Une délégation de la Première Nation d'Essipit fait le voyage jusqu'à Erevan, en Arménie, où se tient la 17e Conférence des Parties (COP17) de la Convention sur la diversité biologique, jusqu'au 30 octobre. Son objectif, tel que le rapporte Radio-Canada : présenter son projet d'aire protégée sur la scène internationale afin d'obtenir davantage d'écoute de la part de Québec. Le geste est modeste en apparence, mais il dit beaucoup de la manière dont les peuples autochtones utilisent désormais les grandes tribunes multilatérales pour peser sur des décisions qui se prennent près de chez eux.
Ce que l'on sait, et ce que l'on ignore
Les informations publiques disponibles à ce stade restent minces. Radio-Canada indique qu'Essipit souhaite mettre de l'avant son projet d'aire protégée devant un public international. Le média précise aussi que la démarche vise à gagner en écoute auprès du gouvernement du Québec. Les détails du projet (superficie, territoire visé, statut juridique envisagé, calendrier) ne figurent pas dans le court résumé dont nous disposons, et nous ne les inventerons pas. Il serait hasardeux de les déduire. Ce qui est établi, c'est la stratégie : contourner, en quelque sorte, un dialogue jugé insuffisant en s'adressant à un forum mondial.
Cette logique n'a rien d'exceptionnel. Lorsqu'une négociation locale ou nationale piétine, la visibilité internationale devient un levier de pression diplomatique. Elle permet d'attirer des alliés, de documenter une démarche et de rappeler aux gouvernements les engagements qu'ils ont eux-mêmes signés.
Une conférence où les peuples autochtones jouent un rôle central
La Convention sur la diversité biologique, adoptée au Sommet de la Terre de Rio en 1992, est le principal traité mondial sur la protection du vivant. Ses conférences des Parties réunissent tous les deux ans environ les États signataires, mais aussi des représentants de peuples autochtones et de communautés locales, qui y disposent d'un statut particulier d'observateurs actifs et de groupes de consultation.
Le cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal, adopté en décembre 2022, a fait de la protection de 30 % des terres et des mers d'ici 2030 l'un de ses objectifs phares. Ce texte reconnaît explicitement le rôle des peuples autochtones et leurs droits sur les territoires concernés. C'est précisément ce terrain que les délégations autochtones cherchent à occuper à Erevan : veiller à ce que les aires protégées ne se créent pas à leur place, mais avec elles, voire sous leur gouvernance.
À cet égard, le projet d'Essipit s'inscrit dans un mouvement plus large, souvent désigné par l'expression « aires protégées et de conservation autochtones ». Dans cette approche, la communauté ne se contente pas d'être consultée : elle initie, définit et administre la protection d'un territoire selon ses propres lois et savoirs.
Des voix autochtones venues de partout
Essipit n'est pas seule dans cette démarche. Sur RFI, l'émission L'Afrique en marche consacre un portrait à la Tchadienne Hindou Oumarou Ibrahim, qui représente l'Association des femmes peules autochtones du Tchad (AFPAT) et qui se trouve elle aussi à Erevan à l'occasion de la COP17. Son action de sensibilisation, centrée sur la protection de la biodiversité au Tchad, rappelle que les revendications autochtones sur la conservation se rejoignent d'un continent à l'autre : reconnaissance des savoirs locaux, accès aux territoires, participation aux décisions.
La convergence est frappante. Qu'il s'agisse de pasteurs du Sahel ou d'une communauté innue de la rive nord du Saint-Laurent, l'argument de fond est le même : ceux qui vivent depuis des générations sur un territoire en sont souvent les meilleurs gardiens, et les exclure des cadres de conservation affaiblit les résultats autant que la légitimité des politiques.
Un dossier qui dépasse la conservation
Il serait réducteur de lire le projet d'Essipit comme une simple affaire d'environnement. Une aire protégée est aussi un outil juridique et politique. Elle touche à la souveraineté sur un territoire, aux droits de pêche, de chasse et de cueillette, au développement économique, à l'exploitation des ressources. C'est ce qui explique que la reconnaissance de ces projets exige souvent de longues négociations avec les États, et que les communautés cherchent des appuis extérieurs.
Cette dimension se retrouve dans l'actualité autochtone du moment. APTN News annonce, par exemple, que les chefs des Premières Nations s'apprêtent à rencontrer les dirigeants du pays, en commençant par une cérémonie. Le média rappelle que, depuis 150 ans, les chefs débattent de la meilleure façon d'attirer l'attention d'Ottawa : demander poliment, ou faire du bruit. Ce lundi, ils comptent essayer les deux. L'image résume bien la tension permanente entre diplomatie et pression, que l'on retrouve aussi dans le choix d'Essipit de porter son dossier à l'international.
Quand la visibilité mondiale devient un atout
L'attention internationale peut transformer la portée d'un dossier local. Arab News, dans un autre registre, raconte comment un film pressenti pour les Oscars a mis en lumière, ces dernières semaines, le peuple konyak du Nagaland, dans le nord-est de l'Inde, jusque-là peu connu en Inde comme à l'étranger. Le contexte est différent, mais le mécanisme est analogue : une communauté qui accède à une tribune mondiale voit sa cause, son histoire et ses revendications examinées bien au-delà de sa région.
Pour Essipit, la démarche comporte toutefois des limites évidentes. Une COP n'est pas un tribunal et ses résolutions n'obligent pas un gouvernement provincial ou fédéral à agir. Elle offre en revanche trois choses : des contacts avec d'autres délégations et organisations, une légitimité accrue dans l'espace public, et un cadre de référence, celui des engagements mondiaux sur la biodiversité, auquel il est possible de renvoyer les autorités compétentes.
Les enjeux de la COP17
À Erevan, les États doivent notamment faire le point sur la mise en œuvre du cadre de Kunming-Montréal, deux ans après les premiers engagements nationaux. Les questions de financement, de suivi des objectifs et de reconnaissance des droits des peuples autochtones y occupent traditionnellement une place importante. Les délégations autochtones s'y présentent avec des demandes précises : financement direct des initiatives communautaires, respect du consentement libre, préalable et éclairé, et reconnaissance de leurs systèmes de gouvernance.
C'est dans cet espace que s'insère la démarche d'Essipit, aux côtés de nombreuses autres communautés du monde. Sa participation ne dira pas, à elle seule, si le projet d'aire protégée verra le jour. Mais elle illustre une évolution : les peuples autochtones ne se contentent plus de recevoir des politiques de conservation, ils arrivent dans les conférences internationales avec leurs propres projets et réclament qu'on les prenne au sérieux.
Ce qu'il faudra surveiller
Plusieurs éléments permettront de mesurer la portée de cette présence. D'abord, la teneur des échanges qu'Essipit aura à Erevan et les appuis qu'elle y obtiendra. Ensuite, la réponse du gouvernement concerné une fois la conférence terminée, puisque l'objectif déclaré est d'obtenir plus d'écoute. Enfin, l'évolution des décisions de la COP17 sur la place des peuples autochtones dans la gouvernance de la conservation.
Pour l'instant, une certitude : le dossier ne se jouera pas uniquement à Erevan. La conférence offre une scène, mais l'issue dépendra de négociations menées sur le terrain, entre la communauté et les autorités qui détiennent les leviers juridiques. D'ici la clôture de la COP17, le 30 octobre, les délégations autochtones, d'Essipit comme du Tchad, auront en tout cas rappelé que la protection de la nature se discute désormais avec elles, et non plus sans elles.
