Droit

CPI : les sanctions américaines, un laboratoire pour d'autres leviers d'influence

Le 9 octobre, le monde a regardé dans deux directions opposées : un prix Nobel de la paix d'un côté, de nouvelles sanctions américaines contre la CPI de l'autre. Pour le juriste Julian Fernandez, l'enjeu dépasse largement la justice internationale.

CPI : les sanctions américaines, un laboratoire pour d'autres leviers d'influence

Une date, deux visions du monde

Le 9 octobre 2026 restera, selon le juriste Julian Fernandez, comme une date clé marquant la division du monde. D'un côté, l'attribution du prix Nobel de la paix, qui célèbre une certaine idée de la coopération internationale. De l'autre, de nouvelles sanctions américaines visant la Cour pénale internationale (CPI). Dans un entretien publié par JusticeInfo.net, l'universitaire prévient : on aurait tort de croire que ces sanctions ne concernent que la justice internationale. Pour lui, la puissance américaine y trouve « un terrain d'exercice pour d'autres leviers d'influence ».

Cette lecture déplace le débat. La question n'est plus seulement de savoir si Washington approuve ou non les poursuites engagées par la Cour, mais de comprendre ce que l'outil des sanctions, appliqué à une institution judiciaire multilatérale, dit de la manière dont la première puissance mondiale entend désormais peser sur les règles communes.

Ce que l'on sait, et ce qu'il faut prudemment dire

Soyons précis sur ce que les éléments disponibles permettent d'affirmer. L'entretien de JusticeInfo.net, qui sert de point de départ à cet article, présente les sanctions du 9 octobre comme un fait acquis et en propose une analyse juridique et politique. Nous n'avons toutefois pas pu recouper, à l'heure de la rédaction, le détail des mesures annoncées (personnes visées, nature exacte des restrictions, fondement légal invoqué) auprès d'une source officielle américaine. Plutôt que de combler ce vide par des suppositions, nous nous en tiendrons à ce qui est établi : l'existence de sanctions et la grille de lecture qu'en propose Julian Fernandez.

Ce qui est en revanche solidement documenté, c'est la tension de fond. Les États-Unis ne sont pas partie au Statut de Rome, le traité fondateur de la CPI, et entretiennent de longue date une relation méfiante avec la juridiction de La Haye. Des administrations successives ont contesté sa compétence à l'égard de ressortissants de pays non parties, et la menace de sanctions contre la Cour ou ses responsables n'est pas nouvelle. Ce qui change, dans l'analyse de Julian Fernandez, c'est la portée que prend aujourd'hui cet instrument.

Pourquoi cela dépasse la justice pénale internationale

L'argument central de l'universitaire tient en une idée : sanctionner une cour, c'est tester jusqu'où l'on peut contraindre une institution sans passer par les mécanismes qu'elle prévoit. Une juridiction dépend de banques, de fournisseurs de services numériques, de prestataires techniques, de systèmes de paiement. Si ces maillons sont exposés à des sanctions extraterritoriales, c'est le fonctionnement quotidien de l'institution, bien plus que ses décisions, qui devient une cible.

C'est ce qui fait de la CPI un « terrain d'exercice ». Ce que l'on éprouve sur elle peut ensuite être transposé à d'autres organisations, à d'autres entreprises, à d'autres États qui se trouveraient en travers d'une priorité de Washington. L'outil financier et réglementaire, déjà central dans la politique étrangère américaine, s'étendrait ainsi du terrain commercial au terrain judiciaire, puis, potentiellement, à toute instance dont les décisions déplairaient.

Des affrontements qui se multiplient autour du droit

Ce débat s'inscrit dans une séquence où le droit international est sollicité de toutes parts, parfois contesté, parfois brandi comme argument.

La saisie par la France d'un pétrolier, le DF Peak, à environ 450 milles nautiques au large de la Réunion en est un exemple récent. Selon France 24, l'ambassade de Russie à Paris a condamné, mardi 13 octobre, cette saisie annoncée la veille par Emmanuel Macron, la qualifiant d'acte de piraterie et de violation du droit international. Chaque camp invoque donc le droit pour justifier ou dénoncer l'opération, ce qui illustre une réalité plus large : les normes communes sont de plus en plus souvent mobilisées comme armes de légitimation, et l'interprétation de leurs limites devient un enjeu en soi.

Sur un autre registre, la question de la capacité des institutions à faire respecter leurs exigences se pose aussi à l'échelle locale. Quartz rapporte que SpaceX a accepté de témoigner devant le conseil municipal de New York sur la sécurité de l'intelligence artificielle, après avoir ignoré une audience du 5 octobre malgré une assignation, ce qui avait conduit le conseil à menacer de recourir à un juge d'État pour contraindre l'entreprise. L'affaire est sans commune mesure avec celle de la CPI, mais elle révèle le même ressort : un pouvoir sans force coercitive propre doit s'appuyer sur un tiers, ici un tribunal, pour être pris au sérieux.

La fragilité d'une justice sans police

Cette comparaison éclaire le dilemme de la CPI. La Cour n'a ni police ni armée. Elle dépend de la coopération des États pour arrêter les personnes visées, obtenir des preuves, exécuter ses décisions. Son autorité repose donc sur un équilibre fragile entre légitimité morale, soutien diplomatique et acceptation volontaire de ses règles.

Des sanctions américaines, en s'attaquant à ses ressources et à ses relais, touchent précisément ce point faible. Elles ne contredisent pas formellement une décision de la Cour : elles réduisent sa capacité d'agir. C'est cette mécanique, plus indirecte que frontale, que Julian Fernandez invite à ne pas sous-estimer.

Les États parties au Statut de Rome peuvent répondre de plusieurs manières : déclarations de soutien, mécanismes de protection financière ou administrative pour la Cour, coordination entre alliés. Reste que ces réponses sont, par nature, politiques, et qu'elles supposent une unité que les divisions actuelles rendent incertaine. L'opposition entre le Nobel de la paix et les sanctions, soulignée le 9 octobre, résume bien cette fracture.

Le droit comme terrain de bataille idéologique

La confrontation autour de la CPI n'est pas isolée. Elle croise d'autres débats où le droit sert de révélateur des rapports de force entre valeurs et souverainetés.

En Europe, un couple de même sexe poursuit la Slovaquie après son refus d'enregistrer son mariage célébré légalement en Autriche, rapporte The Guardian. L'affaire teste la capacité d'une décision de la Cour de justice de l'Union européenne à se traduire en sécurité juridique concrète dans un État qui maintient des restrictions nationales. En Hongrie, selon France 24, le Parlement a voté mardi le retrait des dispositions anti-LGBTQ d'une loi de 2021 dite de « protection de l'enfance », premier geste significatif de renversement depuis l'arrivée au pouvoir du premier ministre Peter Magyar en mai. À l'inverse, Human Rights Watch dénonce, selon JURIST, une répression visant les personnes LGBT au Sénégal à l'approche des Jeux olympiques de la jeunesse, évoquant des arrestations massives, des tests de dépistage du VIH forcés et des lois punitives.

Ces dossiers ne relèvent pas de la même juridiction ni du même registre, mais ils montrent que la hiérarchie entre normes nationales et engagements internationaux est partout en discussion. La CPI, dont le mandat est de poursuivre les crimes les plus graves lorsque les États ne le font pas, se trouve au carrefour de ces tensions.

Ce qui reste à surveiller

Plusieurs questions demeurent ouvertes. La première est factuelle : quelle sera l'étendue réelle des sanctions, et quels acteurs, au-delà de la Cour elle-même, seront exposés ? La deuxième est juridique : les États parties disposent-ils d'outils pour protéger la Cour des effets de sanctions extraterritoriales, et sont-ils prêts à les employer ? La troisième est stratégique : si l'expérience se révèle concluante pour Washington, d'autres instances internationales peuvent-elles s'attendre à subir le même traitement ?

Pour Julian Fernandez, l'enjeu est précisément là. En faisant de la CPI un banc d'essai, la puissance américaine éprouverait des leviers qu'elle pourrait ensuite déployer bien au-delà de La Haye. Le 9 octobre, entre un prix de la paix et des sanctions, deux conceptions de l'ordre international se sont ainsi faites face. Laquelle l'emportera dépendra moins des déclarations que de la capacité des États à défendre, concrètement, les institutions qu'ils ont eux-mêmes créées.