsables américains jugent que Pékin n'a rempli qu'environ les deux tiers de ses engagements sur les terres rares et n'a pas augmenté l'offre comme Washington l'attendait. Pékin conteste cette évaluation. Le quotidien britannique cite aussi l'yttrium, utilisé dans les moteurs d'avion et les missiles, et indique que les restrictions chinoises touchent des fournisseurs japonais qui approvisionnent des fabricants américains.
Ce que prévoyait l'accord de Busan
L'entente a été conclue le 30 octobre 2025 en marge du sommet de l'APEC, en Corée du Sud. Elle visait à éteindre une escalade : les États-Unis avaient durci leurs restrictions sur les semi-conducteurs destinés à l'IA, et la Chine avait répliqué en élargissant ses contrôles sur les terres rares.
Selon la fiche d'information de la Maison-Blanche, Pékin devait suspendre les contrôles à l'exportation annoncés le 9 octobre 2025 et délivrer des licences générales pour les terres rares, le gallium, le germanium, l'antimoine et le graphite, au bénéfice des utilisateurs américains et de leurs fournisseurs partout dans le monde. La Chine s'engageait aussi à suspendre ses droits de douane de représailles, à acheter au moins 12 millions de tonnes de soja américain à la fin de 2025, puis au moins 25 millions de tonnes par année de 2026 à 2028, et à reprendre ses achats de sorgho et de grumes.
En contrepartie, d'après la synthèse de China Briefing, Washington réduisait de 10 points de pourcentage les droits liés au fentanyl et suspendait certaines mesures, dont les frais portuaires visant les navires chinois. Le cabinet d'analyse relève que la suspension chinoise des contrôles d'octobre 2025 a été officialisée par un avis du ministère du Commerce jusqu'au 10 novembre 2026.
Une trêve qui boite depuis des mois
Le reproche américain n'est pas neuf. Au printemps, le ministère chinois du Commerce défendait ses restrictions comme légitimes et légales et disait vouloir coopérer sur les préoccupations « raisonnables » de Washington, rapportait Reuters. Les douanes chinoises avaient alors enregistré une exportation de 10 tonnes d'oxyde d'yttrium vers les États-Unis en avril, contre 60 tonnes en mars. Avant l'instauration des contrôles, les envois s'établissaient en moyenne à environ 30 tonnes par mois, contre 8 tonnes depuis.
En septembre, Reuters révélait que certains fournisseurs chinois refusaient d'expédier vers les États-Unis par crainte de répercussions de Pékin. Selon l'agence, des responsables chinois répliquaient, lorsque Washington soulevait la question, que des décisions de la Commission fédérale des communications américaine violaient elles-mêmes la trêve. Une analyste du cabinet Rhodium Group s'attendait alors à ce que Pékin desserre un peu les contrôles autour du sommet de Washington, afin de désamorcer les accusations américaines. Les chiffres cités par Reuters illustrent cette logique en dents de scie : après deux mois sans yttrium, la Chine en avait expédié 27 tonnes aux États-Unis en juillet.
La trêve a par ailleurs été prolongée à la suite du sommet de septembre à Washington, du 10 novembre 2026 au 10 janvier 2027, comme le note la Heritage Foundation. Le même rapport relève que, avant cette rencontre, les États-Unis estimaient déjà que la Chine n'exécutait que les deux tiers de ses engagements sur les terres rares, et cite l'ambassadeur américain à Pékin, David Perdue, qui prévenait que la route serait « cahoteuse » au cours de la prochaine année.
Le flou juridique autour du 10 novembre
Un détail technique pourrait compliquer la suite. Selon un article du Motley Fool publié jeudi, M. Bessent affirme que la prolongation couvre aussi les contrôles chinois plus larges sur les terres rares, mais la Chine n'a pas publié d'avis officiel, et la suspension légale prendra fin le 10 novembre sans un tel document. Une analyse distincte, qui a consulté la liste des annonces du ministère chinois du Commerce le 4 novembre, constate qu'aucun avis ne modifie cette date et que le texte annonçant la prolongation du 20 au 23 septembre ne nomme pas les terres rares. Ces deux sources sont des analyses de seconde main et non des documents officiels : l'interprétation reste donc à confirmer. Mais le risque est clair : une suspension qui expire techniquement dans quatre jours alors que les deux capitales parlent d'une trêve valide jusqu'en janvier.
Deux lectures du même accord
Chaque camp conditionne ses gestes à ceux de l'autre. Pékin répète que les droits de douane sont au cœur de ses demandes. Selon Reuters, le ministère chinois du Commerce disait jeudi que la Chine était ouverte à acheter davantage de produits agricoles américains, mais seulement si les deux parties mettaient en œuvre leur accord de réduction tarifaire réciproque. Un forfait de quelque 60 milliards de dollars de réductions de droits réciproques, dont environ 17 milliards en produits agricoles américains, a été proposé après le sommet de septembre, mais il n'est pas finalisé, rapporte l'agrégateur Rallies.ai.
Sur le soja, le bilan américain est moins sévère : selon le Financial Times, tel que repris par le site InvestingLive, Washington juge que la Chine respecte son engagement, mais qu'elle accuse du retard sur d'autres achats agricoles. La Maison-Blanche avait affirmé en mai que Pékin s'engageait à acheter 17 milliards de dollars de produits agricoles américains par an à compter de 2026, en plus de l'engagement sur le soja.
Pourquoi cela dépasse les deux capitales
Le dossier touche l'ensemble des industries qui dépendent d'aimants et de composants à base de terres rares : automobile, électronique, défense. Selon une étude de recherche citée par le Motley Fool, la Chine contrôle environ 70 % de l'extraction mondiale de terres rares et 90 % de leur traitement. L'Agence internationale de l'énergie avait averti, selon l'agence indienne IANS, que les contrôles chinois pourraient mettre en péril 6,5 billions de dollars par année de production en aval.
C'est ce qui explique l'effort américain de rebâtir une filière nationale. Le Motley Fool rappelle que MP Materials a obtenu un prix plancher garanti par l'État pour dix ans et que USA Rare Earth s'est vu attribuer jusqu'à 1,6 milliard de dollars en financement dans le cadre de la loi CHIPS. Mais ces filières mettront des années à produire à l'échelle, ce qui laisse à Pékin un levier durable. L'analyse du Diplomatic Pouch observait dès la signature que la Chine n'avait rien promis quant au démantèlement de son cadre juridique : les licences générales étaient une sortie temporaire, que Pékin peut reprendre à volonté après un an.
Un contexte de marché déjà fragile
L'avertissement tombe au moment où les marchés digèrent plusieurs chocs. Selon Korea Times, les valeurs liées à l'IA rebondissaient vendredi après deux jours de ventes, l'indice S&P 500 gagnant 0,9 % et limitant sa perte de la semaine à 2,1 %, alors que Wall Street tente de mesurer ce que les victoires démocrates aux élections de mi-mandat signifient pour l'économie. Or l'IA est précisément l'un des secteurs les plus exposés aux restrictions croisées : c'est la limitation américaine des exportations de puces qui avait nourri l'escalade de 2025.
Ce qu'il faut surveiller
Le baromètre à court terme, selon InvestingLive, sera de savoir si les approbations d'exportation se traduisent par davantage de matières livrées aux fabricants américains et à leurs fournisseurs. Si les cargaisons augmentent, les deux camps auront quelque chose de concret à brandir lors du prochain cycle de pourparlers. Si l'offre reste serrée, les terres rares pourraient devenir un obstacle de taille à une nouvelle prolongation à l'approche de l'échéance du 10 janvier 2027.
Le canal Bessent-Greer-He Lifeng a déjà servi, d'après Business Upturn, à désamorcer plusieurs différends avant la rupture, et l'appel de vendredi s'inscrit dans ce schéma : chaque camp expose ses griefs tout en réaffirmant le processus de consultation. Reste que le vocabulaire a changé. En juillet, Washington disait « attendre » de Pékin qu'elle respecte ses engagements ; en novembre, elle réclame un respect « immédiat » et promet une évaluation serrée. Entre un calendrier juridique flou, des chiffres d'exportation contestés et des concessions tarifaires encore en négociation, la trêve de Busan tient surtout parce qu'aucun des deux camps n'a, pour l'instant, intérêt à la rompre.
